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Souveraine Tech : refaire nation à l’heure des fractures technologiques
Le lien armée-nation : un miroir de nos fragilités
Tout au long de la journée, un même diagnostic s’est imposé : la fracture entre la nation et ses armées n’est pas un phénomène récent, mais elle s’est aggravée à mesure que la société s’est éloignée de la notion de service. Pour Bertrand Leblanc-Barbedienne, initiateur de la rencontre, Souveraine Tech devait avant tout créer “un lieu de dialogue entre ceux qui protègent et ceux qui innovent”. Derrière cette formule se cache une intuition juste : les armées ne peuvent plus agir seules dans un monde où les infrastructures, la donnée, l’énergie et la confiance sont devenues des champs de bataille à part entière.
François Lempereur a rappelé combien la souveraineté est un combat permanent : elle ne se reçoit pas en héritage, elle se mérite. Le journaliste et historien militaire Stéphane Gaudin a, quant à lui, replacé ce débat dans une continuité historique : les grandes figures du lien armée-nation — de Lyautey à Delestraint — n’ont jamais séparé la force de la conviction. Ce qui manque aujourd’hui, a-t-il suggéré, ce n’est pas seulement des moyens, mais une vision commune de ce que défendre veut dire.
La défense, telle qu’elle est pensée en 2025, ne concerne plus uniquement les forces armées : elle s’étend aux chercheurs en cybersécurité, aux ingénieurs de l’industrie, aux éducateurs et aux entrepreneurs. Dans un monde où les menaces sont hybrides, la protection du pays ne se limite plus au périmètre du ministère des Armées : elle devient affaire de société.
La guerre cognitive : l’ennemi intérieur
Parmi les interventions les plus marquantes, celle d’Émilie Bonnefoy, fondatrice d’Open Sezam a résonné comme un signal d’alarme. La “mobilisation générale” qu’elle appelle de ses vœux n’est plus militaire, mais cognitive. La guerre moderne se mène sur les réseaux sociaux, dans les émotions collectives, dans les flux d’informations qui façonnent la perception du réel. “Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut plus rien penser”, citait-elle Hannah Arendt, rappelant que la manipulation de la vérité est désormais une arme de déstabilisation massive.
Le général (2S) Marc Watin-Augouard, figure tutélaire de la cyberdéfense française, a prolongé ce constat en appelant à une “écologie du lien social et militaire”. Selon lui, la fragmentation du débat public, la dépendance technologique et la perte de repères civiques affaiblissent la résilience du pays. “Nous avons confondu dépendance et interopérabilité”, a-t-il souligné. Et cette confusion n’est pas seulement technique : elle est morale.
Son discours a rappelé que la souveraineté n’est pas un sujet administratif, mais une affaire de culture et de confiance. Une armée seule ne peut rien sans une nation qui croit encore en elle. Une société connectée, fragmentée, surexposée aux chocs informationnels doit retrouver le goût du discernement, faute de quoi elle livrera sa cohésion sans combat.
La souveraineté, entre matière et esprit
Les tables rondes ont mis en lumière une réalité souvent éludée : la souveraineté n’est pas un concept abstrait. Elle se mesure dans la capacité à produire, à protéger et à financer.
Lors du débat sur la résilience industrielle, Bruno Jacquemin, délégué général de l’Alliance des minerais, minéraux et métaux, a dénoncé la naïveté avec laquelle l’Europe s’est désarmée économiquement. “Nous avons cru qu’il suffisait de délocaliser pour croître. Aujourd’hui, nous dépendons d’acteurs étrangers pour fabriquer ce que nous consommons et même pour nous défendre.”
Nathalie Vandamme, présidente d’OBSAM, a rappelé que la souveraineté repose aussi sur le tissu des PME, souvent fragiles et sous-traitantes. Derrière les discours politiques, ces entreprises affrontent un double défi : survivre économiquement tout en innovant pour la défense. Magali Touroude, conseil en propriété intellectuelle et fondatrice de YesMyPatent, a quant à elle rappelé que “sans protection juridique, l’innovation nationale devient un simple vivier d’idées pour les autres”.
La table ronde sur le financement de la base industrielle et technologique de défense a prolongé ce constat. Thierry Regond, président du cluster Eden et fondateur actif du groupe SUNAERO, a rappelé que la taille moyenne des entreprises de défense françaises reste dérisoire face aux géants américains ou asiatiques. Le capital privé, encore frileux, doit devenir un partenaire stratégique, et non un spectateur. Pierre-Élie Frossard (Souvtech Invest) et Rainier Brunet-Guilly (NewAlpha Asset Management) ont pointé la contradiction d’un modèle qui exige la souveraineté tout en pénalisant fiscalement et réglementairement ceux qui la financent.
Enfin, l’expert en politique énergétique Fabien Bouglé a rappelé une vérité simple, mais implacable : sans énergie, aucune souveraineté n’est possible. La dépendance au gaz, au pétrole et aux composants critiques pour les réseaux électriques fait peser un risque stratégique majeur. La défense, a-t-il résumé, commence par la lumière qui s’allume.
De l’esprit de défense à la culture du civisme
L’un des mérites de Souveraine Tech est d’avoir montré que le lien armée-nation ne se réinvente pas uniquement dans les institutions, mais aussi dans les mentalités. L’ancien officier saint-cyrien Stéphane Couleaud et fondateur et CEO de Webmecanik, a souligné combien la rigueur, la loyauté et le sens du collectif hérités de sa formation militaire irriguent aujourd’hui sa manière d’entreprendre. Pour lui, le numérique doit redevenir un outil de souveraineté et non de dépendance.
Lors de sa keynote, Rémi de Fritsch, lui aussi passé de l’armée à la direction d’entreprise, a insisté sur cette continuité de valeurs : il n’existe pas deux nations — l’une civile, l’autre militaire —, mais une seule, faite de femmes et d’hommes qui, sous des formes différentes, servent le pays. Philippe Hartz, officier de marine et navigateur, a exprimé la même idée sous un autre angle : “On ne défend bien que ce que l’on connaît et que l’on aime.” C’est donc à travers la connaissance du pays, de son histoire et de ses talents que la défense trouve aujourd’hui son ancrage.
La table ronde consacrée à l’Europe a enfin posé la question de l’échelle : le lien armée-nation peut-il survivre à la logique d’intégration européenne ? François-Xavier Meunier (CEO chez GraphMyTech), spécialiste de l’innovation duale, a plaidé pour une vision de la souveraineté européenne fondée sur la complémentarité, non sur la dilution. L’Europe de la défense ne se fera pas contre les nations, mais par elles.
La défense, une culture du commun
À travers les interventions de cette journée, une évidence s’est imposée : la souveraineté n’est pas un mot usé, mais un horizon à reconstruire. Elle suppose d’abord de recréer du sens. Dans un monde dominé par la vitesse, la technique et l’individualisme, le lien armée-nation n’est pas une nostalgie républicaine : c’est un antidote à la fragmentation.
La guerre hybride, la dépendance numérique et la désindustrialisation ne sont que les symptômes d’une même crise : celle de la cohésion. Mais Souveraine Tech a montré que le sursaut est possible. En rassemblant militaires, chercheurs, entrepreneurs et citoyens autour d’un objectif commun, l’événement a esquissé une réponse : refaire nation passe par la reconquête du réel, la réhabilitation du devoir et la réappropriation des savoir-faire.
“La souveraineté n’est pas un privilège d’État, mais un devoir national”, a rappelé le général (2S) Watin-Augouard. Ce devoir commence par un effort de conscience : savoir ce que nous voulons protéger, et pourquoi. La défense n’est plus seulement affaire d’armes, mais de confiance, d’éducation et de culture.
À Saint-Malo, Souveraine Tech a prouvé qu’il existe encore des lieux où la France pense à voix haute sa propre indépendance. Reste à transformer cette parole en acte — et à faire de la défense, non plus un domaine réservé, mais une culture du commun.
L’événement Souveraine Tech s’est tenu à Saint-Malo en septembre 2025, à l’initiative de Bertrand Leblanc-Barbedienne.
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