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L’ombre du crédit social plane sur l’Europe

Il régente 1,4 milliard de Chinois. Il façonne la manière de penser de 330 millions d’Américains. Sous différentes formes, le crédit social progresse au cœur d’une Europe encore attachée à la protection de la vie privée et aux libertés individuelles. Pour combien de temps ?

Richard Dalleau

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Bologne dans les pas de Pékin ! Outre sa célèbre sauce, la ville italienne restera dans l’histoire pour avoir été l’une des premières à implanter au sein de l’UE un système de crédit social à la chinoise.

Le principe du Smart Digital Wallet, la version bolonaise du système chinois de contrôle de la population ? Grâce à une app, la municipalité récompensera les comportements « vertueux » de ses administrés. En triant leurs déchets, en prenant les transports en commun, en économisant l’énergie, ils recevront des points qu’ils pourront échanger contre des réductions ou des activités culturelles gratuites. Déployé à l’automne, le procédé est déjà en test à Rome.

Conscient que la similitude avec le très décrié système de contrôle social chinois pouvait rebuter, Massimo Bugani, directeur de « l’agenda numérique » de la ville, a tenté de déminer le terrain, préférant l’analogie avec la « collecte de points au supermarché » et insistant sur le caractère ludique et volontaire du système.

Pas sûr qu’il se soit rendu compte que c’est précisément avec ces arguments qu’a débuté le crédit social en Chine. L’un des fondements de ce projet orwellien n’est autre qu’Alipay Wallet, une app de Sesame Credit, filiale du géant de la vente en ligne Alibaba. À sa mise en place en 2014, il s’agissait d’implanter en Chine un système de « score credit » à l’américaine. Au fil de ses transactions –surveillées de près– sur Internet, l’utilisateur collectait des points lui donnant accès à des avantages, dont des facilités bancaires : il mettait en place lui-même l’évaluation de ses capacités d’emprunt, de manière « ludique ». Là aussi, personne au départ n’était obligé de l’utiliser… jusqu’à ce que l’application devienne incontournable.

Surveillance de masse et sanctions

Depuis 2020, Pékin a progressivement interconnecté ce système avec les réseaux sociaux, les services gouvernementaux et privés. Outre son score bancaire, la note de chaque citoyen comprend toutes ses interactions sociales. La télésurveillance de masse, couplée à la reconnaissance faciale et à la géolocalisation, complète le dispositif. Gare à vous si vous avez traversé en dehors des clous après avoir critiqué le gouvernement sur les réseaux sociaux : vous pourriez être privé de billets de train, vos moyens de paiement suspendus, l’accès de votre enfant dans certaines écoles interdit.

Lors de la crise Covid, Pékin s’est appuyé sur son système de contrôle social pour faire respecter strictement les confinements. Dans cet esprit, le pass sanitaire puis vaccinal utilisé en France pour lutter contre la pandémie constitue un premier pas vers une forme de crédit social, puisqu’il associe un comportement jugé « vertueux » par le gouvernement (se faire vacciner), à l’octroi d’une récompense, à savoir la liberté de circuler et de profiter des lieux de sociabilité (restaurants, bars, théâtres, etc.).

Certes, le Smart Citizen Wallet bolonais en sera loin, mais la pente est d’autant plus glissante qu’il repose sur la notion floue de « vertu », c’est-à-dire de conformisme à des normes sociales et pas seulement à des lois. Si personne ne va trouver à redire au fait de bien trier ses déchets, qu’en serait-il s’il devenait socialement « vertueux » de dénoncer les voisins qui ne le font pas ou ceux qui utilisent leur 4X4 pour aller faire du shopping ?

Changer les comportements

Plus simplement, les rétifs à l’utilisation de l’app seront-ils soumis à une pression sociale ? Faudra-t-il demain pour garder son score afficher des opinions politiques qualifiées de « vertueuses » par les autorités municipales ? Rien ne dit que l’on arrive jusque-là un jour, mais rien ne l’empêcherait.

Des technologies porteuses du meilleur comme du pire. Ainsi, les projets d’identité numérique qui fleurissent au niveau mondial et européen avec le Digital Identity Wallet, sont-elles riches de promesses : faciliter les démarches administratives, bancaires ou commerciales, sécuriser son identité numérique, contrôler ses données personnelles. Le 26 avril dernier est paru au Journal officiel un décret instituant une carte d’identité numérique sur smartphone, couplée à la carte d’identité biométrique. Elle permettra de produire des justificatifs (âge, domicile, etc.) et de vous authentifier sur de nombreux sites publics et privés.

Le projet européen va plus loin, puisqu’il prévoit à terme que soient intégrées dans ce portefeuille numérique les données de santé, bancaires, le permis de conduire, voire les moyens de paiement.

Pour voir un tel système à l’œuvre, il suffit d’aller en Ukraine. Avant-guerre, le pays se voulait en pointe dans la digitalisation et l’a prouvé : le passeport numérique y est déjà une réalité.

Europe : l’Ukraine en pointe

Mieux, l’application DiiA centralise tous les papiers du porteur, de sa carte d’identité à la carte grise de son véhicule ou l’acte de naissance de son enfant, mais aussi un guichet de services publics en ligne : paiement des amendes, des impôts, création d’entreprise… Séduisant ? Assurément. L’app donne même accès à une aide gouvernementale aux victimes de guerre… pourvu qu’elles soient à jour de vaccination.

Et c’est là que résident les menaces : s’il est permis de se demander en quoi une victime de guerre non vaccinée serait moins victime qu’une autre à jour de sa piqûre anti-Covid, le gouvernement pourrait tout aussi bien imposer d’autres critères. Des opposants politiques, que l’on qualifierait de prorusses, pourraient voir leur application désactivée, par exemple.

Bloquer un internaute à raison de ses opinions politiques ? Pas besoin d’aller dans un pays en guerre pour voir de tels comportements, puisque c’est l’un des aspects du crédit social à l’américaine. L’utilisation massive des réseaux sociaux dans les interactions sociales, mais aussi comme moyen d’identification pour des services tiers, donne en effet à ceux-ci un pouvoir exorbitant : celui de vous priver du plus clair de votre vie sociale –on et offline– si vous ne vous conformez pas à leurs léonines conditions d’utilisation.

Ainsi, mentionner une étude scientifique allant à l’encontre des préconisations du gouvernement ou de l’OMS (Organisation mondiale de la Santé) sur le Covid –aussi sérieuse fut-elle– peut vous valoir bannissement.

Il en sera de même si vous tenez des propos jugés « offensants » par les modérateurs de Twitter ou de Facebook… ou par les internautes qui vous signalent à ces derniers.

Et certains activistes « Woke » (« éveillés » aux « oppressions systémiques ») ont la susceptibilité à fleur de peau, posant de vrais défis à la liberté d’expression dans cette démocratie avancée.

« Pirater » le cerveau humain

En témoignent les crises d’urticaire d’une partie de l’opinion publique américaine à l’annonce du rachat de Twitter par le milliardaire Elon Musk. Le patron de Tesla a en effet annoncé vouloir rétablir une plus grande liberté d’expression sur le réseau de microblogging, tandis que ses détracteurs affirmaient qu’il lui fallait au contraire plus de « modération », en fait, de censure.

Au-delà de ces polémiques, la collecte massive de données personnelles et les algorithmes de ces plateformes conduisent à façonner la manière dont les internautes appréhendent le monde. En effet, les réseaux sociaux masquent certains contenus, en mettent d’autres en avant en fonction de ce qu’ils estiment bon pour vous au regard de votre activité numérique.

Pour Edward Snowden, le but est clair : « attirer l’attention et changer les comportements ». Le lanceur d’alerte qui a révélé l’espionnage planétaire de la NSA (National Security Agency, l’agence de renseignement électronique américaine) estimait en 2019 que les GAFAM et le gouvernement américain avaient ainsi déployé « le plus efficient système de contrôle social » qui fut.

Un système qui n’en est pourtant qu’à ses balbutiements, selon Yuval Noah Harari. Historien, l’auteur à succès (Homo Deus, une brève histoire du futur, Éd. Albin Michel) acclamé à Davos met en garde. Constatant le rapprochement des biotechnologies et de l’informatique, il estime que dans un avenir proche, les géants d’Internet seront en mesure de collecter suffisamment de données personnelles pour « pirater » le cerveau humain. En clair, la machine vous connaitra mieux que vous-même et pourra prendre des décisions majeures à votre place : un « défi existentiel pour l’humanité ».

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