Le 1er avril 2025, à Lille, la 4ᵉ édition de la Journée OSINT du Forum INCYBER a confirmé une tendance  : l’Open Source Intelligence n’est plus l’apanage des geeks du renseignement ou de quelques passionnés d’investigation numérique. Elle s’est imposée comme une méthode partagée par de nombreux secteurs, à travers une multitude de techniques, dont voici quelques exemples.

OSINT et IA dans le journalisme : l’épée et le bouclier

 Comme dans de nombreux secteurs, l’intelligence artificielle transforme le journalisme – et plus largement, le domaine de l’information – selon une double dynamique : offensive et défensive. Elle amplifie les capacités d’enquête mais rend en même temps les techniques de manipulation de l’information plus sophistiquées.

Damien Brunon, responsable pédagogique à l’ESJ Lille, illustre les effets positifs de cette transformation sur l’enseignement du journalisme. Son école a intégré ce qu’il appelle « le journalisme assisté par ordinateur », après avoir constaté l’efficacité de ces nouvelles méthodes. L’exemple qu’il cite est parlant : l’analyse automatisée d’un fichier de quelque 15 000 candidats aux élections départementales a permis de constater qu’« au sein des 119 candidats de plus de 90 ans, 80 % étaient Front National  ». Cette découverte a déclenché une enquête de terrain qui s’est conclue, in fine, par une condamnation judiciaire pour  ”abus de faiblesse” . Plusieurs de ces candidats n’étaient pas au courant qu’ils figuraient sur ces listes. Pour souligner combien l’IA modifie cette équation en permettant de traiter instantanément des volumes de données considérables, Damien Brunon explique qu’en « une après-midi, avec un petit GPT, on réalise des tâches qui nécessitaient auparavant des semaines de travail » en rappelant que « la ressource la plus importante, c’est le temps des journalistes ».

Mais parallèlement, cette accessibilité technologique bénéficie aux producteurs de désinformation. Eliot Higgins, fondateur de Bellingcat, a décortiqué ces mécanismes lors de son intervention. Il identifie un écosystème structuré combinant « acteurs étatiques officiels », « acteurs d’intérêt personnel » et des « vrais croyants ». Higgins explique comment « ces personnes utilisent des images manipulées pour activer les algorithmes et générer de l’engagement », créant des écosystèmes économiques de la manipulation.

Cette évolution a fait émerger de nouvelles spécialisations journalistiques. Shayan Sardarizadeh, membre de BBC Verify, a présenté ses méthodes de vérification adaptées aux contenus générés par IA. Son équipe, créée en 2023, rassemble près de soixante enquêteurs spécialisés dans l’OSINT et constitue aujourd’hui « la plus grande cellule d’investigation open source dans une rédaction à travers le monde ». Devant le public, il a soumis plusieurs images et demandait une réponse à main levée : réelles ou produites par IA ? Les résultats ont été parlants, une majorité se trompant à plusieurs reprises. « Même pour des spécialistes, admet Sardarizadeh, la frontière entre réel et artificiel devient extraordinairement difficile à tracer ».

OSINT : Cartographie d’une mafia

Deux étudiants de l’École de Guerre Économique (EGE), Thomas Chauveau et Paul Kremer, ont présenté à Lille une enquête consacrée à l’influence de la mafia nigériane, la « Black Axe », dans l’État d’Edo. Leur objectif n’était pas de refaire l’historique de l’organisation, mais bien de montrer « comment à partir de rapports d’enquêtes disponibles en open source, de réseaux sociaux, de vidéos et d’articles de presse, on a réussi à établir des liens entre ces différentes entités ».

L’enquête a ainsi permis de relier plusieurs figures politiques locales à des membres connus de la Black Axe. À titre d’exemple, les étudiants ont montré qu’un soutien actif du parti vainqueur aux élections de 2024, Tony Kabaka, s’était publiquement revendiqué du mouvement. Sur les réseaux sociaux, il apparaissait régulièrement aux côtés du gouverneur élu. Comme le résume l’un des présentateurs, « on a alors un premier lien entre le gouverneur et un membre de la Black Axe ».

Au-delà de la sphère politique, leur travail a mis en évidence des passerelles avec le monde culturel. En retraçant les fréquentations de certaines figures du milieu musical, ils ont constaté des proximités troublantes avec des acteurs impliqués dans des affaires de blanchiment. « On s’est demandé si le panafricanisme défendu par certains chanteurs n’était pas une couverture face aux activités de la Black Axe », ont-ils expliqué, évoquant une instrumentalisation du discours militant à des fins criminelles.

Pour mener à bien cette enquête, les étudiants ont utilisé des méthodes variées : analyse de vidéos en ligne, dépouillement de journaux locaux, recoupement avec des rapports d’experts, mais aussi observation fine des publications Facebook, TikTok ou Instagram de personnalités politiques et culturelles. « On a pu collecter un maximum d’informations, nous ayant permis d’exposer tout un réseau lié sur plusieurs sphères », ont-ils conclu.

OSINT : révélateur de vulnérabilités en entreprise

Le témoignage d’un groupe pharmaceutique français, Guerbet, a montré comment  l’OSINT peut aussi s’illustrer comme une pratique stratégique dans le secteur privé. Confrontée à des concurrents dix fois plus gros et à des marchés soumis à des régulations lourdes, l’entreprise a dû professionnaliser sa veille. « Chez nous, l’OSINT, c’est d’abord une pratique qui répond à un besoin de renseignement et d’information », explique son responsable conformité.

Les exemples partagés montrent la variété des risques. En Russie, c’est l’OSINT qui a révélé qu’une société allemande proposée comme relais de distribution, en pleine guerre et sanctions, n’était qu’une spin-off d’un prestataire russe déjà lié à des concurrents. « Sur le site institutionnel tout était en russe, ce n’était pas très rassurant », relate l’intervenant, qui finit par identifier le même acteur en photo sur un salon, vendant à la fois les produits de son entreprise et ceux de rivaux. En Iran, le travail en sources ouvertes – jusqu’à la fouille de la presse locale en farsi – a permis de mettre au jour un schéma de blanchiment d’argent estimé à plusieurs millions de dollars : « Sans le savoir, on avait été approchés par une organisation tentaculaire déjà accusée de corruption », précise l’équipe de Guerbet.

Au-delà de la détection de fraudes, l’OSINT sert aussi de boussole commerciale. En suivant brevets, bases publiques du médicament ou données d’import-export, les équipes ont appris à estimer, entre autres, la capacité de production des concurrents. Le processus est artisanal : exploitation de registres de commerce, bases de sanctions, presse locale, réseaux sociaux, imagerie satellite, ou encore vidéos promotionnelles d’usines. Mais cet apparent bricolage prend tout son sens lorsqu’il éclaire les arbitrages d’un conseil d’administration ou la stratégie commerciale d’une filiale. « Ce qui est vraiment important, c’est de poser des faits pour aligner tout le monde » dans l’entreprise, souligne l’intervenant, rappelant combien l’information vérifiée aide à trancher. Comme le résume Nicolas Katz : « On utilise l’OSINT avec peu de moyens, mais il protège l’entreprise et donne des clés de négociation indispensables aux équipes commerciales ». 

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