Le numérique est devenu un nouveau territoire de souveraineté. Sur lequel l'Union européenne doit construire au plus vite son autonomie face à l'Amérique de Trump, sous peine de transformer sa dépendance technologique en dépendance complète, prévient Jean-Pierre la Hausse de Lalouvière.

Le numérique n’est plus cet espace sans frontières rêvé aux débuts d’Internet. Il est devenu un terrain d’affrontement entre puissances, un espace où se jouent souverainetés, modèles économiques et visions du monde. Dans cette nouvelle donne géopolitique, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche pose, avec une acuité renouvelée, la question de la souveraineté numérique européenne.

La présidence Trump s’accompagne d’un renforcement des incertitudes sur la scène internationale. Depuis plusieurs années déjà, l’extraterritorialité du droit américain permet aux autorités des États-Unis d’accéder aux données personnelles et industrielles à travers le monde grâce à des textes comme le Patriot Act, le Foreign Intelligence Surveillance Act ou encorele Cloud Act.

Dans ce contexte, alors que la Chine et les États-Unis investissent massivement dans l’intelligence artificielle et les technologies critiques, la souveraineté numérique de l’Europe – et de la France en particulier – devient une priorité stratégique.

Reconquérir l’autonomie numérique de l’Europe

Les transformations numériques, par leur rapidité et leur ampleur, bouleversent les équilibres : elles touchent à la fois les individus, la société civile et les États, qui se retrouvent à la fois cibles, acteurs et parfois agresseurs dans un écosystème global sans normes partagées.

L’Union européenne s’efforce de tracer sa propre voie. Face à une dépendance technologique forte vis-à-vis des acteurs américains, un consensus s’est peu à peu construit autour de la nécessité de reconquérir notre autonomie numérique. Ce constat de faiblesse peut, paradoxalement, devenir une opportunité pour reprendre le contrôle des technologies et du savoir.

Des initiatives structurantes existent déjà. Le règlement eIDAS 2.0 par exemple vise notamment à poser les bases d’une identité numérique européenne fiable et sécurisée. Mais face à la vitesse des innovations et à la puissance de frappe des géants technologiques, ces dispositifs apparaissent souvent fragiles et incomplets.

La régulation, aussi essentielle soit-elle, ne peut suffire. Car les défis du numérique sont multiples : infrastructures critiques (comme le cloud souverain), gouvernance de l’intelligence artificielle, défense et cybersécurité… Autant de domaines où se joue l’indépendance technologique, et donc politique, de l’Europe. La multiplication des cyberattaques, les guerres hybrides, les ingérences numériques sont autant de menaces systémiques qui imposent une réponse collective, à la fois technique, politique et citoyenne.

Des rapports de force bouleversés

Affirmer notre souveraineté numérique implique de rassembler l’ensemble des acteurs concernés : États, entreprises, chercheurs, citoyens. Car les nouvelles technologies bouleversent les rapports de force traditionnels, notamment entre États et grandes entreprises technologiques. Elles appellent à des choix clairs, à des politiques ambitieuses, à une stratégie industrielle forte.

L’Europe saura-t-elle transformer son avance réglementaire en puissance industrielle ? Pourra-t-elle faire de ses valeurs – transparence, respect des droits fondamentaux, protection de la vie privée – des leviers d’influence dans le cyberespace ? Jusqu’où encadrer le numérique sans étou?er l’innovation européenne ?

Autant de questions cruciales auxquelles il faudra répondre sans tarder. L’État, mais aussi les grandes entreprises européennes, doivent se montrer exemplaires : en matière de défense comme dans le domaine du numérique, privilégier les solutions souveraines, d’abord françaises puis européennes, doit devenir un réflexe stratégique. L’indépendance technologique est au coeur de l’indépendance tout court.

Face à ces défis, l’Europe doit se mobiliser, sans attendre. Il y a urgence à construire une véritable alliance pour une souveraineté numérique partagée, à hauteur de nos ambitions démocratiques et industrielles.Car le futur numérique de l’Europe – et, en réalité, le futur de l’Europe elle-même – ne peut se décider ailleurs.

Jean-Pierre la Hausse de Lalouvière est président d’eFutura.

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