Dans le dernier rapport de Threat Intelligence publié par IBM et X-Force en avril 2025, l’Asie-Pacifique est mise en avant comme la région la plus sujette aux cyberattaques au monde, notamment en ce qui concerne les rançongiciels ou le cyberespionnage. En raison de son poids économique (40% du PIB mondial), elle est particulièrement attractive pour les groupes cybercriminels. Par ailleurs, cette situation est accentuée par de nombreuses tensions entre puissances rivales, qui se traduisent dans le cyberespace : oppositions entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, entre Taïwan et la Chine, entre la Chine et les Etats-Unis (qui disposent de plusieurs alliés dans la région). 

Au cœur de ce contexte géopolitique et cyber tendu, le Japon est un acteur majeur de cette région puisqu’il occupe la place de 4e puissance économique mondiale. Cela en fait une cible privilégiée pour les cyberattaques. Malgré son dynamisme reconnu dans plusieurs secteurs technologiques (robotique, automobile, électronique, semi-conducteurs), son approche de la cybersécurité a longtemps été jugée en retrait par rapport à son niveau d’innovation. Suite à plusieurs attaques marquantes qui ont touché l’opinion publique en 2023 (Port de Nagoya bloqué suite à un rançongiciel russe en 2023, série d’attaques contre l’agence spatiale japonaise JAXA la même année ou encore intrusion de cybercriminels étatiques chinois dans le système d’information de la NISC, l’agence de cybersécurité nationale), le pays accélère sa montée en puissance dans le domaine.

Favorisé par cette prise de conscience, le marché japonais de la cybersécurité connaît une expansion rapide soutenue par la réglementation, qui favorise l’apparition de nouveaux acteurs locaux mais attire également les entreprises étrangères. 

Un marché en expansion rapide

Le marché japonais de la cybersécurité est caractérisé par un certain dynamisme. En 2024, celui-ci pesait 2,03 milliards de dollars (soit 1,85 milliards d’euros), avec une prévision à 3,23 milliards de dollars d’ici 2029 selon des statistiques rapportées par Business France. Ce chiffre devrait être atteint, grâce à la digitalisation massive des entreprises et à la prise de conscience de leurs vulnérabilités suite aux cyberattaques des dernières années. Des événements récents comme les Jeux Olympiques de 2021 ont permis de développer les infrastructures liées à la cybersécurité tandis que l’Exposition Universelle d’Osaka en 2025 ont permis d’attirer des investissements qui ont été bénéfiques à l’écosystème cyber local.


La demande est motivée par plusieurs facteurs : 

  • La transition numérique est l’une des priorités japonaises, ce qui favorise la généralisation du cloud, l’explosion de l’IoT, l’adoption croissante de l’IA et de la blockchain.
  •  Le Japon est particulièrement engagé dans le développement des smart cities et dans la modernisation industrielle. 
  • Comme pour beaucoup de pays, la pandémie du Covid-19 a provoqué l’essor du télétravail, ce qui a contribué à fragiliser la sécurité des entreprises. 
  • La pression internationale pousse les industriels japonais à sécuriser leur supply chain, notamment dans les secteurs sensibles (automobile, semi-conducteurs).

Malgré sa puissance technologique reconnue mondialement, le Japon accuse un retard dans le domaine de la cybersécurité parce qu’elle a souvent été considérée comme un centre de coûts plutôt qu’un investissement stratégique. Aujourd’hui, les entreprises investissent massivement dans ce domaine, mais certaines lacunes persistent, notamment dans le domaine de la cybersécurité OT et de la protection des données. La maturité du Japon sur ce sujet est encore en construction, ce qui explique son ouverture aux technologies et solutions étrangères.

Le rôle de l’Etat et de la réglementation

L’Etat joue un rôle central : depuis 2015, le Japon a fait de la cybersécurité un enjeu de la sécurité nationale, avec l’élaboration de plans. Pour cela, les Jeux Olympiques de Tokyo ont été un véritable catalyseur, en raison de la vague de cyberattaques (les organisateurs en ont comptabilisé environ 450 millions) enregistrée pendant l’événement. Par conséquent, la cybersécurité a été officiellement intégrée dans les politiques de défense et de diplomatie, notamment grâce à la sécurisation massive des infrastructures critiques qui avait été faite pour l’occasion. Jusqu’à maintenant, le NISC (National Center of Incident Readiness and Strategy for Cybersecurity) était l’acteur de référence sur le sujet, mais celui-ci va être remplacé par un organe intégré au pouvoir exécutif, présidé par le Premier Ministre. Cette prise de conscience crée un climat favorable au développement du marché de la cybersécurité. 

L’Etat s’est aussi emparé du sujet afin de le réglementer. Ces dernières années, il a notamment mis en place l’APPI (Act on the Protection of Personal Information), un cadre légal sur l’utilisation des données personnelles, un peu dans l’esprit du RGPD européen. Par ailleurs, le Japon s’est aussi saisi du sujet de la sécurité du cloud, avec l’ISMAP (Information Security Management and Assessment Program) débuté en 2020 et qui permet à des fournisseurs cloud d’obtenir une certification pour être utilisé pour le secteur public japonais. L’Etat a bien sûr aussi pris des mesures pour la sécurité des infrastructures critiques, grâce à des réglementations spécifiques.

En dehors de ce rôle de régulateur, l’Etat joue aussi un rôle de soutien pour le développement de la cybersécurité sur son territoire. Des programmes de financement pour la recherche et le développement, la promotion de la coopération public-privé ont été mis en place afin de stimuler l’innovation locale. Enfin, pour tenter de réduire la pénurie de talents qui touche le milieu de la cybersécurité, des centres de formation et des partenariats universitaires ont été créés.

Il est intéressant de noter que le Japon mise sur la coopération internationale pour assurer la cybersécurité. Partage d’informations, opérations conjointes pour réduire la cybercriminalité… Ces dernières années, le Japon n’a pas hésité à conclure des accords avec d’autres puissances, comme les Etats-Unis ou d’autres pays asiatiques.

Un écosystème dynamique et innovant

L’écosystème japonais se compose de plusieurs types d’acteurs. Tout d’abord, celui-ci s’est structuré autour de grandes entreprises du milieu informatique, lesquelles sont devenues très présentes sur le marché de la cybersécurité, comme NEC, Fujitsu, Hitachi ou encore NTT Data dans ce cas. Trend Micro est à citer un peu à part, puisqu’il s’agit de l’une des rares entreprises japonaises du milieu de la cybersécurité reconnues mondialement pour ses solutions antivirus et cloud, ce qui en fait l’un des acteurs incontournables de l’écosystème. Ces grandes entreprises dominent surtout par leur force de distribution et d’intégration, mais pas par une innovation disruptive.

L’une des spécificités de l’écosystème japonais réside dans la place centrale qu’occupe les Slers (intégrateurs systèmes) : ils développent, intègrent et opèrent des solutions pour le compte des entreprises. Cela crée un marché très orienté “services managés” plutôt que “produit”. De plus, les clients japonais préfèrent cultiver des relations sur le long terme avec leurs intégrateurs, ce qui réduit la part des solutions “standalone” et explique leur place importante au cœur de l’écosystème.

Celui-ci est aussi composé de start-up, mais leur présence reste modeste, bien que croissante. Elles se distinguent particulièrement dans des domaines de niche, tels que la sécurité IoT, la cybersécurité industrielle ou encore la détection d’anomalies par IA. Pour stimuler ce tissu, ces entreprises innovantes peuvent compter sur des incubateurs publics et les initiatives académiques. 

Il est important de préciser que cet écosystème n’est pas du tout renfermé sur lui-même. Pour combler certaines lacunes technologiques, les entreprises japonaises n’hésitent pas à collaborer avec des entreprises étrangères. Cela se traduit notamment par l’intégration de partenaires étrangers via des coopérations académiques ou dans les partenariats public-privés. Par ailleurs, les grandes entreprises japonaises proposent souvent des technologies venues de l’étranger intégrées dans leurs solutions. Cette dynamique crée une forme de “coopétition” : concurrence sur certaines briques technologiques, mais dépendance mutuelle dans la mise en œuvre.

La place des entreprises étrangères

Si les entreprises japonaises sont ouvertes aux technologies étrangères, quels sont les acteurs étrangers que l’on retrouve sur le marché de la cybersécurité ? Sans surprise, de nombreuses entreprises américaines sont présentes au Japon, et depuis longtemps.  Cisco, Palo Alto Networks, Microsoft et AWS sont des acteurs incontournables du marché japonais, dont le succès repose principalement sur leur notoriété mondiale, leur capacité d’innovation rapide et leurs offres adaptées aux infrastructures critiques.

Face à elles, les entreprises israéliennes sont de plus en plus visibles sur le marché japonais, notamment grâce à leur solide réputation en cybersécurité offensive, threat intelligence et détection comportementale par IA. Plusieurs start-ups israéliennes spécialisées, à l’instar de Check Point, CyberArk, ou encore Guardicore, se sont implantées directement sur l’archipel nippon ou y ont conclu des partenariats. Leur approche innovante séduit les intégrateurs japonais qui manquent de solutions locales de pointe.

Les entreprises européennes ne sont pas en reste, mais leur présence est beaucoup plus discrète. Elles opèrent principalement sur des niches spécifiques (cryptographie, cybersécurité OT, protection des données sensibles), et sont principalement originaires d’Allemagne ou du Royaume-Uni. La France, malgré un savoir-faire reconnu, reste encore très peu représentée.

Quels défis sont propres au marché japonais ?

Malgré un tissu d’acteurs dynamiques et des actions de l’Etat pour le stimuler, le marché japonais reste exposé à des défis qui lui sont propres. Tout d’abord, il est particulièrement marqué par une pénurie de talents, estimée à plus de 100 000 spécialistes manquants selon les autorités japonaises. Cela s’explique notamment par la baisse de la population en âge de travailler (estimée à 59,6% de la population totale en avril 2025) et par la prise de conscience tardive de la vulnérabilité des infrastructures japonaises en termes de cybersécurité. Aujourd’hui, les entreprises peinent à recruter des experts capables de gérer des environnements complexes. Cela a pour effet de ralentir l’adoption des solutions de cybersécurité avancées et augmente la dépendance à l’expertise étrangère.

La culture d’entreprise japonaise constitue également un défi pour le marché japonais. En effet, les organisations privilégient les relations de longue date, le consensus et la fidélité étant des valeurs très importantes dans la pratique commerciale nippone. Les cycles de décision sont souvent longs, retardant l’adoption de nouvelles solutions. Cette réticence à externaliser la cybersécurité ou à faire confiance à de nouveaux partenaires peut complexifier l’activité des entreprises, qu’elles soient japonaises ou étrangères.

Par ailleurs, malgré les efforts des autorités japonaises en la matière, la mise en conformité reste un défi majeur pour les acteurs japonais du marché de la cybersécurité. Les grandes entreprises japonaises, intégrées dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, subissent la pression de partenaires internationaux pour se mettre au niveau des standards globaux. On peut toutefois noter le fait que les réglementations internationales (RGPD, ISO) ont une influence croissante sur les pratiques locales.

Toutefois, l’enjeu principal rencontré par le marché japonais est la vision qu’ont les entreprises de la cybersécurité, qui reste aujourd’hui considérée comme une dépense plutôt que comme un investissement stratégique. L’adoption de solutions et de mesures de cybersécurité progresse, mais est inégale selon les secteurs, en fonction de leur criticité. Pourtant, le contexte géopolitique tendu fait du Japon et de ses entreprises des cibles privilégiées du cyberespionnage et de la cybercriminalité, à cause de voisins particulièrement agressifs dans le cyberespace (Chine, Corée du Nord, Russie). Bien que certains défis persistent pour aider les entreprises nippones à faire face aux cybermenaces, les initiatives étatiques en matière de cybersécurité offrent au Japon une feuille de route solide pour combler son retard.

Le Forum INCYBER Japan aura lieu le 4 décembre à Tokyo. Plus d’informations ici.

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