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Géopatriation numérique : le cloud souverain gagne du terrain
La dépendance technologique des acteurs européens vis-à-vis des fournisseurs américains de cloud est devenue une préoccupation majeure. Selon une étude du CIGREF parue en avril dernier, 80 % du total des dépenses liées aux logiciels et services cloud à usage professionnel en Europe sont attribuées à des entreprises américaines, ce qui représente un volume d’affaires de 265 milliards d’euros. Ces dépenses représentent aux États-Unis environ deux millions d’emplois directs, indirects et induits. L’étude se projette également sur des scénarios d’avenir. Si, en 2035, 15 % de ces dépenses étaient retenues au sein de l’économie européenne, elles entraîneraient la création d’environ 500 000 emplois directs, indirects et induits sur le sol européen.
L’étude du CIGREF souligne également que cette situation expose les entreprises européennes à des risques géopolitiques importants, notamment en raison des législations extraterritoriales telles que le Cloud Act ou le FISA (Foreign Intelligence Surveillance Act) qui permettent une ingérence directe dans les données hébergées sur le sol européen. « La guerre commerciale déclenchée par le président Trump se concentre à ce stade sur les échanges de marchandises, pour lesquelles les États-Unis présentent un déficit commercial élevé. Pourtant, les tensions pourraient s’étendre aux échanges de services numériques. Les États-Unis, en menaçant l’Europe de réduire la fourniture de services de cloud-logiciel, disposeraient d’un levier puissant pour contraindre les Européens à accepter leurs conditions commerciales. Ainsi, l’émergence d’un secteur du cloud-logiciel en Europe autonome par rapport aux technologies américaines renforcerait l’indépendance du continent », déclarent les auteurs de l’étude.
Hors États-Unis, les entreprises se dotent d’une stratégie explicite de souveraineté numérique
Face à ce constat, les directions informatiques européennes semblent avoir compris le message, engageant un mouvement de « géopatriation numérique ». Cela signifie qu’elles amorcent un recentrage stratégique vers des fournisseurs de cloud souverain européens. Une étude publiée par le cabinet Gartner à l’été 2025 révèle ainsi que 61 % des DSI en Europe de l’Ouest prévoient d’augmenter leur recours aux fournisseurs de cloud locaux. L’objectif ? Réduire leur exposition aux risques géopolitiques et mieux maîtriser leurs infrastructures critiques. « Le transfert des charges de travail vers des fournisseurs affichant une souveraineté accrue peut aider les DSI à mieux contrôler la localisation des données, la conformité et la gouvernance. Ce contrôle accru peut améliorer la conformité aux réglementations locales et renforcer la confiance des clients soucieux de la confidentialité des données ou des intérêts nationaux », commente Gene Alvarez, Distinguished VP Analyst chez Gartner.
La même étude projette qu’à horizon 2030, près de 75 % des entreprises situées hors des États-Unis se seront dotées d’une stratégie explicite de souveraineté numérique intégrant le recours à un cloud régionalisé ou souverain. Les dirigeants valorisent désormais la localisation, l’origine des fournisseurs ainsi que la capacité à échapper à des injonctions étrangères au même niveau que la performance technologique ou le catalogue de services disponibles.
Les projets d’IA basculent eux aussi vers du cloud souverain
Un autre rapport, publié cette fois par IDC pour le compte de Broadcom, renforce ces observations. L’étude, qui se concentre sur l’impact de l’IA sur l’utilisation du cloud (qu’il soit souverain ou non), affirme que 84 % des organisations européennes utilisant le cloud ont déjà adopté des solutions de cloud souverain ou prévoient de le faire. Selon IDC, les trois principaux facteurs expliquant ce pourcentage élevé sont le renforcement de la cybersécurité, l’utilisation accrue du cloud et la conformité aux réglementations sectorielles. « Au-delà de ces facteurs, l’Union européenne s’efforce de parvenir à l’indépendance numérique vis-à-vis des fournisseurs de services cloud non européens. Elle souhaite également s’appuyer sur ses propres ressources afin de se présenter comme un acteur plus puissant sur la scène numérique mondiale, avec ses propres fournisseurs de cloud, plateformes, services et infrastructures », note Rahiel Nasir, Research Director, European Cloud Practice, chez IDC.
Lors du Sommet sur la souveraineté numérique européenne, qui s’est tenu le 18 novembre dernier à Berlin, Emmanuel Macron et le Chancelier allemand Friedrich Merz ont rappelé que l’UE devait mettre en place de toute urgence une architecture européenne unifiée et résiliente de gouvernance des données. L’objectif est triple : sauvegarder et protéger les données les plus sensibles, favoriser la compétitivité économique et préserver l’autonomie stratégique de l’Union dans l’écosystème numérique mondial. « Il faudra à cet effet une proposition de cadre pour la souveraineté des données et la définition de normes de protection extrêmement strictes pour les données les plus sensibles, notamment des normes adéquates pour protéger les données face aux risques relevant de la cybersécurité, en particulier les effets de législations extraterritoriales adoptées hors de l’UE et l’utilisation obligatoire de technologies protégeant mieux la vie privée, s’approchant au plus près du cadre européen de la cybersécurité », ont rappelé les deux dirigeants à cette occasion.
L’open source au cœur des enjeux
Cette mutation stratégique va souvent de pair avec le choix de technologies ouvertes. L’étude du cabinet Gartner souligne ainsi que 55 % des répondants font de l’usage de technologies open source un critère structurant de leur stratégie cloud, une tendance qui illustre la volonté de reprendre la main sur la chaîne de valeur technologique.
Pour illustrer cette tendance de fond, l’EuroStack Initiative Foundation, lancée fin 2025, vise à reprendre et concrétiser l’ambition initiale de Gaia-X en proposant une feuille de route plus opérationnelle. En mettant l’accent sur l’open source et la collaboration d’un écosystème basé sur des projets réellement déployables, elle cherche à construire une alternative crédible et souveraine aux hyperscalers non-européens. En un mot, elle ambitionne de bâtir une « Sovereign Cloud Stack », c’est-à-dire une pile technologique cloud ouverte et interopérable qui respectera les standards et règles de souveraineté européenne.
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