Le continent africain accélère sa transformation numérique : 38 % de sa population accède désormais à Internet, contre 28 % en 2019. Mais derrière ce développement, une dépendance importante à des acteurs extérieurs apparaît : câbles sous-marins, équipements réseau, stockage de données, services cloud… Chaque composante révèle une forte présence d’entreprises étrangères. Cet état des lieux cartographie comment se structure l'Afrique numérique et quels enjeux de gouvernance en découlent.

L’Afrique affichait en 2024 un taux de pénétration internet de 38 %, loin de la moyenne mondiale de 68 %. Le fossé est particulièrement prononcé entre zones urbaines et rurales : 57 % de connexion en ville contre seulement 23 % dans les campagnes. Les pays côtiers, reliés directement aux câbles sous-marins, bénéficient d’un avantage géographique structurel face aux 16 nations enclavées. Ces dernières doivent transiter par les réseaux des voisins côtiers, multipliant les coûts d’interconnexion et créant des dépendances bilatérales. 

La mainmise des géants technologiques sur les câbles sous-marins

77 câbles sous-marins relient aujourd’hui l’Afrique au monde, assurant plus de 99 % de sa connectivité internationale. Cette expansion masque toutefois un transfert massif de contrôle infrastructurel : les géants américains du numérique (Google, Meta, Microsoft et Amazon) possèdent désormais près de 50 % de la bande passante sous-marine mondiale, une concentration sans précédent qui redessine la géopolitique des câbles.

Le câble SEACOM, lancé le 23 juillet 2009, incarnait un modèle de propriété africaine avec 76,25 % d’investisseurs locaux. Ce câble de 17 000 kilomètres avait permis de réduire les coûts de connectivité internationale de 85 %. Aujourd’hui, 37 des 38 pays côtiers africains disposent de connexions câblières, mais les nouvelles générations d’infrastructures appartiennent majoritairement à des entreprises étrangères, reléguant les acteurs locaux au rang de partenaires secondaires.

Cette seconde vague d’infrastructures, amorcée au milieu des années 2010, consacre en effet l’hégémonie des hyperscalers américains. Google a par exemple déployé Equiano en mars 2023, un système de 15 000 kilomètres en propriété exclusive offrant une capacité de 144 Tbps ; capacité largement supérieure aux infrastructures précédentes comme SEACOM (1,5 Tbps). Là où les anciens consortiums partageaient la propriété, Google possède entièrement ce câble; ses partenaires comme SEACOM n’achetant que des paires de fibres, sans contrôle sur l’infrastructure elle-même.

Le projet 2Africa, piloté par Meta, est quant à lui le plus long système câblier jamais déployé : 45 000 kilomètres encerclant le continent avec une capacité de 180 Tbps, desservant 46 stations d’atterrissage dans 33 pays. Le consortium compte huit partenaires, dont deux africains (MTN GlobalConnect et WIOCC). Si la gouvernance reste largement extérieure au continent, des acteurs panafricains comme WIOCC négocient des clauses de transfert de compétences et de formation locale.

Comme le souligne l’étude de Mwema et Birhane (2024) dans First Monday, ces infrastructures se développent globalement « sans participation ni consultation des communautés africaines », créant « un nouveau modèle de dépendance perpétuelle« . Le Carnegie Endowment (2025) note que ces hyperscalers, loin d’être neutres, définissent points d’atterrissage, routes de transit et nœuds d’interconnexion en créant des dépendances durables.

La stratégie chinoise de domination des télécoms

Cette présence étrangère se manifeste aussi sur les réseaux terrestres. La Chine, via Huawei et ZTE, a construit 70 % des réseaux 4G africains et 50 % des réseaux 3G. Au Nigeria, les deux entreprises chinoises détiennent environ 90 % des parts de marché des équipements télécoms. En Éthiopie, les réseaux nationaux fonctionnent quasi-exclusivement sur des infrastructures chinoises après des contrats totalisant 1,6 milliard de dollars signés en 2013 avec financement de la China Eximbank.

Cette domination résulte d’une stratégie chinoise d’État coordonnée : entre 2005 et 2020, les investissements et contrats technologiques chinois en Afrique subsaharienne ont totalisé 7,19 milliards de dollars, soutenus par des prêts de la China Development Bank et de l’Eximbank à des taux inférieurs au marché. Huawei se positionne sur le segment premium avec des équipements 5 à 15 % moins chers que ses concurrents européens, tandis que ZTE vise le segment low-cost avec des prix 30 à 40 % inférieurs.

Dans une riposte, les États-Unis et plusieurs pays européens ont interdit ou restreint l’utilisation d’équipements Huawei dans leurs réseaux 5G, invoquant des risques de « backdoors » et d’espionnage. Mais la réalité économique prime sur ces considérations géopolitiques : en Éthiopie, après une tentative infructueuse des capitaux occidentaux pour écarter les équipementiers chinois, Safaricom Ethiopia a finalement choisi Huawei et Nokia en 2022 pour déployer son réseau mobile. Même Orange, qui écarte Huawei en Europe, utilise finalement ses équipements pour la 5G africaine face à l’absence d’alternatives économiquement viables.

Déficit critique en stockage de données

Moins de 1 % de la capacité mondiale de data centers se trouve sur le sol africain et l’Afrique du Sud concentre à elle seule plus d’un quart des capacités de stockage du continent. Cette répartition géographique inégale reflète des contraintes matérielles structurelles.

L’énergie représente entre 30 et 70 % des coûts d’exploitation d’un data center, un défi majeur dans un continent où 567 millions de personnes n’avaient pas accès à l’électricité en 2021, et où les réseaux existants souffrent d’instabilité chronique. Le Nigeria a enregistré 105 effondrements totaux de son réseau électrique en dix ans, dont une dizaine en 2024 seulement. Les opérateurs de centres de données doivent ainsi construire leurs propres centrales au gaz naturel ou diesel, augmentant les coûts de 40 % par rapport à des marchés disposant d’électricité stable. Cette contrainte limite de facto les zones où des infrastructures numériques modernes peuvent être déployées.

Face à cette pénurie d’infrastructures locales, les données africaines sont encore massivement hébergées à l’étranger et transitent par des serveurs européens ou nord-américains, augmentant la latence et créant des angles morts juridiques. Les services cloud des hyperscalers américains et chinois (Microsoft, Amazon Web Services, Google Cloud, Alibaba Cloud, Huawei Cloud) s’installent progressivement sur le continent, principalement en Afrique du Sud, mais aussi au Nigeria, au Kenya et en Égypte. Simultanément, des acteurs locaux émergent. Africa Data Centres, filiale de Cassava Technologies (Zimbabwe), opère désormais 10 installations dans 8 pays africains avec une capacité totale de 90 MW. Medallion Data Centre au Nigeria, Raxio Data Centre en Ouganda, et Teraco en Afrique du Sud développent des infrastructures compétitives en termes de qualité, même si leur échelle reste modeste.

Protection des données : des cadres émergents et des défis persistants

À ce jour, une quarantaine de pays africains ont adopté des lois de protection des données, dont un tiers au cours des cinq dernières années, témoignant d’une prise de conscience accélérée. Ces textes s’inspirent largement du RGPD européen : droits des personnes concernées, obligations de notification des violations, autorités indépendantes de protection des données. 

À l’échelle continentale, l’Afrique tente depuis une décennie d’harmoniser ses cadres juridiques. La Convention de Malabo, adoptée par l’Union africaine le 27 juin 2014, vise ainsi à créer un socle commun en matière de cybersécurité, de protection des données personnelles, de commerce électronique et de lutte contre la cybercriminalité. Mais neuf années se sont écoulées avant son entrée en vigueur le 8 juin 2023 avec seulement 15 États ratifiants. Les puissances numériques du continent (Nigeria, Afrique du Sud, Kenya, Égypte) restent en dehors du dispositif, préférant s’appuyer sur des lois nationales. 

Plusieurs initiatives coordonnées se mettent néanmoins progressivement en place. La Stratégie de Transformation Numérique de l’Union Africaine fixe un objectif ambitieux : créer un marché numérique unique africain d’ici 2030. L’initiative Smart Africa, qui regroupe 40 États membres représentant plus de 1,1 milliard de personnes, coordonne cette vision en favorisant l’harmonisation des politiques numériques à travers le continent. Sur le plan infrastructurel, l’Union Africaine a lancé en 2025 Afrinet, un réseau internet continental visant à maintenir le trafic africain au sein de centres de données locaux.

Certains États vont plus loin en imposant la localisation des données. Le Kenya exige ainsi le stockage local des informations relevant “de l’intérêt stratégique de l’État”. L’Afrique du Sud envisage d’obliger le stockage sur son territoire de toute donnée concernant la sécurité nationale. Ces mesures témoignent d’une volonté politique croissante de reprendre le contrôle, mais se heurtent à une autre réalité : sans infrastructures locales suffisantes et fiables, imposer la localisation des données revient à freiner le développement numérique.

Selon une analyse de New America, “le marché africain des centres de données […] est à un moment critique où les choix actuels détermineront si l’Afrique atteint une véritable souveraineté numérique ou reproduit des schémas de dépendance coloniale sous forme numérique”. La fenêtre d’opportunité existe, mais elle est étroite et se referme à mesure que les positions dominantes de quelques géants du numérique se consolident.

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