Entretien avec Joffrey Célestin-Urbain, président du Campus Cyber. 


Vous succédez à Michel Van Den Berghe, premier président du Campus Cyber, resté quatre ans en fonction. Quelles sont vos priorités stratégiques à court et moyen terme ?

La priorité, c’est que le Campus devienne pleinement ce qu’il est censé être : un connecteur, un opérateur du lien. La tour est un formidable outil, mais il ne suffit pas de colocaliser les acteurs pour créer un véritable écosystème. Mon rôle est de tisser ce lien, de faire en sorte que les acteurs trouvent au Campus ce qu’ils ne trouvent nulle part ailleurs.
C’est une mission profondément humaine, collective, qui correspond à mon ADN forgé dans la fonction publique. J’ai travaillé près de 20 ans à Bercy, où j’avais déjà ce rôle d’opérateur de l’intérêt général. J’ai d’ailleurs utilisé dans mon projet l’image de la « baie de brassage » : le Campus doit être la multiprise de l’écosystème cyber français, activant les connexions internes à la tour comme vers l’extérieur.

Votre parcours ne mentionne pas directement la cybersécurité. Comment êtes-vous arrivé dans cet univers ?

C’est vrai, le mot n’apparaît pas dans mon CV, mais la cyber était déjà présente dans mes missions. À Bercy, nous protégions les entreprises stratégiques françaises contre les menaces économiques étrangères. Cela recouvrait l’ingérence, la captation de propriété intellectuelle, mais aussi les menaces cyber.
Il y avait donc une forte synergie entre sécurité économique et cybersécurité. C’est par ce biais que je suis entré dans la matière. Le fil conducteur, c’est la souveraineté : hier économique, aujourd’hui numérique et cyber. J’ai quitté Bercy avec le rêve de continuer à défendre la souveraineté, mais cette fois depuis le secteur privé, au plus près des entreprises.

Vous avez évoqué l’idée que le Campus peut être un créateur de “valeur augmentée”. Quelles nouvelles initiatives concrètes souhaitez-vous lancer ?

Plusieurs actions ont déjà démarré :

  • À l’interne, nous avons lancé les premières rencontres des résidents de la tour. La semaine dernière, j’ai souhaité que mon équipe consacre une matinée d’écoute intégrale pour recueillir leur retour d’expérience. C’est essentiel pour améliorer la vie du Campus.
  • À l’international, nous voulons passer d’une logique d’accueil au fil de l’eau de délégations étrangères à une démarche proactive : aider les startups et entreprises françaises à se projeter à l’étranger grâce au réseau du Campus et à l’intelligence économique partagée avec l’État.
  • Sur le plan opérationnel, nous avons accueilli l’exercice national de crise « REMPAR2025 » : plusieurs centaines de participants étaient présents. C’est un exemple concret du rôle du Campus comme plaque tournante du déploiement à large échelle des obligations réglementaires issues de la directive NIS2.

La souveraineté numérique est au cœur de votre mandat. Quels leviers le Campus peut-il activer pour réduire la dépendance aux solutions extra-européennes ?

Soyons humbles : même un ministre de la souveraineté économique ne dispose pas de tous les leviers. Une partie se joue à Bruxelles, à Berlin, ou encore au sein des grands acheteurs privés. Car la souveraineté, ce n’est pas seulement une question de commande publique, mais aussi de commande privée. Les grandes entreprises doivent acheter davantage français et européen.

Trois pistes concrètes cependant :

  1. Mesurer : aujourd’hui, nous n’avons pas de données fiables sur la part de marché des solutions européennes en cyber. Il est donc impossible de construire une stratégie solide sans cet état des lieux.
  2. Valoriser : les RSSI qui achètent français ont parfois le sentiment de prendre un risque sans contreparties évidentes. Nous devons outiller et valoriser ces choix, pour qu’ils soient reconnus.
  3. Narratif : on évoque souvent le coût de la souveraineté, rarement ses bénéfices. Pourtant, sur 20 ou 30 ans, les gains sont réels. Il faut construire un argumentaire solide, étayé par des chiffres, et le mettre à disposition de tout l’écosystème.

Le marché cyber reste marqué par la domination des grandes plateformes. Comment soutenir les startups françaises et favoriser leur croissance ?

D’abord, maintenir un flux constant de création de startups, notamment sur les technologies d’avenir comme l’IA ou le quantique. Mais l’enjeu majeur, c’est la croissance : accompagner ces startups pour qu’elles deviennent des PME, puis des ETI et, pourquoi pas, des champions européens.

Le Campus offre un cadre unique : incubateur, acheteurs potentiels, grands groupes, État, organismes de recherche, écoles de formation, tissu associatif. Il faut aller plus loin et intégrer davantage les fonds d’investissement dans cet écosystème. Quand on connaît mieux un acteur, on investit plus facilement. Le Campus peut être le lieu où se noue cette confiance.

Les éditeurs français se plaignent souvent que les intégrateurs privilégient les plateformes américaines. Que peut faire le Campus ?

D’abord documenter objectivement la situation. Ensuite, travailler sur trois axes :

  • Responsabiliser les intégrateurs pour qu’ils valorisent davantage l’offre française.
  • Faciliter le sourcing : au Campus, les grands intégrateurs comme Sopra, Capgemini ou Orange Cyberdéfense côtoient directement les startups innovantes. Cela doit créer un cercle vertueux.
  • Lever les blocages : coût, perception de risque, capacité à passer à l’échelle… Si nous comprenons ces freins, nous pourrons mieux trouver des solutions ensemble.

Quel rôle doivent jouer les campus territoriaux et les hubs européens dans ce maillage national et international ?

C’est un continuum stratégique. Les campus territoriaux doivent travailler en réseau avec le Campus national, dans une logique de subsidiarité et sans concurrence. L’idée est d’éviter la duplication et de mutualiser certaines actions.
À l’international, le Campus national peut devenir tête de réseau, notamment en Europe, en connectant des écosystèmes structurés.

Vous avez parlé d’une “voix forte et d’une voie forte” lors des universités d’été d’Hexatrust. Qu’entendez-vous par là ?

Il s’agit à la fois de VOIX – une parole claire et assumée en faveur de la souveraineté numérique – et de VOIE – c’est-à-dire des actions concrètes, opérationnelles, pour amplifier les actes. Le narratif est essentiel, mais il doit s’accompagner de retours d’expérience, d’arguments chiffrés, de solutions pragmatiques.

Sur la pénurie de talents, quelle est votre vision et quel peut être le rôle du Campus ?

Le terme de « pénurie » est réducteur. La réalité est beaucoup plus nuancée. Il existe des tensions sur certains profils spécifiques, comme par exemple les SecDevOps, mais dans d’autres domaines, l’offre excède la demande, notamment pour les alternants formés dans les nouvelles écoles cyber.

Le Campus n’est pas un organisme de formation, mais un méta-acteur. Son rôle est d’apporter des outils collectifs : référentiel commun de compétences, plateforme de référencement des formations (comme « Campus Cyber Évolution », créée dans le cadre du projet Talcyb), job datings, passerelles entre écoles et entreprises. L’idée est de structurer le marché de l’emploi cyber plutôt que de se contenter de répéter le mot « pénurie ».

Enfin, quels sont vos trois chantiers prioritaires depuis votre prise de fonction ?

Depuis que j’ai pris mes fonctions à la tête du Campus Cyber, j’ai souhaité clarifier mes priorités. La première est de transformer la tour en un écosystème vivant, où la valeur naît de la rencontre et de la coopération organisée entre acteurs. La deuxième est d’accompagner les startups sur tout leur parcours, de l’idée initiale jusqu’à leur croissance à l’international, afin d’éviter qu’elles ne s’essoufflent en route. Enfin, la troisième est d’inscrire notre action dans une dynamique européenne, en contribuant à unifier le marché cyber et à renforcer la souveraineté numérique du continent.

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