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Le dollar numérique : un projet innovant aux interrogations multiples

Les projets de monnaies numériques de banque centrale se multiplient depuis plusieurs mois et sont notamment poussés par l’explosion du marché des crypto-actifs. Aux États-Unis, la perspective d’un dollar numérique est en pleine ébullition mais suscite déjà plusieurs interrogations.

Benjamin ALLOUCH

BSA Consult est représentée par Benjamin Allouch, Président et associé unique de la société.

Titulaire d’un Master 2 en droit des nouvelles technologies obtenu à l’université Paris X Nanterre, Benjamin Allouch possède une solide expérience de 6 ans en tant que juriste. Il s’est vite spécialisé dans la protection des données personnelles et le droit des nouvelles technologies. La force du parcours de Benjamin Allouch est sa diversification :

Après deux stages, une première expérience au sein d’un EPIC, la SNCF, avec comme activités principales la gestion des contrats informatiques d’un département et les déclarations CNIL.
Une seconde expérience au sein d’une grande institution publique, la Cour de cassation, en tant que juriste rédacteur. Parmi ses fonctions, Benjamin Allouch s’est occupé des problématiques liées aux nouvelles technologies. Il a notamment participé à un groupe de travail sur l’open data des décisions de justice, rendu notes et avis sur la protection des données des justificiables, l’anonymisation et la pseudonymisation des des décisions de justice, ainsi que l’impact général de la législation protection des données.
Une troisième expérience en tant que juriste unique puis DPO au sein d’une PME, hébergeur agréé de données de santé. Benjamin Allouch a géré l’ensemble des contrats d’hébergement afin de les mettre en conformité au RGPD et sensibiliser ses collègues à la protection des données à travers des formations.
Pour raisons personnelles, Benjamin Allouch a quitté son dernier poste en janvier 2019 et vécu deux années au Monténégro. Très enrichissante personnellement, Benjamin Allouch a concentré son activité professionnelle à son premier amour, l’écriture. Devenu créateur de contenu freelance, Benjamin Allouch a rédigé une centaine d’articles pour plusieurs sites internet.

De retour en France en janvier 2021, fort de son expérience, Benjamin Allouch a créé la société BSA Consult. L’activité est concentrée en deux thématiques :

Une activité principale sur le conseil principalement en protection des données (aide à la mise en conformité RGPD, dispense de formations, DPO externe, suivi…). BSA Consult peut également apporter conseil sur d’autres thématiques diverses, comme la blockchain et les crypto-actifs.
Une activité mineure de création de contenu pour des sites internet.

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L’année 2020 n’a pas seulement été marquée par le début de la pandémie de Covid-19. Elle a aussi fait passer les crypto-actifs dans une nouvelle ère, loin de la bulle purement spéculative des premières euphories de 2017. Il est désormais question d’un ancrage significatif des actifs numériques et d’un intérêt croissant des investisseurs institutionnels, conscients du potentiel disruptif en tant que monnaie.

De fait, les projets de monnaies numériques de banque centrale (MNBC) se multiplient. Une MNBC est la forme numérique d’une monnaie émise par une banque centrale, en utilisant certaines fonctionnalités de la blockchain, comme l’enregistrement des transactions dans un registre en réseau. Toutefois, elle laisse de côté la décentralisation et la transparence. La question du dollar numérique se pose désormais pour la Réserve fédérale américaine (Fed), avec de multiples interrogations préalables.

Le dollar numérique, un projet de MNBC pour une meilleure efficacité de la monnaie américaine

L’émergence des monnaies numériques de banque centrale face aux stablecoins

Les crypto-actifs comme le Bitcoin (BTC) ont toujours été regardés d’un mauvais œil par les banques centrales et les institutions financières. Actifs considérés comme de la pure spéculation, le monopole de l’émission de monnaie ne semblait pas menacé. Mais c’était avant l’émergence des stablecoins, qui représentent une véritable menace pour les banques centrales. Pour le comprendre, revenons au fondamentaux : le stablecoin.

Un stablecoin, ou monnaie stable, est un actif numérique répliquant le cours d’une monnaie en circulation et émise par une banque centrale. Il a pour objectif d’apporter une certaine stabilité dans le très volatil marché des crypto-actifs.

Le stablecoin peut être émis par une entité centralisée. C’est par exemple le cas pour l’USDT, émis par la société américaine Tether Limited, et l’USD Coin (USDC), du consortium lui aussi américain, Circle, tout en conservant cependant le registre décentralisé propre à la technologie blockchain. Le stablecoin peut aussi être entièrement décentralisé et son émission est alors gérée par un algorithme, à l’instar du TerraUSD (UST) ou du DAI.

L’émergence des projets de MNBC est concomitante avec celle de la finance décentralisée où les stablecoins sont très utilisés. La finance décentralisée permet notamment à certains détenteurs de crypto-actifs d’en prêter à d’autres, le tout sans intermédiaire bancaire. Les banques centrales ont en effet compris la concurrence engendrée pour un crypto-actif répliquant le cours d’une monnaie.

Un projet de dollar numérique uniquement pour contrer les stablecoins ?

À l’image du projet d’euro numérique de la banque centrale européenne (BCE), les projets de MNBC, en cours de développement ou à l’étude, se comptent par dizaines dans le monde. Il n’est donc pas étonnant d’y retrouver la Fed.

Cependant, le projet américain est bien moins avancé que ceux des autres banques centrales ; la balance entre les avantages et les inconvénients d’un tel projet semblant loin d’être évidente pour la Fed. Le choix entre une MNBC grand public, destinée aux paiements de la vie quotidienne, et une MNBC de gros, pour les paiements entre entreprises, n’est toujours pas tranché.

Quel serait donc l’intérêt premier de la création d’un dollar numérique ? Tout au plus, il aurait l’ambition de contrer les stablecoins répliquant le dollar américain. En outre, il pourrait utiliser certains pans de la technologie blockchain pour rendre les transferts d’argent plus efficaces, plus rapides et moins coûteux. Mais la Fed doit-elle se lancer dans la création d’un projet aussi complexe pour un avantage potentiellement résiduel, voire nocif ? La question se pose déjà avant même le lancement officiel du projet.

Le dollar numérique, un projet de MNBC potentiellement inutile et nuisible à la monnaie américaine

La domination écrasante du dollar américain dans le marché des stablecoins

Peu auraient pensé que les actifs numériques viendraient au secours du dollar. C’est pourtant l’argument principal de ceux qui s’opposent au dollar numérique, à commencer par Christopher Waller, un gouverneur de la Fed.

Pour ce dernier, les stablecoins remplissent déjà le rôle d’un potentiel dollar numérique, ont le mérite d’exister et ont montré leur efficacité. Surtout, parler de stablecoins répliquant le dollar américain est un pléonasme, puisque l’écrasante majorité des stablecoins a été créé pour justement répliquer la monnaie américaine. C’est une question que n’a pas eu à se poser la BCE avant de lancer son projet, puisque les stablecoins euros sont aussi rares que la neige au mois d’août.

Pourquoi donc vouloir créer un dollar numérique quand les stablecoins font déjà, en quelque sorte, le travail ? Par exemple, les stablecoins sont indispensables au fonctionnement de la finance décentralisée, car ils permettent de compenser la volatilité des autres crypto-actifs. Or, la finance décentralisée n’utilise que des stablecoins répliquant le dollar américain.

Par ailleurs, l’efficacité d’un dollar numérique face aux stablecoins dollars, qui ont plusieurs années d’expérience derrière eux, reste à démontrer. C’est la raison pour laquelle une association entre la Fed et un émetteur de stablecoins dollar pourrait être une solution plus viable à long terme, que la création d’une MNBC concurrente.

Le potentiel caractère nuisible d’un dollar numérique

Si le potentiel d’innovation du dollar numérique est remis en cause par les stablecoins dollars, d’aucuns pointent le caractère potentiellement nuisible d’un tel projet.

D’une part, quelques élus du Congrès, à commencer par la républicaine Cynthia Lummis, ne voient pas d’un bon œil l’expansion des pouvoirs de la Fed face aux banques commerciales.

D’autre part, un dollar numérique inefficace pourrait déstabiliser le système financier mondial dominé par la monnaie américaine.

Enfin, la question de la vie privée est aussi mise en avant. La technologie blockchain permet de tracer l’ensemble des transactions. Or, en utilisant un registre centralisé entre les mains de quelques personnes, les transactions en dollar numérique ne seraient accessibles qu’à certaines autorités ou agences américaines, à commencer par les agences de renseignement.

Certains voient le dollar numérique comme un moyen d’accroître la surveillance, et non celui de promouvoir une technologie et des moyens de paiement plus efficaces.

La question du dollar numérique reste donc en suspens et il est possible que la Fed ne prenne aucune décision avant plusieurs années.

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