- Accueil
- Cybercriminalité
- Fermes à trolls : les mercenaires de la désinformation en ligne ?
Fermes à trolls : les mercenaires de la désinformation en ligne ?
« Ils n’inventent pas ces sujets. Ils repèrent des tensions déjà présentes sur Facebook ou Twitter, puis ils les amplifient.» Voici comment la professeure Sarah Mendelson, spécialiste des politiques publiques, résume les modes d’actions des fermes à trolls. Des campagnes de désinformation coordonnées aux armées numériques au service des États, les fermes à trolls sont devenues l’un des outils les plus discrets et les plus redoutables des conflits contemporains. Nées dans les marges du Web il y a une dizaine d’années, ces structures mêlant propagande, manipulation et technologies automatisées se sont professionnalisées au point de constituer de véritables « armées privées » de l’information. De la Russie à la Chine, d’Israël aux Philippines, elles façonnent les débats publics, infiltrent les réseaux sociaux et participent désormais pleinement aux guerres d’influence entre puissances.
Une ferme à trolls : qu’est-ce que c’est ?
Une ferme à trolls (ou « usine à trolls ») est une structure organisée, publique ou privée, qui coordonne des individus — et souvent des bots ou scripts automatisés — pour produire, diffuser et amplifier des contenus (posts, commentaires, rumeurs, vidéos, mèmes) dans les médias sociaux afin d’influencer l’opinion, déstabiliser des adversaires ou promouvoir un narratif. Ces structures opèrent souvent à la frontière entre communication politique, propagande et cyberguerre. Leurs méthodes incluent la création de faux comptes , le recours à des commentateurs rémunérés, aux robots de diffusion. Le phénomène ne date pas d’hier. En Russie, dès 2011-2012, des réseaux de commentaire pro-gouvernementaux étaient actifs lors de manifestations contre le retour de Vladimir Poutine au pouvoir. On observe une militarisation progressive du discours numérique à partir de la guerre en Donbass en 2014, moment où les campagnes de désinformation se structurent comme un outil d’influence stratégique. Mais le modèle devient mondial à partir de 2015, notamment grâce aux révélations sur l’Internet Research Agency (IRA), une ferme à trolls russe. Cependant, la Russie n’est pas la seule à utiliser de telles méthodes. En Occident, les fermes à trolls sont apparues aux yeux du public avec l’affaire Cambridge Analytica. Ce scandale a éclaté en 2018 lorsque des enquêtes ont révélé que la société avait exploité, sans consentement, les données personnelles de plus de 80 millions d’utilisateurs de Facebook à des fins politiques. Ces informations ont servi à élaborer un micro-ciblage publicitaire visant à influencer les électeurs lors de campagnes comme le Brexit ou l’élection de Donald Trump en 2016.
De son côté, la Chine a institutionnalisé dès les années 2010 une armée de commentateurs pro-gouvernementaux — la fameuse « armée des 50 centimes » (wumao) — dont des centaines de milliers de personnes auraient été mobilisées pour relayer la propagande du Parti communiste sur les réseaux sociaux. Au fil du temps, l’écosystème s’est étendu : des entreprises privées, des sociétés de communication spécialisées ou des entités clandestines proposent des services d’ influence en ligne sur toute la planète, rendant la frontière entre armée privée et service de désinformation difficile à discerner. Un phénomène qui s’est étendu sur toute la planète.
Un phénomène international
Plusieurs entités, étatiques ou semi-privées, ont été identifiées comme opérant des fermes à trolls ou des campagnes d’influence sophistiquées. L’une des plus célèbres est l’Internet Research Agency (IRA). Fondée à Saint-Pétersbourg et liée à des proches du Kremlin, elle a longtemps occupé le devant de la scène dans les enquêtes sur les ingérences numériques. Ses employés, opérant avec des quotas de publications, créaient de faux comptes sur Twitter, Facebook, Instagram et multipliaient les contenus pro-russes dans les sphères anglophones et internationales. Par exemple, une ancienne salariée, Lyudmila Savchuk, a raconté qu’elle devait produire un certain nombre de posts politiques et multiplier un grand nombre de commentaires par jour, selon des quotas stricts. Parmi d’autres réseaux notables, on trouve la Social Design Agency (SDA), une structure plus récente, mais particulièrement agressive. Des fuites internes en 2024 ont dévoilé la façon dont cette agence moscovite, liée au Kremlin, coordonne des campagnes d’influence en Europe, en produisant des mèmes, des vidéos et des commentaires selon des quotas ciblés par pays. Elle est parfois présentée comme une version modernisée des usines à trolls — plus flexible, plus connectée, capable de mener des opérations hybrides de propagande numérique. Ces documents indiquent comment l’agence avait planifié d’influencer les élections européennes en soutenant des partis d’extrême droite, comme le Rassemblement National en France, en plantant des narratives anti-Ukraine sur les réseaux, et en coordonnant des campagnes de désinformation qui imitent des médias locaux. Mais la Russie n’est pas la seule à se servir des fermes à trolls.
En Arabie saoudite, la Saudi Troll Army » désigne un vaste réseau de comptes coordonnés servant à défendre la monarchie et à réduire au silence les voix critiques. Ce dispositif, lié à l’entourage du prince héritier Mohammed ben Salman. Ces équipes de trolls ont mené des campagnes massives de harcèlement contre des journalistes, des militants des droits humains et des opposants politiques, notamment à la suite de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi. On les retrouve aussi en Israël avec notamment la « Team Jorge », une entreprise privée israélienne révélée en 2023 après une enquête journalistique. Cette structure propose des services de manipulation électorale, y compris la création et le pilotage de faux profils sur les réseaux, le hacking, et la diffusion de contenus de désinformation. D’autres puissances exploitent aussi ce levier, comme la Chine, l’Inde ou encore la Turquie. Les fermes à trolls chinoises, souvent appelées « armées des 50 centimes », regroupent des centaines de milliers de commentateurs rémunérés par le Parti communiste pour détourner l’attention des sujets sensibles, comme le Xinjiang, Hong Kong ou Taïwan, et promouvoir une image positive du régime. Ces réseaux intégrés aux institutions publiques sont également utilisés à l’étranger pour influencer les communautés chinoises et contrer les critiques du gouvernement. En Turquie, les « AK Trolls », proches du Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip Erdoğan, forment une armée numérique militante encadrée par les services de communication gouvernementaux. Ces comptes coordonnés attaquent les opposants, les journalistes et les universitaires critiques, tout en relayant la propagande officielle, notamment sur les opérations militaires en Syrie et sur la politique intérieure. En résumé, l’objectif de ces fermes à trolls est de fragmenter ou de façonner l’opinion d’un public ciblé.
États et fermes à trolls : manipuler l’opinion
Les fermes à trolls agissent aujourd’hui comme de véritables armées privées de la désinformation. Les États y ont recours pour mener des guerres informationnelles externalisées, tout en conservant une dénégation plausible. Ce dispositif leur permet de dissocier leur image officielle des opérations de manipulation menées en leur nom : si une campagne est révélée, ils peuvent en nier la responsabilité directe. La Chine, par exemple, mobilise son « armée des 50 centimes » pour relayer ses positions sur les droits humains, Taïwan ou les affaires internationales, tandis que l’Iran, la Corée du Nord et plusieurs monarchies du Golfe orchestrent également des campagnes de désinformation à l’étranger. En Arabie saoudite, ces réseaux numériques servent aussi à faire taire les voix dissidentes. Devenues un instrument central des conflits contemporains, les fermes à trolls permettent de contrôler le récit, de fragmenter l’opinion et d’imposer les narratifs de leurs commanditaires. Une fois activées, ces armées du Web sont presque impossibles à neutraliser ou à démanteler. Bien qu’apparemment privées, ces « mercenaires 2.0 » demeurent étroitement liés aux États, suivant leurs logiques politiques et servant tour à tour d’outil de répression interne ou d’arme d’influence extérieure.
Pierre-Yves Baillet
la newsletter
la newsletter