Inviolable, le réseau Starlink ? L’Iran a prouvé le contraire. Face à un mouvement de contestation inédit par son ampleur, Téhéran a décidé d’un blackout internet total. L’opérateur satellitaire qui se croyait au-dessus de la censure en a fait les frais. Analyse avec Christophe Delhaise Ramond et Teodor Chabin.

3 000 morts ? 12 000 ? 20 000 ? Encore plus ? Faute d’informations fiables sur son bilan provisoire, la répression de l’insurrection en Iran s’effectue en tout cas dans une relative indifférence des capitales occidentales.

« Qu’est-ce qui suscite des réactions de l’opinion internationale quand il se passe quelque chose ? C’est parce qu’on la met au courant. Sur l’Iran, on ne voit quasiment plus rien, donc les gens réagissent beaucoup moins », souligne Christophe Delhaise Ramond. Comme le rappelle cet entrepreneur (Mind2Shake) et expert dans le secteur de la Défense, « l’Iran est sous blackout internet quasi total » depuis le 8 janvier. Téhéran a ainsi tenté d’enrayer l’élan de sympathie pour la révolte de nombre de ses citoyens, qui a débuté le 28 décembre dernier par des manifestations contre la vie chère, avant d’évoluer vers une contestation radicale du régime. Si depuis, l’étreinte s’est un peu desserrée, le trafic internet représentait alors moins de 1 % des niveaux habituels, selon les données de l’ONG NetBlocks.

Face à cette situation, Elon Musk, patron du réseau internet satellitaire Starlink, a décidé d’en rendre l’accès gratuit pour les Iraniens. Une annonce non officielle qui a circulé le jour même de l’annonce du blackout par Téhéran, confirmée par SpaceX le 13 janvier, selon Bloomberg. Ce n’est pas une première pour l’homme le plus riche du monde, qui avait déjà fait le même geste lors de manifestations en Iran en 2022 ou début janvier au Vénézuéla après l’enlèvement de son dirigeant, Nicolas Maduro, par les forces spéciales américaines. Ceci sans même évoquer le rôle central de son réseau satellitaire pour la défense ukrainienne dans sa guerre contre la Russie.

Brouillage de qualité militaire

Une bouée de sauvetage pour les manifestants désireux de faire connaître leurs actions au monde entier ? Musk présente en effet son réseau comme immunisé contre la censure. « Internet, qu’est-ce c’est ? Quelques gros tuyaux – en France, ceux d’Orange, SFR, Bouygues et Free – que l’État peut couper facilement. C’est ce qu’a fait l’Iran avec ses opérateurs locaux », rappelle Christophe Delhaise Ramond. « Je suis dans un endroit assez isolé et nous discutons en ce moment même grâce à Starlink, qui offre un accès internet finalement indépendant des États », souligne-t-il encore.

Pourtant, à peine quelques jours après cette annonce, le trafic satellitaire s’effondrait aussi, de 30 à 80 %, selon les périodes. « Les autorités iraniennes ont procédé en plusieurs phases », analyse Teodor Chabin, CEO de CyberLead, RSSI qui intervient dans les secteurs civils et de la défense. « Elles ont d’abord procédé à un brouillage des signaux GPS qui permettent aux récepteurs de se caler sur les satellites pour recevoir le signal ». « C’est extrêmement efficace. En Ukraine, par exemple, ils s’en servent beaucoup pour perdre les drones », complète Christophe Delhaise Ramond. D’où l’essor des drones filaires sur le champ de bataille.

L’inconvénient est que le procédé perturbe l’ensemble des services d’État ou privés, du guidage des forces de police à celui des taxis, voire du trafic aérien. Et une mise à jour logicielle de Starlink a de plus permis de limiter l’impact de ce brouillage GPS.

L’ombre de Moscou et Pékin

« Les Iraniens ont ensuite directement brouillé les faisceaux de communication satellitaires. Impossible de trouver du matériel civil qui a la puissance nécessaire, ils ont donc employé des équipements militaires. Les regards se tournent vers la Russie, avec les Kalinka, mais aussi la Chine. Pékin a en effet réagi rapidement quand Musk a déployé Starlink », poursuit l’entrepreneur chez Mind2Shake. Reste à savoir si Téhéran a acheté du matériel sur étagère ou a développé ses propres systèmes sur plans.

Un brouillage qui n’est pas total, soulignent nos intervenants. « Ces appareils ont un rayon d’action limité, ils sont donc employés dans les concentrations urbaines pour en maximiser l’efficacité », note Teodor Chabin. « Par ailleurs, ils consomment beaucoup d’énergie et ils doivent certainement être arrêtés régulièrement pour maintenance ou faire refroidir les systèmes », complète Christophe Delhaise Ramond. « En attendant, Starlink est un matériel civil, qui n’est pas conçu pour résister à un brouillage militaire, souligne-t-il encore, et fournir aux Iraniens Starshield, sa version militaire, est actuellement inenvisageable d’un point de vue diplomatique et logistique. »

Enfin, « et c’est un sujet dont on parle peu, reprend Teodor Chabin, ils ont recherché les utilisateurs. Cela peut se faire par détection des signaux WIFI émis par les terminaux Starlink, et par détection de volumes d’ondes anormales. La France dispose de camions qui détectent des signaux non conformes, qui peuvent aller d’émissions non autorisées à des véhicules “IMSI catchers” ou à… des micro-ondes déréglés, comme me l’expliquait un membre de l’ANFR (Agence nationale des fréquences). On parle ici de dispositifs publics, pas de matériel des services de renseignements. Il serait logique que les autorités iraniennes disposent de matériels équivalents. »

L’information, enjeu stratégique

Une traque aux conséquences graves pour les contrevenants, puisque la possession de matériel Starlink est illégale en Iran et passible de la peine de mort. Pour échapper au brouillage et aux recherches dont ils font l’objet, les quelque 40 à 50 000 possesseurs de terminaux Starlink doivent être très mobiles. « C’est le jeu du chat et de la souris », résume Christophe Delhaise Ramond.

Au-delà de la situation dramatique en Iran, ces événements sont riches d’enseignement pour notre pays. « Pour l’instant, Starlink se conforme aux règles de l’ARCEP, mais si un jour Elon Musk estime par exemple que la liberté d’expression est trop bafouée en France, il pourrait facilement s’en affranchir », s’inquiète Teodor Chabin, qui rappelle qu’outre Starlink, la Chine et la Russie déploient leurs propres constellations de satellites en orbite basse. « Les enjeux en métropole sont faibles pour l’instant, mais ils sont plus présents dans nos territoires d’outre-mer. Ils pourraient par ce biais être l’objet de campagnes informationnelles », souligne encore le CEO de CyberLead. « La capacité d’ouvrir, de fermer, et encore pire de filtrer le tuyau, de décider ce que voit ou pas une population donnée, est un outil majeur de la guerre informationnelle », détaille Christophe Delhaise Ramond.

« Un enjeu de souveraineté »

Et c’est peu dire que la constellation française OneWeb d’Eutelsat ou la future européenne IRIS2 ne constituent pas des concurrents sérieux face à Starlink, qui creuse l’écart. Sa prochaine étape : l’accès satellitaire sur un simple téléphone mobile. Techniquement prêtes, les offres ne sont pas encore déployées partout. « Les Américains, au-dessus de votre pays, vont pouvoir offrir un moyen de connexion à n’importe qui », avec une souplesse que n’offre pas le terminal satellite actuel. Un dispositif qui aurait changé la donne en Iran. « Dans l’immédiat, la France devrait investir pour couvrir les zones blanches en métropole et en outre-mer, c’est un enjeu de souveraineté », plaide Teodor Chabin.

Et pour les entreprises ? « Il existe un enjeu de résilience autour de ces services. Ainsi, je vis avec ma femme, qui tient un gîte, en zone assez isolée. Nous avons des abonnements chez tous les opérateurs, y compris Starlink, pour pallier toute défaillance technique de l’un d’eux », illustre Christophe Delhaise Ramond. « Peu d’entreprises considèrent les enjeux cyber autour de l’interception des communications, hormis certaines sociétés dans des domaines très sensibles. C’est clairement un angle mort des politiques cyber », conclut Teodor Chabin.

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