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Open source : construire l’Europe numérique par l’ouverture
Pourquoi l’ouverture fait la souveraineté
La souveraineté numérique ne se limite pas exclusivement à voter des lois ou à signer des partenariats commerciaux. Elle se construit sciemment dans la maîtrise des briques les plus profondes, celles qui déterminent notre capacité à produire, auditer et faire évoluer des technologies considérées comme stratégiques. C’est dans ce champ que l’open source s’impose comme une puissante force transformatrice. On pense le plus souvent au monde du logiciel, mais l’ouverture irrigue désormais toutes les couches industrielles : architectures de processeurs, firmwares, serveurs, interconnexions d’accélérateurs, outils de conception des semi-conducteurs. L’Europe, qui cherche à se libérer de sa subordination technologique, dispose ici d’un levier décisif, à condition d’intégrer que la souveraineté ne s’obtient pas en proclamant la défaite mais en investissant dans l’ouverture.
RISC-V : libérer l’architecture
Pendant des décennies, l’industrie des microprocesseurs a été prisonnière de deux architectures fermées, x86 et ARM. Celles-ci imposaient des licences onéreuses et limitaient la marge de manœuvre des États comme des industriels. L’arrivée de RISC-V, standard ouvert et libre de droits, change profondément ce rapport de force. Concevoir une architecture de processeur sans redevances, pour mieux pouvoir l’adapter à d’éventuels besoins spécifiques, raccourcir drastiquement les cycles d’innovation, développer des écosystèmes constitués de grandes entreprises, universités et gouvernements. À titre d’exemple l’initiative EuroHPC illustre cette bascule en intégrant des accélérateurs RISC-V dans ses propres supercalculateurs exascale, preuve qu’une Europe souveraine peut émerger si elle se donne les moyens d’investir dans ses enjeux fondamentaux au bénéfice d’un socle commun.
Firmwares & racines de confiance : en finir avec la boîte noire
La souveraineté ne se résume pas à la conception des processeurs. Elle exige de la transparence dans les couches invisibles, mais vitales du numérique : BIOS, BMC, racines de confiance. Ces composants, souvent livrés comme des boîtes noires, concentrent les réels privilèges absolus sur nos terminaux. L’open source apporte ici une réponse décisive. Coreboot, LinuxBoot ou OpenBMC remplacent des firmwares opaques par des alternatives auditées et optimales. OpenTitan, première racine de confiance matérielle ouverte, fournit une base ouverte, vérifiable, pour sécuriser l’amorçage des systèmes. Ce ne sont pas des expérimentations marginales mais des projets déjà adoptés à grande échelle par les géants du cloud. Pour l’Europe, l’occasion est historique : exiger de telles références dans ses politiques d’achats publics et faire de l’auditabilité une condition nécessaire à la notion de confiance.
EDA & PDK : reprendre la main sur les outils de conception
L’ouverture concerne aussi les outils de conception électronique. Sans « Electronic Design Automation » et sans « Process Design Kits », aucune puce ne voit le jour. Ces briques, dominées par quelques éditeurs américains, constituent une dépendance critique. Or, des projets comme OpenROAD et des PDK ouverts mis à disposition par SkyWater ou GlobalFoundries permettent déjà de concevoir des circuits de bout en bout sans payer des licences prohibitives. Avec le Chips Act, l’Union européenne finance des lignes pilotes de pointe ; elle doit impérativement les arrimer à ces outils ouverts pour ne pas reproduire la dépendance logicielle qui a coûté si cher dans le passé.
Datacenters & IA : standards ouverts pour l’infrastructure
Au niveau des infrastructures, l’open source s’incarne dans des standards industriels. Le Open Compute Project définit des standards partagés par la profession concernant serveurs et racks ouverts, modulaires, sobres en énergie, dont l’adoption dans datacenters européens est en accélération franche. Pour l’intelligence artificielle, de nouveaux standards comme UCIe pour l’interconnexion de chiplets ou UALink pour relier des GPU entre eux brisent l’hégémonie d’un acteur unique sur les protocoles. En ce qui concerne le marché des télécoms, l’O-RAN (OpenRAN) Alliance ouvre les interfaces radio et redonne de l’espace à des équipementiers alternatifs. Dans chacun de ces domaines, la même logique s’impose : l’ouverture élargit le marché, stimule l’innovation, diversifie l’offre et réduit les dépendances.
SBOM & HBOM : la traçabilité comme pilier de confiance
À cela s’ajoute la question cruciale de la traçabilité. Le SBOM, Software Bill of Materials, est déjà devenu un outil incontournable pour recenser les composants logiciels. Son équivalent matériel, l’HBOM, permettra demain de savoir exactement de quoi se compose un serveur ou une carte électronique. En exigeant HBOM et SBOM, en les associant à des firmwares ouverts, l’Europe peut instaurer une transparence réelle sur ses chaînes d’approvisionnement et réduire drastiquement les risques liés à des composants invisibles.
Mistral AI : l’ouverture comme stratégie économique
Ces dynamiques trouvent une résonance dans la voix des entrepreneurs qui façonnent le numérique. Arthur Mensch, cofondateur de Mistral AI, insiste sur cette dimension en expliquant : « nous sommes une entreprise qui construit des produits sur des solutions open source. Donc chaque fois qu’il y a une nouvelle technologie open source, nous en bénéficions. » Il ajoute : « L’open source permet de créer une IA puissante, rentable, sans avoir à dépenser des sommes astronomiques. » Et sur la gouvernance, il tranche : « Le seul moyen que nous avons trouvé collectivement pour gouverner le logiciel et la façon dont il est utilisé est via l’open source. » Ces propos montrent que l’ouverture n’est pas une posture militante mais une stratégie économique et politique. L’exemple de Mistral démontre que l’Europe peut bâtir des champions mondiaux non pas en copiant les modèles fermés des GAFAM mais en cultivant une autre logique, celle de la mutualisation et de la transparence.
Contre la résignation : le cloud n’est pas perdu
Ce contraste est d’autant plus frappant lorsqu’on le compare au discours de résignation que l’on entend parfois dans les sphères publiques. Nicolas Dufourcq, directeur de Bpifrance, a pu déclarer que « la guerre du cloud est perdue ». Une telle affirmation traduit une incompréhension profonde de ce que permet l’open source. Voir le cloud comme une bataille frontale de taille critique, c’est oublier que les écosystèmes ouverts permettent de mutualiser les efforts, de créer des standards et de faire émerger des alternatives crédibles. Proclamer la défaite, c’est refuser de voir que l’innovation ne se joue pas uniquement dans la concentration de moyens colossaux mais aussi dans la capacité à bâtir des communs que chacun enrichit.
Rapport Draghi : une doctrine d’ouverture pour la compétitivité
C’est précisément ce que rappelle le rapport Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne. Ce document, au ton lucide, appelle l’Union à sortir des demi-mesures et à miser sur des outils structurants pour retrouver un rôle mondial. L’un des points saillants est la reconnaissance de l’open source comme moteur d’innovation, capable de stimuler la recherche, de réduire les coûts et de favoriser l’indépendance technologique. Le rapport Draghi incarne une vision volontariste : faire de l’ouverture un levier d’autonomie, à rebours des discours défaitistes qui enterrent la bataille avant même de l’avoir menée. L’opposition est claire : d’un côté, un rapport qui trace un chemin vers une Europe capable de s’appuyer sur ses propres ressources, de l’autre, des dirigeants qui, faute d’imaginer une alternative, s’abritent derrière une rhétorique de la défaite.
L’’ouverture, multiplicateur de puissance
La conclusion s’impose alors d’elle-même. L’open source n’est pas un supplément d’âme mais un multiplicateur de puissance. Dans le logiciel, cette logique a déjà bouleversé le monde depuis Linux. Dans le matériel, elle est en train de redistribuer les cartes, en ouvrant des marges de manœuvre à ceux qui acceptent de s’en emparer. L’Europe dispose des compétences, des financements et des besoins. Ce qui lui manque, ce n’est pas la ressource, mais la volonté politique de faire de l’ouverture une doctrine. En exigeant la transparence, en soutenant les communs, en transformant ses marchés publics en moteurs d’innovation, l’Europe peut choisir de redevenir souveraine. Comme le dit Arthur Mensch, l’open source est la seule manière crédible de gouverner collectivement des technologies aussi puissantes. Le souligne le rapport Draghi :elle est aussi la clé de notre compétitivité. Tout l’enjeu est de ne pas céder à la facilité du renoncement, mais de comprendre que c’est en pariant sur l’ouverture que l’on construit la puissance.
Glossaire
RISC-V
Un langage universel pour processeurs, ouvert et sans royalties, qui permet à n’importe quel acteur de concevoir ses propres puces. C’est l’alternative européenne crédible aux architectures fermées comme Intel ou ARM.
EPI / EuroHPC
Un programme européen qui développe des processeurs souverains pour les supercalculateurs. Objectif : ne plus dépendre des États-Unis ou de l’Asie pour le calcul de haute performance.
BIOS / BMC / Root of Trust
Les couches invisibles qui démarrent et contrôlent un ordinateur ou un serveur. Les rendre open source, c’est remplacer des boîtes noires opaques par des briques vérifiables et auditées.
Coreboot / LinuxBoot / OpenBMC
Des projets libres qui remplacent le BIOS ou les firmwares propriétaires des serveurs. Ils garantissent plus de sécurité, de transparence et moins de dépendance aux fabricants étrangers.
OpenTitan
La première racine de confiance matérielle open source, soutenue par Google et des laboratoires européens. Elle assure que les serveurs démarrent de façon sûre et transparente.
EDA / PDK
Les “plans et outils de conception” indispensables pour fabriquer des puces. En les ouvrant, on permet à des écoles, des PME et des labos de participer à l’industrie des semi-conducteurs.
OpenROAD
Un logiciel libre qui automatise la conception de puces du schéma logique au masque de fabrication. C’est une révolution pour réduire les coûts et accélérer l’innovation.
OCP (Open Compute Project)
Un projet qui définit des standards ouverts pour les serveurs et datacenters. Résultat : des infrastructures plus efficaces, modulaires et libérées du verrouillage propriétaire.
UCIe / UALink
Deux nouveaux standards ouverts pour connecter des puces et des GPU entre eux. Ils évitent qu’un seul acteur mondial dicte ses règles dans le domaine de l’IA.
O-RAN
Une initiative pour ouvrir les réseaux 5G et 6G. Elle permet à plus d’équipementiers de participer et réduit les dépendances aux géants dominants.
SBOM / HBOM
Deux passeports de transparence : l’un pour le logiciel, l’autre pour le matériel. Ils listent tous les composants, pour détecter les failles et contrôler la chaîne d’approvisionnement.
Chips Act (UE)
Un grand plan d’investissement européen dans les semi-conducteurs. Il finance des lignes pilotes et vise à ramener la production en Europe pour réduire notre dépendance.
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