Un simple geste, trois pressions sur un logo, et toute trace de discussion disparaît. En Iran, BitChat est bien plus qu'une application : c'est une bouée de sauvetage numérique pour des milliers de protestataires privés de réseau mondial. Grâce à une architecture unique sans serveurs, cette messagerie permet à l'information de circuler de téléphone en téléphone, tel un “bouche-à-oreille” électronique. 

Depuis le 28 décembre 2025, l’Iran connaît une importante vague de manifestations de masse. Face au mécontentement de la population, le gouvernement iranien a décidé de couper internet pour perturber l’organisation des manifestants et limiter la propagation des informations. Depuis le 8 janvier, date à laquelle a été mis en œuvre le “black out”, les autorités ont saisi des antennes Starlink et des paraboles satellitaires à Téhéran et dans les régions kurdes de l’Ouest, pour s’assurer que la coupure soit bien effective. 

Malgré cela, la protestation ne faiblit pas. Elle est même la vague de manifestations la plus massive que l’Iran ait connu depuis que le régime des mollahs a été institué, en 1979. Cela s’explique, entre autres, parce que les manifestants ont trouvé des moyens alternatifs de s’organiser. Une application illustre particulièrement cette capacité à trouver des solutions : Bitchat, une messagerie chiffrée pour smartphones qui ne nécessite pas d’accéder à internet pour fonctionner. 

Comment fonctionne Bitchat ?

Annoncée en juillet 2025 par Jack Dorsey (cofondateur de Twitter) et Block, Inc., l’application a su s’imposer dans les environnements répressifs, que ce soit en Iran, mais aussi récemment en Ouganda, où Internet a été coupé pendant la période électorale. Pour comprendre Bitchat, il faut oublier le fonctionnement classique d’Internet où tout passe par des serveurs centralisés. L’application hybride se différencie en transformant le smartphone de l’utilisateur en émetteur-récepteur radio indépendant. 

Bitchat repose sur un système peer-to-peer (ou pair-à-pair). Dans le fonctionnement d’une messagerie classique type WhatsApp, l’utilisateur est un “client” qui s’adresse à un “serveur”. Dans le cadre de Bitchat, chaque utilisateur est l’égal de l’autre. Le téléphone remplit à la fois le rôle de “client” (pour lire le message) et de “serveur” (pour transmettre le message des autres). L’avantage est que, dans un contexte répressif, si le gouvernement coupe les serveurs centraux, cela ne change rien pour l’utilisateur de la messagerie, car le réseau est composé de millions de petits morceaux (les téléphones des autres citoyens).

Cela porte un nom : “mesh” ou “réseau maillé”. Le smartphone de l’utilisateur utilise le bluetooth pour détecter les autres utilisateurs  autour de lui, dans un rayon de 50 à 300 mètres. Pour envoyer un message à quelqu’un se trouvant à 800 mètres, le message va “sauter” de téléphone en téléphone jusqu’à atteindre sa destination, sans jamais passer par internet. Tant qu’il y a assez de personnes à proximité, le réseau se crée tout seul.

Toutefois, il arrive que le bluetooth ne suffise pas (par exemple, si l’utilisateur veut envoyer un message à quelqu’un qui réside à l’autre bout du pays ou si personne n’est autour de lui pour faire passer le message en bluetooth). Dans ce cas, Bitchat peut tout de même utiliser internet, et notamment le protocole Nostr. Mais comment cela fonctionne-t-il dans les faits ? Le protocole Nostr repose sur un duo inséparable : les relais et les clés. Les relais sont une multitude de petits serveurs indépendants, gérés aussi bien par des particuliers que par des associations, qui agissent comme des boîtes aux lettres décentralisées à travers le monde. Quant aux clés, elles remplacent le compte traditionnel : le téléphone de l’utilisateur génère une clé privée, qui fait office de signature secrète, et une clé publique, qui devient un identifiant universel. Ainsi, les données ne sont jamais prisonnières d’une entreprise, mais circulent librement d’un relais à l’autre.

L’utilisation de ce protocole comporte des avantages pour lutter contre la censure. Certes, un gouvernement peut faire fermer un relais Nostr, mais il en existe des milliers et il est impossible de tous les fermer en même temps. De plus, Nostr n’appartient à personne. Il n’y a donc pas de base de données centrale à hacker pour voler des informations. Enfin, dans Bitchat, le protocole permet de créer des salons de discussion par zones géographiques. Même si l’utilisateur n’est pas en Bluetooth, il peut voir ce que disent les gens de son quartier ou de sa ville grâce aux relais qui filtrent les messages par zone.

Enfin, Bitchat est un projet libre et open source : tout le monde peut contribuer à améliorer la sécurité de la messagerie. De plus, les développeurs peuvent créer la version de la messagerie qui correspond à leurs besoins, avec des fonctionnalités additionnelles. Par exemple, en Iran, des développeurs ont créé une messagerie équivalente, adaptée aux besoins locaux : Noghteha (qui signifie “points” en farsi).

Un bouclier pour les citoyens

Pour protéger la vie privée, Bitchat utilise le chiffrement de bout en bout, fonctionnant sur le principe d’un cadenas et de sa clé. Chaque utilisateur possède une « clé publique » que ses amis utilisent pour verrouiller les messages, et une « clé privée », stockée uniquement sur son téléphone, pour les ouvrir. Ainsi, même si un message transite par le smartphone d’un inconnu ou un relais Internet, il reste totalement illisible pour les intermédiaires. Seul le destinataire final possède l’unique clé capable de déverrouiller le secret.

Cette sécurité est renforcée par le fait qu’aucune identité réelle n’est liée à ces clés mathématiques. En effet, Bitchat ne demande pas de numéro de téléphone, pas d’e-mail, pas de compte pour permettre son utilisation. L’application tente de garantir l’anonymat de ses utilisateurs. 

Dans un contexte tel celui de l’Iran ou de l’Ouganda, l’anonymat est extrêmement important pour éviter d’être repéré par les autorités. Les créateurs de Bitchat ont parfaitement conscience de cette situation et l’application dispose d’un “panic mode” : si on presse 3 fois le logo de l’application, toute conversation est effacée sans laisser de trace. Un geste simple en cas de contrôle de police !

Si Bitchat a tiré son épingle du jeu dans un contexte répressif, une messagerie de ce type peut s’avérer utile dans d’autres situations où la résilience est de mise : en zone blanche, en festival, à la suite de catastrophes naturelles,etc. Quand internet n’est plus accessible, elle peut être un puissant relais pour la transmission d’informations et peut permettre de continuer à s’organiser dans des contextes difficiles. 

Le bluetooth à double-tranchant

À ce jour, le bluetooth ne constitue pas une solution infaillible, puisque malgré le chiffrement des messages, l’émission du signal reste une trace physique. Cela pose évidemment problème dans un contexte répressif : si la police utilise des scanners de fréquence, elle peut repérer la présence d’utilisateurs de Bitchat dans une foule, même sans lire leur message. 

Par ailleurs, dans certains pays comme le Danemark, les services de renseignement alertent sur les vulnérabilités du bluetooth et sur la possibilité de son utilisation pour pister les citoyens. En effet, le protocole peut permettre parfois des attaques sans interaction avec l’utilisateur, à cause de failles non corrigées. Avec les techniques et les outils adéquats, un attaquant placé à proximité de la cible peut intercepter des communications, des données sensibles, voire exécuter du code malveillant à distance. Tout cela sans authentification et appairage préalable, et même lorsque l’appareil n’est pas en mode détectable. 

Aucune solution n’est imparable. Dans le contexte iranien, Bitchat reste un compromis pertinent entre anonymat numérique (pas de compte) et visibilité physique (à cause des ondes radios). 

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