Chargé de protéger les réseaux numériques et les systèmes d’information de l’armée de Terre, le régiment de cyberdéfense occupe une place croissante dans la stratégie militaire française. À travers une analyse de ses missions, de ses capacités et des enjeux auxquels il fait face, cet article propose un éclairage sur cette unité spécialisée. Les propos du lieutenant-colonel Jean-François Caverne, chef de corps du régiment, recueillis lors d’une interview exclusive pour INCYBER News, permettent de mieux comprendre son organisation et son positionnement au sein des forces armées.

Créé au 1ᵉʳ janvier 2025 à Rennes, le régiment de cyberdéfense est une nouvelle unité consacrée au cyberespace au sein de l’armée de Terre. Il a pour mission de protéger et de sécuriser la « surface numérique » des forces terrestres. Il sera composé, à terme, de quelque 400 spécialistes. Le régiment peut projeter des équipes spécialisées en 24–48 h pour contrer des attaques numériques contre les unités alliées déployées en zone de conflit. Pour accomplir ses missions, le régiment dispose d’outils technologiques avancés. Il utilise des systèmes de cybersécurité comparables à ceux des meilleurs organismes civils, adaptés au contexte militaire : équipements de détection/prévention d’intrusion, d’analyse de malware, plateformes de renseignement sur les menaces, chiffrement renforcé, etc. « Nos moyens permettent de déployer en un temps très court – parfois en moins de 24 heures – des capacités complètes d’analyse, de détection, de surveillance et de réponse aux incidents sur un théâtre d’opérations » souligne, le lieutenant-colonel Jean-François Caverne. L’objectif est d’assurer une qualité de protection équivalente à celle métropolitaine, même en zone de guerre.

Le régiment incorpore également des technologies émergentes comme l’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique. Comme le souligne le chef de corps : « le régiment innove en permanence » et « intègre des technologies émergentes comme l’intelligence artificielle » pour conserver l’avantage sur l’adversaire. Cette démarche s’appuie notamment sur des exercices réguliers de cyberdéfense comme DEFNET ou Cyber Coalition, qui permettent d’entraîner les unités à faire face à des attaques simulées dans des contextes opérationnels complexes. Ces exercices visent à tester les capacités de détection, de coordination et de réponse des équipes, aussi bien depuis des centres fixes que sur le terrain. De ce fait, le régiment développe également des capacités de projection adaptées aux contraintes opérationnelles. Des équipes spécialisées peuvent être déployées rapidement pour appuyer les forces engagées, installer des dispositifs de surveillance et renforcer la sécurité des réseaux sur les bases, les postes de commandement ou les camps. Une fois sur place, elles se connectent aux infrastructures existantes et participent au rétablissement ou au maintien des systèmes numériques. Cette capacité de déploiement rapide constitue un élément central du soutien cyber aux opérations extérieures et aux engagements interarmées.

Intégration stratégique et interarmées

Le régiment s’inscrit pleinement dans la stratégie nationale de cyberdéfense, pilotée par le COMCYBER,  « il contribue directement aux orientations fixées par le COMCYBER et par l’Armée de Terre », précise le lieutenant-colonel Jean-François Caverne. En lien permanent avec le COMCYBER, le régiment s’inscrit dans une organisation qui vise à assurer la cohérence entre les actions menées sur le terrain et la stratégie définie au niveau national. Le COMCYBER organise notamment des exercices interarmées, comme ORION, auxquels les unités du régiment participent Au sein de l’armée de Terre, le régiment dépend du Commandement de l’Appui Terrestre Numérique et Cyber (CATNC), qui supervise la Brigade d’Appui Numérique et du Cyber (BANC) et veille à l’intégration de la cyberdéfense dans les opérations terrestres. Lors d’exercices majeurs, comme DEFNET 2024, le régiment a ainsi travaillé avec l’Armée de l’Air et la Marine pour sécuriser des systèmes et des infrastructures partagés, notamment dans les domaines de la défense aérienne et navale. Cette coopération repose sur des échanges constants entre les armées, qui disposent chacune de leurs propres unités cyber, mais partagent leurs informations et leurs procédures d’alerte. Au plan international, la France est très impliquée au sein de l’OTAN (Cyber Coalition) et de l’Union européenne (Cyber Rapid Response Teams). Le régiment envoie des observateurs ou contributeurs à ces coalitions et participe à des exercices conjoints. Les échanges d’informations et de doctrines avec des alliés comme les États-Unis ou le Royaume-Uni permettent de s’adapter aux tactiques adverses et d’entraîner les forces cyber dans un contexte global où les menaces se multiplient. En plus, « La communauté cyber internationale et les exercices conjoints permettent d’anticiper les nouvelles menaces, de mieux comprendre les modes d’action adverses et de renforcer l’interopérabilité lors des engagements interarmées ou multinationaux. » ajoute le chef du corps du régiment. 

Le mercredi 21 mai 2025, le général d’armée Pierre SCHILL, chef d’état-major de l’armée de terre, effectue une visite au régiment de cyber défense au quartier STEPHANT de Saint-Jacques de la Lande (35). Cette activité s’inscrit dans le cadre plus large de la visite des entités liées au cyber dans le secteur de la plaque Rennaise incluant l’agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense (AMIAD), le régiment cyber et la 785e compagnie de guerre électronique (785e CGE).

Menaces cyber et vulnérabilités 

 Les attaques contre les forces terrestres sont devenues plus variées et agressives : espionnage du renseignement, sabotage des capteurs, harcèlement d’influence. Comme l’explique le chef de corps du régiment cyber, « les cyberattaques, protéiformes par nature, peuvent surgir sans le moindre signe avant-coureur et se propager en quelques secondes » . Les conflits actuels montrent que l’adversaire mêle action militaire traditionnelle et actions numériques (cyberattaques contre infrastructures, campagnes de désinformation, etc.). Cette logique de guerre hybride  impose au régiment d’être constamment sur le « qui-vive, car l’adversaire ne dort jamais, la cyberdéfense non plus » . Un enjeu central concerne la vulnérabilité des systèmes d’armes connectés. Le programme SCORPION a profondément modernisé les forces terrestres en introduisant de nouveaux véhicules, comme le Griffon, le Jaguar ou le Serval, ainsi qu’un système d’information commun : le SICS. Selon le ministère des Armées, ce programme repose sur « l’intégration de nouveaux véhicules blindés et d’un système d’information unique […] permettant un combat collaboratif connecté ». Cette mise en réseau facilite le partage rapide des informations tactiques entre les unités. Elle renforce la coordination sur le terrain, mais expose aussi les équipements à de nouveaux risques. Les capteurs interconnectés, les systèmes de commande électronique et les liaisons radio peuvent constituer autant de points d’entrée potentiels pour un adversaire, capable de tenter des intrusions, des brouillages ou des perturbations ciblées. « les blindés Scorpion émettent un rayonnement électromagnétique assez important, qui, sans être traçable ou interceptable, est détectable.» explique Léo Péria-Peigné, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri). L’incident le plus marquant a eu lieu lors de l’exercice DEFNET en mars 2024. Un combattant a désactivé un Griffon en quelques secondes à l’aide d’un simple télémètre modifié. Les systèmes du blindé ont été saturés au point de forcer un arrêt d’urgence. Dans un environnement où la numérisation du champ de bataille progresse rapidement, les défis qui attendent le régiment de cyberdéfense sont nombreux. L’extension des surfaces numériques à défendre, protéger des systèmes d’armes de plus en plus interconnectés, des flux de données croissants et des communications en réseau sur le terrain. Tous ces facteurs ne font qu’accroître les points de vulnérabilité. À cela s’ajoute l’émergence d’adversaires non étatiques ou irréguliers, capables d’exploiter des outils cyber accessibles à faible coûtcoûts. Pour faire face à cette évolution, le régiment devra poursuivre sa montée en puissance tout en consolidant ses savoir-faire. Comme le souligne le lieutenant-colonel Jean-François Caverne, « être prêts, au bon niveau, au bon endroit, avec la bonne réponse » constitue désormais une ligne directrice opérationnelle. 

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