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Qui sont les cyber talents français en herbe ?

Pourtant difficiles à approcher et peu friands d’exposition médiatique, de jeunes hackeurs éthiques se sont prêtés au jeu des questions réponses lors de l’European Cyber Cup (EC2), organisée dans le cadre du Forum International de la Cybersécurité (FIC).

Tandis qu’une pluie fine délave le quartier des affaires de Lille en ce début du mois de juin, de jeunes esprits bouillonnent en silence à l’occasion de la 2e édition de l’EC2, la première compétition de hacking étique utilisant les codes eSport. Pendant deux jours, s’affrontent 18 équipes de 10 joueurs. Des étudiants pour les trois quarts et des experts pour le reste ; ces derniers représentent les sociétés et les écoles partenaires de ce tournoi nouvelle génération, de Capgemini à Sopra Steria en passant par l’EFREI et l’Université Technologiques de Troyes (UTT).

Huit épreuves vont s’enchaîner. Pour chacune, le temps est compté. Il faut être le meilleur et le plus rapide pour avoir une chance de décrocher la victoire au classement général. Au programme, une opération de sauvetage et de gestion de crise après une simulation d’attaque de centrale nucléaire (le challenge OT) ; le recueil de preuves numériques (forensic) ; une enquête à partir de sources ouvertes on line (OSINT) ; un « Capture the Flag » (CTF) ; la résolution d’énigmes technologiques en format Escape game ; un challenge en Intelligence artificielle (IA), un Bug Bounty et des épreuves de gaming. Toutes sont configurées pour être aussi stimulantes pour les participants que ludiques pour les spectateurs, souligne Clémence Burette, responsable de l’EC2.

Mais les enjeux vont au-delà de la simple compétition. Les recruteurs du secteur y trouvent aussi leur compte en repérant volontiers leurs futurs talents.

« J’ai noué des contacts avec plusieurs entreprises intéressées par mon parcours. C’est moi qui choisirai où je veux aller », sourit « Papy ». Derrière ce pseudo, se cache un apprenti ingénieur de l’Esna, une formation en alternance créée il y a trois ans à Rennes, qu’il a intégrée après un Dug d’informatique à Nantes. À 27 ans, il est parmi les plus vieux étudiants du challenge, mais il jouit d’une solide réputation. Il est le capitaine de l’équipe qui a remporté le trophée l’année dernière. Dans ses rangs, cette année, elle compte aussi « Worty » et « Kaznno », 21 ans tous les deux. Le premier est l’un des plus doués de tout le plateau pour détecter les vulnérabilités d’un réseau, disent ses camarades. Le second excelle dans le renseignement sur sources ouvertes. Avec l’association de jeunes passionnés qu’il a fondée, il s’entraîne tout au long de l’année en exploitant notamment les informations que divulgue le FBI américain à propos des portés disparus outre-Atlantique. Aux États-Unis, le recours des enquêteurs officiels à l’aide des hackeurs éthiques est institutionnalisé, alors que ce type de partenariat informel en est encore aux balbutiements en France, précise-t-il.

Que veulent-ils faire plus tard ? Silence dans les rangs. « C’est normal, la moitié des promotions souhaitent travailler pour l’État », décrypte le directeur de l’Esna, Guillaume Chouquet. Ces jeunes rêvent de la DGSE, de la DGSI, de la DRM, de la DRSD mais aussi de la DGA ou des armées, et ils ont bien en tête un prérequis : faire profil bas. À quelques tables de là, Joël et Rayan, 18 ans tous les deux, ne se posent pas encore toutes ces questions. Ils savourent l’instant présent, mesurent leur chance d’y participer et de profiter de cet écosystème trépidant. Joël débute sa première année à l’ESGI, une école parisienne. Ryan, lui, est autodidacte. Il vient de décrocher un job en alternance. Après son bac en maths, il s’est formé tout seul sur des plateformes en ligne, puis a intégré une équipe de passionnés de jeux de piste numérique. Ultra motivé, il a commencé à vendre ses talents comme auto-entrepreneur. Quant à Alexis, 22 ans, il présente le parcours type des jeunes qui rejoignent les écoles de cyber. Après un bac pro en systèmes électriques et numériques, il enchaine un BTS et une licence professionnelle. Ayant découvert le côté « challenge ou défi » du cyber à l’occasion d’un stage chez une grande marque du luxe, il décide d’approfondir et entre à l’école 2 600 située dans les Yvelines. Un cursus de trois ans, « stimulant, pour se faire plaisir », résume cet as du codage et du chiffrement.

En cherchant bien, on finit par repérer deux jeunes femmes dans les équipes. Aude, 28 ans, suit une formation en alternance dans le Vaucluse. Quand cette cuisinière a cherché à se reconvertir, elle s’est souvenue qu’elle n’était « pas trop mauvaise en maths au lycée » et a tenté sa chance « dans cette filière qui embauche ». Son rêve : « gagner sa vie sans s’ennuyer ». Pari rempli. Elle a trouvé sans problème une « petite structure » pour l’embaucher. Dorine, 24 ans, a rejoint la filière après un BTS en informatique : « j’ai voulu apprendre à faire ce que l’on voyait à la télé ». Elle vient de signer son premier contrat chez un consultant réputé d’Aix-en-Provence, où elle occupera la fonction d’analyste « SOC », en charge donc de superviser la sécurité des réseaux d’un client.

Chez ces jeunes, figurent d’authentiques « pépites ». Identifiées par tout l’écosystème cyber. C’est le cas notamment d’ « Ihuggsy ». À 22 ans, le jeune homme figure dans le top 50 des experts en intelligence artificielle, dit-on de lui. Il est plébiscité par ses pairs pour sa capacité à créer des algorithmes présentant des taux de réussite très élevés. De l’ordre de 95 %. Soit « le niveau atteint par l’état de l’art dans les labos de recherche spécialisés ». Dans ces conditions, on comprend qu’un autre surdoué, « Waner », 30 ans, ait pu accumuler en deux jours 10 propositions d’embauche. Pour eux, le salaire à l’embauche dépassera la somme moyenne annuelle brute proposée à ces jeunes : 40 K€. La pénurie de compétences est telle que la plupart des étudiants en école ont des contacts avec le monde de l’entreprise. Cela commence par se savoir. Pour la formation créée il y a trois ans par l’Esna, Guillaume Chouquet reçoit 250 dossiers de candidatures alors qu’il dispose de 50 places. « En entrant chez nous, ils savent qu’ils vont évoluer dans un écosystème incroyable, où l’on ne trouve que des passionnés. Une bonne partie de mes élèves dépassent leurs professeurs ».

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