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Course mondiale à l’IA : les États-Unis dégainent leur plan d’attaque
Ce plan intervient dans un contexte de compétition accrue dans plusieurs domaines économiques entre les États-Unis et la Chine, elle-même dotée depuis 2017 d’un plan de développement de l’intelligence artificielle pour devenir leader mondial sur ce sujet d’ici à 2030. Les mandats de Trump sont marqués par l’obsession de la Chine en tant que rivale économique majeure, qu’il accuse régulièrement de « vol de propriété intellectuelle », de « manipulation de marché », et de « conquête techno-industrielle agressive ». La souveraineté technologique est d’ailleurs prépondérante dans le nouveau plan stratégique adopté par les États-Unis, alors que la Chine reste de loin le premier producteur mondial de composants électroniques.
Bien que l’intelligence artificielle n’ait pas été un thème central de la campagne de Donald Trump, ce sujet a fait l’objet d’évocations croissantes dans ses discours. Le candidat avait notamment promis de soutenir les entreprises américaines liées à l’intelligence artificielle face à la concurrence chinoise, d’interdire les IA “wokes” ou biaisées idéologiquement dans les institutions publiques,. Il s’était également engagé à démanteler les réglementations fédérales jugées “anti-innovation” mises en place sous le mandat de Biden, et à favoriser le cloud souverain, les datacenters américains ainsi que la relocalisation technologique. Une fois élu président, Donald Trump a transformé ses promesses en décisions politiques via la signature de l’Executive Order 14179 (Removing barriers to american leadership in artificial intelligence) le 23 janvier 2025 (qui est une sorte de genèse du Plan d’Action). Ce texte illustre la réelle préoccupation de Washington à l’égard du développement de l’intelligence artificielle aux États-Unis.
L’intelligence artificielle constitue donc véritablement un champ de bataille géopolitique entre les deux puissances, sur lequel l’administration Trump espère bien triompher. “L’Amérique est le pays qui a lancé la course à l’IA. Et en tant que président des États-Unis, je suis ici, aujourd’hui, pour déclarer que l’Amérique va la gagner. Nous allons travailler dur. Nous allons la gagner”, déclarait Donald Trump lors du discours de présentation du nouveau plan d’action. Quelles sont les principales mesures qui le composent ? Nous allons nous intéresser à chacun des piliers sur lesquels il repose : accélération de l’innovation, développement des infrastructures, déploiement d’une diplomatie sur le sujet de l’intelligence artificielle.
Accélérer l’innovation
“L’Amérique doit redevenir un pays où les innovateurs sont récompensés par un feu vert, et non étouffés par des formalités administratives qui les empêchent d’avancer et de respirer”, a précisé Donald Trump dans son discours. Le premier pilier du “America’s AI Action Plan” marque une rupture avec les approches antérieures en matière de régulation. L’administration propose ici une série de mesures destinées à stimuler la recherche et le développement technologique, principalement en allégeant les contraintes pesant sur l’industrie.
Pour cela, le nouveau plan envisage la remise à plat du cadre réglementaire fédéral. Plusieurs directives, notamment celles évoquant l’environnement, les politiques de diversité ou la désinformation, pourraient être amendées ou abrogées car jugées trop restrictives pour les entreprises. Pour lever les freins à l’innovation, les États pourraient également voir leurs régulations locales conditionner l’accès aux financements fédéraux, dans une logique de recentralisation stratégique.
Par ailleurs, le plan prévoit une ouverture aux modèles d’intelligence artificielle open-source pour dynamiser l’écosystème national. Le soutien explicite au projet pilote de la National AI Research Resource reflète cette volonté de démocratiser l’accès aux ressources de calcul et d’entraînement, historiquement concentrées entre les mains de quelques grandes entreprises, pour élargir la base des acteurs capables d’innover.
Le plan annonce aussi la création d’un écosystème national d’évaluation de l’IA, dont le rôle pourrait devenir majeur dans l’harmonisation des pratiques entre les secteurs public et privé. Ce collectif composé de centres d’excellence, plateformes de test et autres entités du milieu technologique aidera à mieux encadrer la fiabilité, la sécurité et la conformité juridique.
Le secteur public entend lui aussi être stimulateur de l’innovation américaine. Le plan d’action prévoit donc l’adoption accélérée de l’IA dans les services du gouvernement fédéral, grâce à la création d’agences pour coordonner le déploiement technologique, favoriser le transfert des solutions développées dans le privé et garantir une montée en compétences rapide du personnel des administrations. Le Département de la Défense sera notamment mobilisé comme levier de déploiement prioritaire.
Construire une infrastructure puissante pour soutenir l’essor de l’IA
L’objectif du deuxième pilier du plan d’action est clair : doter les États-Unis d’une infrastructure robuste et souveraine, capable de soutenir à grande échelle le développement et le déploiement de l’intelligence artificielle sur le territoire national.
Le plan d’action témoigne de la volonté d’accélérer l’implantation des centres de données, d’usines de semi-conducteurs et d’unités de production énergétiques, comme l’avait évoqué Donald Trump dans son discours : “L’Amérique a besoin de nouveaux centres de données, de nouvelles usines de fabrication de semi-conducteurs et de puces, de nouvelles centrales électriques et de nouvelles lignes de transport d’électricité. Sous ma direction, nous allons mener à bien cette tâche, et nous le ferons avec certitude, en respectant l’environnement et en prenant toutes les mesures nécessaires pour que cela soit fait correctement.” Le “America’s AI Action Plan” entend donc alléger les processus d’autorisation, notamment sur les terrains publics, mais aussi assouplir les limitations environnementales pour les projets jugés stratégiques afin de favoriser l’implantation industrielle liée à l’IA. Ces mesures traduisent une logique de “court-circuitage” administratif pour réduire les délais de mise en œuvre.
Elles s’accompagnent d’un chantier de modernisation du réseau électrique national, afin d’être en capacité d’absorber les besoins énergétiques massifs liés au fonctionnement des modèles d’intelligence artificielle. Par ailleurs, des investissements spécifiques seront réalisés pour améliorer la fiabilité et la résilience des infrastructures critiques.
Le plan d’action concerne aussi la question de la production de semi-conducteurs, avec pour objectif de renforcer l’autonomie stratégique des États-Unis dans un contexte de tensions géopolitiques accrues autour des composants électroniques avancés (dont une grande partie est produite en Chine). L’administration Trump compte s’appuyer sur le CHIPS Program Office (une entité créée par le gouvernement fédéral des États-Unis pour mettre en œuvre la production nationale de semi-conducteurs et à soutenir la recherche scientifique et technologique) pour relocaliser une part importante de la chaîne d’approvisionnement, tout en favorisant l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les processus de fabrication.
Pour permettre le renforcement de l’infrastructure américaine en termes d’intelligence artificielle, le plan prévoit aussi de mobiliser la formation professionnelle afin de créer un vivier de main d’œuvre qualifiée (ingénieurs, électriciens, etc). Cela s’accompagne par ailleurs d’une volonté d’améliorer la sécurité des infrastructures, grâce à la mise en place de nouvelles normes de cybersécurité adaptées aux systèmes d’IA et à la création d’un centre national de partage d’informations sur les menaces spécifiques à cette technologie.
Ce pilier du plan place l’IA en tant que levier économique structurant,en articulant politique industrielle, transition énergétique et souveraineté technologique.
Déployer une stratégie d’influence internationale
Le dernier pilier du plan d’action inscrit clairement l’IA dans le domaine de la géopolitique, avec la volonté de faire des États-Unis une puissance à la fois technologique et normative. Pour cela, l’administration Trump annonce à travers son plan la création d’un programme d’exportation pour soutenir les pays alliés dans le développement de leurs capacités en intelligence artificielle. Cela revient à mettre en place une exportation coordonnée de matériel, de logiciels, de modèles, mais aussi d’un cadre réglementaire. Le but de cette démarche est de concevoir un réseau d’interdépendances technologiques autour desÉtats-Unis tout en marginalisant l’influence croissante de la Chine dans ce domaine.
Le leadership américain sur les standards internationaux est une priorité stratégique dans le “America’s AI Action Plan”. LesÉtats-Unis prévoient d’accroître leur participation dans les instances de normalisation afin de promouvoir des cadres normatifs en phase avec leurs intérêts commerciaux et technologiques. Par ailleurs, dans le discours du 23 juillet visant à présenter le plan, le président Trump a déclaré : “Nous devons également surveiller l’Europe, l’Asie et tous les pays étrangers afin qu’ils n’adoptent pas de règles et de réglementations qui vous empêchent de faire des affaires et vous obligent à tout adapter à l’IA pour vous conformer à leurs exigences”. Les réglementations étrangères sur la protection des données, telles que le RGPD au sein de l’Union Européenne, continueront donc d’être un point de friction entre les Etats-Unis et les autres pays, concernant l’intelligence artificielle.
Enfin, le plan prévoit une série de mesures pour prévenir l’utilisation malveillante de l’IA dans les domaines NRBC (nucléaire, radiologie, biologie, chimie) grâce à un encadrement des données sensibles et un nouveau protocole de prévention d’évaluation des risques “bio-sécuritaires” destiné aux acteurs de la recherche, avec de possibles restrictions d’accès pour des modèles d’IA considérées comme hautement critiques. Cette évaluation portera sur la capacité d’un modèle à fournir des instructions précises liées à des agents pathogènes, des armes chimiques ou des substances contrôlées. De plus, un système de partage sécurisé des données sensibles (surtout pour le milieu de la recherche médicale et biologique) ainsi que l’introduction de mécanismes de filtrage ou d’intervention humaine dans les systèmes capables de générer du code biologique ou des protocoles expérimentaux sont également des mesures qui traduisent la volonté politique d’encadrer les externalités négatives de l’IA scientifique, sans freiner l’innovation.
L’“America’s AI Action Plan” place l’intelligence artificielle au cœur d’une stratégie de puissance mondiale. Il représente un tournant stratégique pour les États-Unis car il ne se contente pas de présenter des considérations techniques, il emploie l’ensemble des leviers du pouvoir fédéral pour transformer l’IA en outil de compétitivité et d’influence à l’échelle internationale. Pour atteindre cela, les mesures s’articulent autour de trois points : recentrage sur l’innovation compétitive, effort massif de réindustrialisation et de sécurisation, stratégie d’influence et de recherche autour de l’intelligence artificielle. Le contexte de rivalité avec la Chine, dans lequel le plan d’action est lancé, est clairement palpable puisque Donald Trump y fait référence à plusieurs reprises dans son discours du 23 juillet. La “course à l’IA” est donc lancée : reste à savoir comment les autres puissances se positionneront face à cette stratégie offensive, à commencer par l’Union Européenne.
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