Ce texte est le résultat de plusieurs mois d’échanges et d’allers-retours avec trois acteurs qui, par leurs fonctions et leurs cultures professionnelles, s’expriment rarement dans un même cadre. L’objectif n’est pas de produire une synthèse doctrinale, mais de donner à lire des paroles situées, issues de trois niveaux d’action différents, confrontées à une même transformation de la conflictualité contemporaine. Les crises actuelles ne sont plus seulement militaires, ni diplomatiques, ni numériques. Elles sont systémiques. Elles traversent simultanément les infrastructures, les récits, les perceptions, les alliances et les opinions publiques. Le cyber n’y apparaît plus comme un champ autonome, mais comme un vecteur. L’effet recherché est cognitif. Pour comprendre cette mutation, nous avons conduit un entretien croisé avec Ludovic Chaker, Jean Langlois-Berthelot et Axel Ducourneau.

Partie I – Cyber, IA, opérations informationnelles : un entretien croisé rare sur la bascule cognitive des systèmes

par Paul Janin 

L’objectif n’est pas d’homogénéiser leurs visions, mais de montrer comment l’anticipation stratégique, la lecture systémique et l’analyse des dynamiques humaines convergent vers un diagnostic commun : le cyber, l’informationnel et le cognitif ne peuvent plus être pensés séparément.

Ludovic Chaker est directeur d’administration centrale, en charge de l’anticipation stratégique à la DGA, ancien conseiller du Président de la République pour la défense et la sécurité nationale.
Jean Langlois-Berthelot est entrepreneur, fondateur de TechWave, structure dédiée aux environnements complexes, à la simulation et aux méthodes de lecture des systèmes instables.
Axel Ducourneau est lieutenant-colonel à l’État-Major des Armées, issu des facteurs humains et de l’anthropologie.

Trois mondes différents, une même inquiétude : la menace contemporaine se manifeste comme une mise sous tension cognitive des systèmes.

Trajectoires et positionnements

Comment expliquer votre trajectoire vers ces enjeux, si différents de vos milieux d’origine ?

Ludovic Chaker

« Ma trajectoire vers ces sujets vient moins d’une théorie que d’une expérience de crise. En tant que conseiller du Président sur la défense et la sécurité nationale, j’ai vécu des moments où l’efficacité de l’État ne dépendait pas seulement de ses capacités militaires ou cyber, mais de la manière dont l’environnement informationnel réagissait.
Une rumeur, une amplification narrative, une fuite habilement synchronisée pouvaient modifier l’équilibre stratégique. C’est là que s’est imposée l’idée que les États doivent anticiper non seulement les actions adverses, mais les systèmes de vulnérabilités.
À la DGA, j’ai prolongé cette intuition en structurant l’anticipation stratégique autour des ruptures technologiques et cognitives. C’est notamment ce qui a conduit à soutenir des démarches comme le programme RADAR, qui cartographie les menaces émergentes à l’horizon 2035 : IA hostiles, automatisation de la désinformation, hybridation des campagnes, dégradation cognitive des sociétés.
Je ne me considère pas comme un expert du cognitif, mais comme quelqu’un convaincu que la sécurité nationale dépend de notre capacité à lire les dynamiques narratives autant que les capacités militaires ou cyber. »

Jean Langlois-Berthelot

« Je suis arrivé à ces questions parce que j’y ai été dirigé en raison d’un besoin opérationnel. Les environnements sur lesquels je travaillais — innovation, risques complexes, dynamique des systèmes — imposaient des problématiques que les catégories classiques ne suffisaient plus à traiter.
On avait des phénomènes rapides, instables, non linéaires ; des situations où un changement narratif produisait un effet stratégique. Pour les armées comme pour d’autres champs stratégiques, le problème n’était pas philosophique : c’était la lisibilité. Comment décrire un environnement où les perceptions changent plus vite que les faits ? Comment distinguer un bruit d’un signal ? Comment anticiper une rupture ?
Mon rôle a donc été de produire des méthodes de lecture et des outils : organiser la complexité, stabiliser les variables, définir des façons de représenter les environnements cognitifs sans prétendre tout expliquer. C’est un travail long et peu visible. Pour la “guerre cognitive”, je ne la théorise pas ; j’aide à comprendre ce qu’elle fait aux systèmes. »

Axel Ducourneau

« Ma trajectoire est structurée par une continuité thématique : l’adaptation humaine. La biologie en milieux extrêmes, notamment en Antarctique, m’a confronté à ces limites humaines : physiologiques, psychologiques et organisationnelles. Cette première expérience dans le domaine des facteurs humains m’a conduit à considérer l’humain comme système situé, soumis à des contraintes contextuelles, environnementales, informationnelles et sociales.
L’anthropologie m’a ensuite fourni les outils conceptuels d’ingénierie sociale pour analyser ces interactions dans des contextes sociotechniques complexes pour passer du facteur humain individuel aux dynamiques collectives. La conflictualité cognitive contemporaine s’inscrit dans cette logique : comprendre comment des systèmes humains réagissent sous contrainte informationnelle. Le cyber et le cognitif sont aujourd’hui deux volets d’une transformation anthropologique profonde des liens sociaux. »

Comment vos institutions respectives ont-elles réagi à vos premières alertes ?

Ludovic Chaker

« Dans des environnements institutionnels au plus haut niveau de l’État, le type de réaction est en fait direct, et paradoxalement plus simple : est-ce une menace ? Si oui, comment la stabiliser ?
Le vocabulaire n’est pas le plus important. Ce qui compte, c’est l’impact. Quand une crise prend une forme narrative, l’institution doit agir non seulement sur les faits, mais sur les perceptions. C’est un changement culturel profond : l’État n’est pas habitué à intervenir dans l’espace informationnel autrement que par la communication institutionnelle.
À la DGA, la question s’est posée autrement : quelles technologies, quelles méthodes, quelles trajectoires adverses peuvent amplifier ces vulnérabilités ? C’est dans cette logique que des programmes comme RADAR ont trouvé leur place. Le rôle de RADAR n’est pas doctrinal, mais prospectif : comprendre comment les menaces à l’horizon 2035 — cognitives, technologiques, hybrides — peuvent recomposer le paysage stratégique. L’institution a compris que la menace informationnelle n’était pas “soft” : elle était structurante. »

Jean Langlois-Berthelot

« Dans les armées, un concept n’a de valeur que s’il produit un effet sur la décision. Il fallait donc montrer que ces sujets n’étaient pas des abstractions académiques, mais des problèmes concrets de lisibilité, qui pouvaient entraîner des erreurs d’appréciation ou des réponses inadaptées.
Une fois que l’on démontrait que des environnements cognitifs instables pouvaient modifier la manière dont une opération est perçue, comprise ou anticipée, l’institution a vu l’intérêt. Ce n’était pas une bataille doctrinale, mais une bataille de méthode. Les armées sont prêtes à intégrer un outil, mais à condition qu’il soit fiable, explicitement cadré et utile à la prise d’initiative. »

Axel Ducourneau

« Les premières réactions, assez classiques, ont été marquées par une forme de réserve et de prudence institutionnelle. Les institutions de l’État sont organisées par silos fonctionnels, là où la menace est transversale. Les cadres analytiques dominants restent largement sectorisés. Introduire une lecture transversale des menaces cognitives, fondée sur les sciences humaines, a parfois été perçu comme périphérique ou exploratoire.
L’accélération des manipulations informationnelles a progressivement légitimé cette approche qui s’ancrait dans une tradition militaire des opérations psychologiques. Les institutions ont montré ces dernières années une réelle capacité d’adaptation, même si encore inégale. Le temps long de la recherche contraste toujours avec l’urgence opérationnelle, ce qui crée des frictions mais surtout des opportunités. »

Comment avez-vous structuré votre compréhension de ces phénomènes ?

Ludovic Chaker

« J’ai structuré mon approche en liant ce que je voyais en gestion de crise, ce que je percevais dans les ruptures technologiques, et ce que des démarches comme RADAR mettaient en lumière. Pendant mes années à la Présidence, j’ai réalisé que certaines crises n’étaient pas expliquées par des faits objectifs, mais par des dynamiques narratives.
Une vidéo sortie au “bon moment”, une amplification émotionnelle coordonnée, ou un récit hostile pouvaient modifier la stabilité politique d’un environnement entier. Cela m’a conduit à un constat : la compréhension des phénomènes cognitifs ne peut pas être séparée des ruptures technologiques — IA générative, automatisation des récits, ciblage algorithmique, segmentation comportementale.
C’est dans cette logique que s’inscrit RADAR : il ne prédit rien, mais il cartographie les trajectoires possibles. La prospective offre une compréhension structurée, non pour rassurer, mais pour éviter l’aveuglement.
Ensuite, j’ai compris que le cognitif n’est pas un domaine “mou”, mais un multiplicateur d’effets : il amplifie ou neutralise tout le reste. Un sabotage cyber sans effet narratif est absorbable ; un récit hostile sans attaque technique peut reconfigurer un espace politique. Les deux doivent être lus ensemble. »

Jean Langlois-Berthelot

« Ma compréhension s’est structurée comme un travail sur les systèmes complexes. Je n’ai pas essayé de “définir le cognitif” : j’ai examiné les environnements instables, les dynamiques, les bifurcations, les seuils critiques. J’ai travaillé sur trois couches : les signaux (ce qui circule), les dynamiques (ce qui se transforme) et la stabilité (ce qui résiste).
Ce qui m’a frappé, c’est que les environnements informationnels modernes fonctionnent comme des systèmes non linéaires : un stimulus faible peut produire un effet disproportionné selon la structure du système. Le cognitif ne se comprend donc pas par l’individu mais par l’organisation collective — comment un groupe humain absorbe, amplifie ou dévie une perturbation.
Ensuite, j’ai intégré les contraintes opérationnelles : une analyse n’a de valeur que si elle est lisible, actionnable et compréhensible par des décideurs non spécialistes. Ma compréhension est donc méthodologique : transformer la complexité en représentation intelligible.
Je conclus toujours une chose : le cognitif n’est pas un domaine séparé ; c’est un effet systémique. Et pour comprendre un effet systémique, il faut une méthode, pas une théorie. »

Axel Ducourneau

« J’ai articulé trois niveaux d’analyse traditionnellement utilisés en anthropologie : individuel, collectif et systémique. L’anthropologie cognitive permet de comprendre les biais, représentations et mécanismes d’adhésion sociale. L’analyse socio-technique éclaire les dynamiques de diffusion dans des environnements contraints par des normes institutionnelles et techniques. Enfin, l’approche stratégique replace ces phénomènes dans une logique d’application de la connaissance à fin d’action.
Cette structuration évite le réductionnisme technologique. Elle permet aussi de relier travail de terrain, doctrine et décision politique dans un même cadre interprétatif afin de planifier des interventions cohérentes. »

Lire la stabilité avant la crise

À mesure que l’entretien progresse, un point s’impose : la guerre cognitive ne peut plus être abordée comme un ensemble de récits ou d’influences, mais comme un problème d’évaluation dynamique.

La question centrale n’est plus quel narratif circule, mais à quel moment un environnement cognitif perd sa cohérence. C’est dans cette logique qu’émerge une lecture de type Net Assessment appliquée au cognitif. Elle consiste à comparer des dynamiques plutôt que des états, à observer des trajectoires plutôt que des positions figées, et à détecter des seuils d’instabilité.

Trois mécanismes structurent cette lecture : la superposition décisionnelle, lorsque plusieurs interprétations du réel coexistent sans qu’aucune ne s’impose ; l’effondrement cognitif, lorsqu’un choc informationnel ou émotionnel provoque une bascule rapide vers un récit dominant ; l’entropie cognitive, c’est-à-dire la dispersion, la redondance et le désordre informationnel au sein d’un système social.

L’enjeu n’est pas de prophétiser, mais de comprendre ce qui maintient — ou rompt — la stabilité cognitive d’un environnement.

Deuxième partie disponible ci-dessous.

Restez informés en temps réel
S'inscrire à
la newsletter
En fournissant votre email vous acceptez de recevoir la newsletter de Incyber et vous avez pris connaissance de notre politique de confidentialité. Vous pourrez vous désinscrire à tout moment en cliquant sur le lien de désabonnement présent dans tous nos emails.
Restez informés en temps réel
S'inscrire à
la newsletter
En fournissant votre email vous acceptez de recevoir la newsletter de Incyber et vous avez pris connaissance de notre politique de confidentialité. Vous pourrez vous désinscrire à tout moment en cliquant sur le lien de désabonnement présent dans tous nos emails.