Nos ingénieurs ont la cote, y compris à l’étranger où certains partent s’installer. La tendance est difficile à quantifier mais pose une question stratégique : alors que la France manque elle-même de compétences, comment retenir ses meilleurs experts et assurer sa souveraineté ?

Allons voir ailleurs si l’herbe est plus verte. Même si l’on ne peut pas vraiment parler d’une fuite des cerveaux, la tendance est bien réelle, et ne touche pas que la cybersécurité. Publié il y a tout juste un an, le baromètre Syntec/Ipsos-BVA montre ainsi qu’environ 57 % des jeunes diplômés français interrogés envisagent de partir à l’étranger dans les trois prochaines années. 

Manque de compétences cyber : un défi majeur

« Le manque de compétences constitue un défi majeur dans ce secteur, confirme, dans un entretien à La French Tech Singapore, Émilie Wolff, responsable de la cybersécurité chez PwC à Singapour et au Myanmar. Les cybermenaces deviennent une priorité pour les PDG, et nous assistons, à l’échelle mondiale, à une vague de mesures législatives en matière de cybersécurité adoptées par les régulateurs. Or, le premier master en France n’est apparu que ces dernières années. » Selon l’Observatoire des métiers de l’ANSSI, le nombre d’offres d’emploi dans le secteur dans l’Hexagone a augmenté de 49 % entre 2019 et 2024.

Diversité des projets de cybersécurité

Il était donc urgent d’agir. À travers la nouvelle stratégie nationale de cybersécurité 2026-2030 présentée en janvier dernier, la France mise sur la diversité des projets, le développement de la filière et la possibilité de travailler sur des sujets directement liés à la souveraineté numérique. Encore faut-il que la rémunération, les responsabilités ou les perspectives de carrière soient suffisamment attractives face à la concurrence internationale.

Appel du large

L’appel du large, Wojtek Sochacki, 34 ans, diplômé de l’Efrei, la grande école parisienne, l’a connu comme nombre de ses camarades de promo. Ingénieur détection consultant chez Hermès, il a récemment quitté la région parisienne pour s’installer à New York : « Notre équipe grandit sans cesse aux États-Unis, s’enthousiasme le jeune homme, nous cherchons à répondre aux incidents selon un flux de travail mondial en mode « Follow-the-Sun » avec des experts également au Japon. » Autrement dit, quand la journée de travail se termine à un endroit du globe, elle commence ailleurs.

Une communauté cyber bien vivante

À Big Apple, au sein d’une équipe réduite, il décrit une ambiance et une énergie stimulantes au travail malgré les différences de culture. « Les Français expriment généralement leurs désaccords de manière plus directe, observe-t-il, tandis qu’aux États-Unis, la communication avec le management est souvent plus diplomatique. » 

La sécurité informatique : un métier passion

Comme certains de ses compatriotes, à 36 ans, dont plus de dix années passées dans la cybersécurité, Quentin Heyler vient lui de s’installer à Varsovie, en Pologne. Tout jeune papa, il dit avoir fait de sa passion un métier et travaille totalement à distance pour une multinationale. « Je dirige l’activité Purple Team au sein du CERT, explique-t-il. Depuis la Pologne, j’organise des exercices avec la Red Team et la Blue Team. L’idée, c’est de lancer de vraies attaques et d’améliorer la détection. »

De plus en plus de jeunes

« Même si les leaders sont les Américains et les Israéliens, on a un bon niveau technique en France, assure-t-il. Il y a de plus en plus de jeunes qui se lancent dans la cybersécurité car c’est un secteur financièrement attractif. Du coup, le marché est plus saturé qu’à mes débuts. » Dix ans plus tard, le jeune homme constate que les diplômes ne suffisent plus : « Le plus important, c’est le niveau technique. On peut s’entraîner à des challenges techniques en ligne comme Root Me ou Hack The Box. » Les certifications font aussi vraiment la différence, comme OSCP. Le CISSP américain sanctionne quant à lui une bonne culture générale cyber, ce qui rassure les employeurs.  

Au Japon, le souci du détail

Ingénieur en cybersécurité spécialisé dans les systèmes embarqués, Ahmed Bougriane est lui employé depuis plusieurs années par la filiale de la société française Secure-IC à Tokyo (racheté il y a près d’un an par le groupe américain Cadence). « Mon rôle consiste principalement à accompagner nos clients dans la région APAC (Asie-Pacifique, ndlr), explique-t-il, notamment en Asie du Sud-Est et en Inde, dans des secteurs comme l’automobile, les semi-conducteurs ou la défense. »

L’importance du collectif

Après plusieurs stages en Argentine et en Malaisie, le Français a donc choisi de poser ses valises au Japon. « J’étais attiré par certains aspects du pays comme le respect, la rigueur, l’attention portée aux détails ou encore l’importance du collectif, témoigne M. Bougriane. Je trouvais intéressant de pouvoir confronter cette perception à la réalité en y vivant au quotidien. »

Compétences, expérience et adaptation

Selon lui, les entreprises japonaises recherchent avant tout des compétences, de l’expérience et une réelle capacité d’adaptation à leur environnement de travail. « Le fait d’avoir travaillé dans des entreprises françaises reconnues peut être très bien perçu, assure-t-il. La France bénéficie d’une excellente réputation dans l’ingénierie, les technologies, l’aéronautique, le spatial ou encore la recherche scientifique. »

Marché mondial des compétences cyber

Des États-Unis au Japon en passant par la Pologne, ces parcours racontent finalement la même histoire : la cybersécurité est devenue un marché mondial des compétences. Pour la France, l’enjeu est désormais de construire les conditions qui donneront envie à ses talents de rester — ou de revenir. En effet, la souveraineté ne repose pas seulement sur les technologies ou les infrastructures, mais aussi sur la capacité à attirer, former et retenir ces talents. Il en va de notre autonomie.                                             

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