Danemark, ville de Lyon, Land allemand du Schleswig-Holstein, Commission européenne... La fronde anti-Microsoft, née d’une volonté de limiter les dépendances technologiques, gagne du terrain. Mais il est nécessaire, avant de sauter le pas, de bien peser le pour et le contre.

Après le Schleswig-Holstein en 2023 et le Danemark en juin 2025, la ville de Lyon a lancé fin juin un plan de sortie des solutions Microsoft. L’objectif est de réduire la dépendance aux logiciels américains et de construire une souveraineté numérique locale. Deux chantiers structurent cette stratégie : le déploiement d’une suite collaborative libre, Territoire Numérique Ouvert (TNO), hébergée dans des datacenters régionaux et financée en partie par France Relance, et le remplacement progressif des outils Microsoft par des alternatives comme OnlyOffice, Linux ou PostgreSQL. Cette transition vise aussi à prolonger la durée de vie du matériel informatique, dans la continuité des orientations politiques locales.

Début juin 2025, le Danemark a également annoncé son intention de se passer de Microsoft, sur fond de tensions géopolitiques avec les États-Unis autour du Groenland et d’inquiétudes liées aux sanctions américaines contre la Cour pénale internationale, qui ont entraîné la coupure de la messagerie du procureur Karim Khan. Le pays a engagé une migration progressive vers Linux et LibreOffice au sein du ministère des Affaires numériques, ainsi que dans les grandes villes comme Copenhague et Aarhus, avec un objectif de bascule complète fin 2025.

Le mouvement a toutefois été initié en Allemagne. Le Schleswig-Holstein a décidé dès 2023 d’abandonner Microsoft et a finalisé en 2025 la migration de 40 000 comptes vers Open-Xchange et Thunderbird, ainsi que le remplacement de la suite Office par LibreOffice. Le Land prépare désormais la transition vers Linux et Nextcloud pour l’ensemble de ses services publics. Quant à la Commission européenne, elle envisage elle aussi de réduire sa dépendance, en étudiant une sortie progressive d’Azure au profit de fournisseurs cloud européens, en réponse aux alertes du Contrôleur européen de la protection des données. Aucune rupture immédiate n’est toutefois prévue, mais la question de la souveraineté numérique européenne est désormais clairement posée.

Limiter la concentration des fonctions critiques entre les mains d’un seul éditeur

Pour le DSI d’un grand opérateur d’infrastructures français, qui préfère garder l’anonymat, ces décisions ne relèvent pas d’une critique de l’entreprise Microsoft en tant que telle, mais de la gestion du niveau de dépendance que de nombreuses organisations ont laissé s’installer. « Si un acteur français occupait la même position, la problématique serait identique. Le point clé tient à la concentration des fonctions critiques entre les mains d’un seul fournisseur, dans un contexte où les usages évoluent rapidement, notamment en raison de la montée en puissance de l’IA générative », déclare-t-il.

Ce DSI voit trois facteurs majeurs à cette dépendance. « Windows et Windows Server sont présents dans la plupart des infrastructures. La suite Office est ancrée dans les usages, ce qui crée une inertie forte du côté des utilisateurs. Enfin, Active Directory occupe une place centrale dans la gestion des identités et la sécurité. Cette place dominante conduit mécaniquement à une dépendance structurelle que certaines organisations ne considèrent plus comme soutenable. Chercher à la réduire est un choix compréhensible, en particulier pour les acteurs confrontés à des enjeux de souveraineté ou de protection de l’information ».

Après Microsoft ? Une offre moins intégrée et parfois moins riche fonctionnellement 

Quant à Christophe Borée, CEO de Lecko, il souligne que, depuis l’élection américaine de 2024, les choix technologiques sont davantage conditionnés par le contexte international. « Les collectivités et certaines organisations cherchent à réduire leur dépendance aux éditeurs américains, non par rejet de tel ou tel GAFAM, mais pour limiter les risques juridiques, géopolitiques et opérationnels liés au Cloud Act, au FISA ou à d’éventuelles décisions unilatérales, comme la coupure d’accès visant la CPI », note-t-il.

Mais quand la décision est prise de quitter Microsoft, les organisations françaises sont souvent face à une offre moins intégrée et parfois moins riche fonctionnellement, selon Christophe Borée : « Les acteurs français et européens tentent de structurer une offre concurrente à Microsoft 365, mais l’écosystème reste encore fragile. La bureautique libre ne couvre pas pleinement les usages professionnels, l’intégration entre les briques logicielles demeure limitée, les consortiums avancent chacun de leur côté et l’expérience utilisateur reste en retrait, y compris pour des actions simples comme la création d’un événement d’agenda assorti d’un lien de visioconférence ou certains usages collaboratifs », commente-t-il.

Malgré ces limites, certaines collectivités comme l’Occitanie ou la ville de Lyon, avancent en acceptant explicitement des compromis pour faire mûrir l’écosystème. « Ces villes et régions ont engagé un mouvement clair de sortie des technologies Microsoft. Dans ces territoires, la souveraineté constitue un choix politique structurant, formulé avant même l’élection américaine de 2024 », ajoute Christophe Borée. L’Occitanie a ainsi lancé un appel d’offres explicitement orienté vers une sortie des solutions des grands éditeurs américains, avec l’objectif de bâtir une alternative cohérente et complète. « Elle a également décidé d’écarter certaines solutions d’origine américaine, même lorsque leur hébergement reste européen, comme c’est le cas pour Klaxoon après son rachat par le groupe américain Wrike ».

Enfin, l’IA constitue un nouveau « terrain de jeu » en matière de dépendances technologiques : « Les organisations veulent désormais conserver le contrôle sur leurs données lorsqu’elles utilisent des services d’intelligence artificielle. Même des entreprises très intégrées à Microsoft cherchent des solutions d’IA souveraines pour éviter un transfert de données non maîtrisé. La souveraineté devient un critère encore plus déterminant sur l’IA que sur la bureautique », conclut Christophe Borée.

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