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Cyber et cognitif : doctrines, vulnérabilités et transformation du cadre stratégique
PARTIE II —Pourquoi la menace reste mal comprise et que signifie “mesurer” la stabilité cognitive ?
par Paul Janin
Les réponses convergent sur trois points. D’abord, un problème de temporalité : le cognitif opère en secondes, heures, jours, là où l’État fonctionne par cycles longs. Ensuite, un problème de silos : chacun voit une partie du système, sans instrument commun pour relier les niveaux. Enfin, une exigence méthodologique : passer d’une guerre cognitive décrite par des mots à une guerre cognitive décrite par des dynamiques, des seuils et des bascules.
C’est ici que surgit la notion la plus décisive de l’ensemble : “mesurer” ne signifie pas réduire l’humain à des chiffres, mais rendre observable la stabilité d’un environnement cognitif collectif. Autrement dit : comprendre quand un système social absorbe une perturbation, quand il l’amplifie, et quand il approche d’un point de rupture. C’est à ce niveau que se joue désormais la cohérence doctrinale, l’interopérabilité alliée, et la capacité à agir avant la bascule.
Qu’est-ce qui empêche encore une compréhension commune de la menace ?
Ludovic Chaker
« Ce qui manque, c’est la capacité à intégrer la vitesse. Les États sont habitués à des menaces qui se déploient dans des cycles relativement longs : acquisitions militaires, négociations diplomatiques, réformes institutionnelles. Le cognitif opère à une vitesse différente : quelques secondes pour une amplification, quelques heures pour une rumeur, quelques jours pour une crise politique amplifiée.
Ce décalage de temporalité crée une incompréhension structurelle. Les institutions cherchent à catégoriser la menace alors qu’elles devraient chercher à synchroniser leur rythme avec elle.
Ensuite, il existe une fragmentation disciplinaire : les experts cyber voient des vulnérabilités techniques ; les diplomates voient des récits ; les armées voient des effets ; les chercheurs voient des mécanismes psychologiques. Tout cela est juste — mais aucun n’a la vue d’ensemble.
Des initiatives comme RADAR tentent précisément de dépasser ces silos : identifier les ruptures, comprendre les interdépendances, anticiper les effets systémiques. Mais tant qu’il n’y aura pas un cadre de compréhension partagé entre institutions, la menace restera vécue différemment selon les ministères. »
Jean Langlois-Berthelot
« Le principal obstacle est méthodologique : chacun observe une partie du système avec ses propres outils, ce qui fragmente la perception globale. Le diplomate décrit des narratifs, le cyber décrit des surfaces d’attaque, le sociologue des représentations, le militaire des effets, l’ingénieur des architectures. Aucun n’a tort. Mais aucun ne voit l’ensemble.
Ensuite, la menace cognitive est non linéaire : elle ne se comprend pas par addition, mais par interaction. Une campagne hostile n’a d’effet que si le système est déjà sous tension. Sans méthode commune, chaque acteur surestime ou sous-estime la menace selon son point de vue.
Enfin, la compréhension commune est limitée par les instruments disponibles. Tant qu’on ne dispose pas d’outils partagés pour mesurer la stabilité, la dispersion ou les bifurcations narratives, chacun reste seul avec ses catégories. La première étape n’est donc pas doctrinale : elle est instrumentale. Il faut observer avant de normer ; comprendre avant d’agir ; coordonner avant de théoriser. »
Axel Ducourneau
Le principal obstacle réside dans la fragmentation des cultures professionnelles. Chaque communauté des armées, cyber, renseignement, communication stratégique, opérations psychologiques, utilise ses propres concepts et temporalités. S’y ajoute une difficulté à objectiver des effets cognitifs par nature diffus et indirects. Les états restent encore largement organisés pour gérer des menaces matérielles et identifiables. Or la menace cognitive agit dans la durée, sur la société entière, en dessous du seuil de conflictualité armée. Cette dissonance structurelle ralentit considérablement l’émergence d’une vision partagée et pleinement assumée. Nous sommes clairement aujourd’hui à un point de bascule. La sécurité cognitive doit devenir une politique publique intégrée.
Cyber et cognitif : un continuum stratégique
La distinction cyber / cognitif a-t-elle encore du sens ?
Ludovic Chaker
« D’un point de vue stratégique, la distinction est un peu artificielle et théorique. Dans une opération adversaire moderne, le cyber n’est jamais une fin : c’est un vecteur, un amplificateur ou un moyen de pénétrer l’écosystème informationnel. L’effet stratégique, lui, est cognitif : il modifie les représentations, les émotions, les comportements ou la cohésion d’un groupe.
La Russie, la Chine et d’autres acteurs ont parfaitement compris ce couplage : une intrusion technique peut être destinée à créer une perte de confiance, une fuite à orchestrer un débat public, un sabotage mineur à déclencher une panique.
Le programme RADAR a mis en évidence que l’avenir de la menace réside précisément dans ces zones de chevauchement : les ruptures ne viendront pas seulement de technologies nouvelles, mais de combinaisons inédites entre technique, narratif et sociologie.
Si l’on veut anticiper, il faut regarder l’intégralité de la chaîne : du code à la perception, du signal technique à son interprétation. Le cyber n’a pas disparu : il est devenu la couche porteuse du cognitif. La sécurité nationale ne peut donc plus séparer les deux sans perdre la compréhension du système. »
Jean Langlois-Berthelot
« La distinction cyber / cognitif doit être comprise comme une question d’échelle d’observation. Le cyber décrit les vulnérabilités techniques, les chemins d’accès, les surfaces d’attaque. Le cognitif décrit les effets systémiques, les dynamiques collectives, la propagation des récits. Les deux sont distincts dans leur nature, mais indissociables dans leurs effets.
L’erreur serait de croire que le cognitif remplace le cyber, ou que le cyber peut être traité indépendamment des dynamiques narratives. Une perturbation technique ne produit un effet stratégique que si elle se transforme en récit, en émotion, en interprétation. À l’inverse, un récit hostile ne devient dangereux que s’il trouve une infrastructure pour se diffuser.
Dans la lecture opérationnelle, l’important n’est donc pas de trancher, mais de décrire comment une perturbation technique traverse un système social, et comment un phénomène narratif s’appuie — ou non — sur des architectures cyber.
Je vois donc deux concepts différents, mais un seul système. »
Axel Ducourneau
Elle conserve une utilité analytique voire performative, mais devient trompeuse si elle est essentialisée. Le cyber est un vecteur, le cognitif est une finalité. Les opérations informationnelles exploitent des infrastructures techniques pour produire des effets mentaux, sociaux en contextes militaire et politique. Séparer strictement les deux revient à traiter les moyens indépendamment des effets. Une approche intégrée est donc nécessaire, sans pour autant dissoudre les expertises. L’enjeu vital est l’articulation de la manœuvre globale.
Faut-il créer un “domaine cognitif” à l’OTAN ?
Ludovic Chaker
« Je comprends l’intérêt de créer un domaine cognitif : visibilité, mandat, ressources, légitimité. Mais je vois aussi les risques d’un cadre trop rigide. Le cognitif est un espace mouvant, évolutif, où les phénomènes combinent technique, sociologie, psychologie, réseaux, diplomatie. En faire un domaine formel pourrait créer des silos supplémentaires, au moment même où il faut les briser.
Ce dont l’OTAN — et plus largement l’Europe — a besoin, c’est d’une capacité cognitive : une fonction transversale capable d’agréger renseignement, cyber, diplomatie, prospective, analyse sociale. Une maison commune, pas une case doctrinale.
C’est l’un des enseignements de RADAR : les ruptures futures seront hybrides, combinées. Il faut des structures capables de lire ces ruptures avant qu’elles ne deviennent des crises.
Un domaine peut venir plus tard, mais la priorité est ailleurs : créer une capacité d’analyse, de coordination et d’anticipation cognitive. Une structure agile, interdisciplinaire, capable d’intégrer la vitesse du phénomène. L’OTAN n’a pas besoin d’un nouveau drapeau ; elle a besoin d’un nouveau réflexe. »
Axel Ducourneau
La question est moins institutionnelle que doctrinale. Créer un domaine peut favoriser la visibilité et la coordination, mais comporte un risque de bureaucratisation prématurée. Le cognitif traverse déjà l’ensemble des domaines existants. Le danger serait de l’isoler artificiellement. En revanche, formaliser une doctrine cognitive commune, interopérable et centrée sur les comportements humains serait un progrès décisif. Le domaine ne doit pas précéder la compréhension. C’est tout l’enjeu de la doctrine de cognitive warfare de l’OTAN qui vient d’être avalisée par le comité militaire.
Quel est le principal risque doctrinal lorsque l’on parle de “guerre cognitive” ?
Ludovic Chaker
« Le risque, c’est la fétichisation des mots. Croire que parce qu’on a nommé un phénomène, on l’a compris — ou pire, qu’on l’a maîtrisé. Le cognitif ne se laisse enfermer dans aucune définition stable : il évolue avec les technologies, les sociétés, les comportements. Une doctrine figée risquerait de nous rendre aveugles aux ruptures.
Le second risque est de vouloir créer une réponse purement conceptuelle. La guerre cognitive n’est pas un modèle intellectuel : c’est un ensemble de dynamiques systémiques, qui implique politique, sociologie, psychologie, technologie.
C’est pour cela que des démarches comme RADAR sont utiles : non pas pour figer une doctrine, mais pour anticiper comment ces dynamiques pourraient évoluer à l’horizon 2035. Une doctrine doit être un levier, pas un carcan. »
Jean Langlois-Berthelot
« Le principal risque est méthodologique : confondre description et explication. Si “guerre cognitive” devient un terme fourre-tout, il empêche de distinguer ce qui relève du narratif, du social, du politique, de la technique. Une bonne doctrine ne doit pas simplifier à l’excès ; elle doit créer un cadre où les phénomènes peuvent être observés, comparés, interprétés.
Le second risque est opérationnel : agir sur la base d’intuitions conceptuelles sans instruments de mesure. C’est le meilleur moyen de se tromper de cible ou de surestimer un phénomène.
Une doctrine doit organiser la lisibilité, pas imposer une vision. »
Axel Ducourneau
Le risque majeur est le positionnement erroné du concept. Parler de « guerre » peut conduire à une militarisation excessive de phénomènes sociaux qui devraient être pris en compte par une approche globale. Cela brouille la frontière entre influence légitime, compétition stratégique et conflictualité armée. Il existe également un risque normatif, en fragilisant les principes démocratiques au nom d’une sécurité cognitive qu’il reste à définir. Une doctrine robuste doit donc être précise dans le cadrage des modes d’action, juridiquement encadrée et conceptuellement sobre. Sinon, elle devient contre-productive.
Qu’est-ce qui manque aujourd’hui pour une doctrine réellement cohérente ?
Ludovic Chaker
« Ce qui manque, c’est une vision systémique de la menace. Une doctrine ne peut pas être un catalogue d’actions : elle doit être une grille de lecture. Aujourd’hui, les doctrines cyber existent, les doctrines d’influence évoluent, mais l’articulation entre les deux n’est pas formulée.
Il manque également un centre de gravité institutionnel : un lieu où l’on puisse réunir diplomates, ingénieurs, militaires, chercheurs. Le programme RADAR a montré que ces interactions sont possibles : lorsque l’on met autour de la table des expertises différentes, on construit une anticipation plus robuste.
Enfin, il manque une capacité à travailler dans le temps long. Une doctrine cognitive ne se renouvelle pas tous les deux ans : elle doit être conçue comme un système évolutif, intégrant la vitesse des technologies et la lenteur des transformations sociales. »
Jean Langlois-Berthelot
« Il manque trois choses : une grammaire partagée, des instruments de mesure, et un cadre de décision adapté aux dynamiques non linéaires.
Une doctrine ne peut pas reposer uniquement sur des analyses qualitatives ou sur des approches disciplinaires isolées. Il faut disposer d’outils capables de décrire la dispersion des récits, les tensions internes, les bifurcations possibles.
Ensuite, il manque une culture du risque cognitif. Tant que les institutions ne reconnaissent pas explicitement qu’un système social peut entrer en zone d’instabilité, il est difficile de concevoir des mécanismes d’alerte.
Une doctrine cohérente commence par une observation partagée. »
Axel Ducourneau
Il manque avant tout une intégration pleine et entière des sciences humaines dans la fabrique doctrinale. Les approches restent trop souvent technocentrées ou réactives. L’enjeu de la guerre cognitive à l’ère des augmentations numériques et biotechnologiques reste la construction sociale de la réalité. Une doctrine cohérente suppose des modèles explicatifs partagés, des indicateurs crédibles et une formation adaptée des décideurs. Elle nécessite aussi une articulation claire entre niveaux stratégique, opératif et tactique. Enfin, et surtout, elle doit être pensée dans le temps long, au-delà des cycles médiatiques et politiques.
Vulnérabilités, action et avenir stratégique
Qu’avez-vous appris sur les vulnérabilités cognitives des États ?
Ludovic Chaker
« Le principal enseignement, c’est que la vulnérabilité n’est pas une faille, mais une trajectoire politique. C’est ce qu’ont montré plusieurs travaux d’analyse comparative que j’ai impulsé à l’École Polytechnique: les États-Unis sont vulnérables par leur ouverture médiatique ; la Chine par sa rigidité narrative ; l’Europe par ses médiations internes.
Les vulnérabilités cognitives sont donc structurelles. Elles ne s’effacent pas ; elles se gèrent.
Ensuite, mon expérience me permet de constater que les ruptures technologiques peuvent amplifier brutalement des tensions latentes. L’IA générative, par exemple, change l’échelle et la vitesse des crises. RADAR a montré que ces ruptures ne seront pas linéaires : elles créeront des zones de fragilité nouvelles, parfois imprévisibles.
Enfin, la vulnérabilité n’est pas seulement sociétale : elle peut être institutionnelle. Un État mal coordonné, ou incapable de produire un récit cohérent, devient vulnérable même si sa population n’est pas polarisée. »
Jean Langlois-Berthelot
« Les vulnérabilités cognitives peuvent être appréhendée comme des tensions systémiques, et non seulement comme des faiblesses morales ou psychologiques. Elles apparaissent lorsque les structures narratives, institutionnelles ou sociales perdent leur synchronisation.
Un système devient vulnérable lorsqu’il ne peut plus absorber une perturbation — qu’elle soit technique, narrative ou émotionnelle. Ce qui importe n’est pas la perturbation elle-même, mais la structure qui l’accueille.
Il devient de plus en plus net aussi que les vulnérabilités ne sont pas uniformes : elles varient selon les segments de population, les institutions, les périodes.
Enfin, une vulnérabilité cognitive n’est pas une fatalité : c’est un signal. Elle montre où se situe une tension qui peut être résolue par une meilleure articulation entre institutions, communication, diplomatie et compréhension du terrain. »
Axel Ducourneau
Les États sont vulnérables par leur propre complexité organisationnelle. La segmentation administrative, la surcharge informationnelle et la temporalité politique courte créent des angles morts. Les sociétés ouvertes, pluralistes et maintenant numérisées sont particulièrement exposées aux stratégies de saturation et de polarisation comme l’avait bien montré Karl Popper avec le paradoxe de la tolérance. La confiance institutionnelle est une ressource critique, mais fragile. Une fois érodée, elle est difficile à restaurer. La résistance cognitive est donc autant un enjeu politique que sécuritaire, puisqu’au fond, c’est le contrat social qui est véritablement en jeu.
Les opinions publiques sont-elles devenues ingouvernables ?
Ludovic Chaker
« Les opinions publiques ne sont pas ingouvernables : elles sont surchargées. Elles reçoivent trop d’informations, trop vite, de trop d’acteurs différents. Ce qui rend la gouvernance difficile, c’est la vitesse et la densité des signaux contradictoires.
Les ruptures technologiques amplifient ces dynamiques. L’IA générative accélère la confusion, multiplie les récits, fragmente les vérités. RADAR a montré que ces ruptures pourraient créer des environnements où l’État perd temporairement la capacité d’imposer un récit stabilisateur.
Mais cela ne signifie pas que les sociétés deviennent ingouvernables : cela signifie que les États doivent réapprendre à lire les perceptions avant d’y répondre. Le problème n’est pas la défiance : c’est l’absence de lisibilité. »
Jean Langlois-Berthelot
« Les opinions publiques ne sont pas ingouvernables : elles sont non linéaires. Elles réagissent à des seuils, des bifurcations, des dynamiques collectives qui ne suivent plus les rythmes institutionnels.
Un système peut paraître stable pendant des mois puis basculer brusquement. Ce n’est pas de la panique irrationnelle : c’est de la dynamique systémique.
L’enjeu n’est donc pas de contrôler les opinions, mais de comprendre leurs zones de tension. Un système gouvernable est un système lisible. Tant que les États ne disposent pas d’outils pour mesurer la stabilité narrative, ils auront l’impression d’être dépassés alors que c’est la méthode qui manque. »
Axel Ducourneau
Elles ne sont pas ingouvernables, elles sont devenues structurellement instables. La multiplication des canaux d’expression et d’information a profondément modifié les rapports d’autorité symbolique, d’une forme d’autorité hiérarchique verticale vers une forme émergente de coarchie à connectivité horizontale forte. Une gouvernance crédible suppose désormais la compréhension des dynamiques émotionnelles et narratives de communautés numériques dont la sociologie a peu à voir avec celle des communautés physiques qui étaient jusqu’à récemment la norme. L’enjeu n’est pas le contrôle, mais la capacité à produire du sens partagé. Faute de quoi, le vide est comblé par des acteurs opportunistes qui nous imposent leur narratif. Gouverner aujourd’hui, c’est aussi gouverner les conditions cognitives du débat public.
De la guerre cognitive à la transformation du cadre stratégique
La distinction cyber / cognitif a-t-elle encore du sens ?
Ce qui ressort de cet entretien croisé n’est pas une addition d’analyses, mais une transformation silencieuse : la conflictualité contemporaine ne respecte plus les frontières conceptuelles qui structuraient jusqu’ici l’action des États.
La distinction entre cyber, informationnel et cognitif s’efface dès lors que les crises se propagent dans des systèmes où technologies, récits, perceptions et institutions interagissent en permanence. Une perturbation technique devient une crise politique ; un récit hostile peut avoir des implications stratégiques ; une dynamique interne peut être exploitée de l’extérieur.
La France ne peut plus penser ces questions selon les catégories anciennes. Il ne s’agit ni d’ajouter un domaine de plus, ni de renommer un champ, ni d’opposer approche diplomatique, analyse stratégique ou lecture systémique.
Il s’agit de comprendre que les environnements informationnels fonctionnent désormais comme des architectures sensibles, où la stabilité dépend de la capacité à lire les signaux faibles, anticiper les ruptures, comprendre les perceptions locales et coordonner les actions dans la durée.
Ce que montre la confrontation de ces trois lectures, c’est qu’aucun acteur ne détient seul la clé. La réponse ne viendra ni du cyber seul, ni de la diplomatie seule, ni de la prospective seule, ni des méthodes seules.
Elle dépend d’une stratégie intégrée, capable de relier la vitesse technologique, la fragilité des récits, la dynamique des alliances, la sensibilité des opinions et les mécanismes internes des systèmes démocratiques.
La “guerre cognitive”, si l’on tient à employer l’expression, n’est pas un nouveau théâtre : c’est la transformation du cadre stratégique lui-même. Et la capacité de la France à y répondre dépendra non d’un concept, mais de sa faculté à faire dialoguer — sans les confondre — ses instruments, ses institutions et ses temporalités.
Du concept à l’outil de lecture
Ce que ces trois entretiens font apparaître, c’est la nécessité d’un changement de régime intellectuel. Tant que la guerre cognitive reste un mot-valise, chacun la décrit avec ses catégories : le cyber en termes de surfaces d’attaque, la diplomatie en termes de récits, le militaire en termes d’effets, le chercheur en termes de mécanismes. Le point commun des trois voix est ailleurs : l’exigence d’une lecture systémique, capable de rendre lisible la stabilité d’un environnement.
C’est précisément ce que vise une approche de Net Assessment Cognitif (NAC). Le principe n’est pas d’“analyser des opinions”, ni de “cartographier des discours” pour eux-mêmes. Il s’agit de suivre des dynamiques et d’évaluer la stabilité d’un système cognitif collectif face à des perturbations. Autrement dit : comparer des trajectoires plutôt que des états, et repérer des seuils plutôt que commenter des polémiques.
Trois notions permettent de structurer cette lecture. La superposition décisionnelle désigne le moment où plusieurs représentations contradictoires du réel coexistent sans qu’aucune ne s’impose, rendant l’action difficile et ouvrant une fenêtre d’exploitation. L’effondrement cognitif est la bascule rapide vers un récit dominant, souvent sous l’effet d’un choc émotionnel ou informationnel, qui ferme brutalement l’espace des interprétations. L’entropie cognitive mesure la dispersion, la redondance et le désordre informationnel : plus elle augmente, plus la cohérence interprétative collective se fragilise, et plus le système approche d’une zone d’instabilité.
L’objectif du NAC n’est pas de “prédire” une société. Il est de fournir une grammaire et un instrument de lecture communs pour comprendre quand un système social absorbe une perturbation, quand il l’amplifie, et quand il franchit un seuil de rupture. C’est à ce niveau que la guerre cognitive cesse d’être un thème de débat et devient une variable de sécurité nationale : non pas parce qu’on l’a nommée, mais parce qu’on peut enfin en décrire les mécanismes, en suivre les dynamiques, et agir avant la bascule.
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