Le fief cognitif : Anthropic, OpenAI et la privatisation douce de l’intelligence

Qui contrôle l’accès aux IA, qui en redistribue les bénéfices ? Poser la question, c’est déjà constater le pouvoir quasi féodal des seigneurs de l’IA, même quand ils portent une vision plutôt responsable et sociale, comme Dario Amodei et Christopher Olah d’Anthropic ou Sam Altman, d’OpenAI. Mais si les seigneurs de l’AI entendent contrôler leurs fiefs, le suzerain américain a encore son mot à dire.

Il a suffi d’une annonce pour qu’Anthropic découvre brutalement ce que « souveraineté nationale » voulait dire. Le 12 juin 2026, le gouvernement américain, invoquant des questions de sécurité nationale, lui a ordonné de suspendre tout accès à ses modèles Fable 5 et Mythos 5 pour les ressortissants étrangers, « aux États-Unis ou hors des États-Unis », y compris à ses propres employés non américains. Seule solution pour le géant de l’IA : « Nous devons désactiver immédiatement Fable 5 et Mythos 5 pour tous nos clients afin de garantir la conformité » à la demande de Washington.

L’affaire résume à elle seule le paradoxe du fief cognitif, nouveau volet de notre dossier sur les seigneurs de l’AI. Anthropic possède les modèles, les développe, les vend, fixe leurs garde-fous, choisit leurs utilisateurs et organise leur accès. Pourtant, Washington rappelle qu’un seigneur technologique américain reste, pour l’instant, le vassal d’un suzerain plus ancien : l’État fédéral. Les États-Unis peuvent encore imposer leur volonté lorsqu’ils invoquent la sécurité nationale.

Soulignons les mots importants : « encore » et « États-Unis ».

Une PME étrangère, une administration européenne, un laboratoire allié ou un développeur canadien peuvent perdre l’accès du jour au lendemain. Washington, lui, peut fermer la porte.

À cet instant, l’IA cesse d’apparaître comme un simple service en ligne. L’Administration Trump la considère comme un actif stratégique, comparable aux puces avancées et aux technologies duales. Washington craignait un risque d’un contournement de garde-fou dans Fable 5, susceptible de permettre l’identification de vulnérabilités logicielles. Si Anthropic a jugé cette réaction disproportionnée, elle admet que ces modèles « ont atteint un seuil où ils présentent des risques significatifs ».

Une hiérarchie d’accès à l’intelligence

Pourtant, la société avait tenté de jouer en finesse. Le 9 juin, elle avait lancé Fable 5 comme une version grand public d’un modèle de classe Mythos, assortie de restrictions d’usage. Mythos 5, lui, était réservé à un petit cercle de cyberdéfenseurs et de fournisseurs d’infrastructures, notamment via le Project Glasswing et revendiquait pour lui « les capacités de cybersécurité les plus puissantes de tous les modèles au monde ». La différence est politique autant que technique : Fable pour le marché, Mythos pour les habilités. La cour extérieure pour les utilisateurs ordinaires, le donjon pour les acteurs jugés fiables.

On touche ici au cœur du fief cognitif : Anthropic construit une hiérarchie d’accès à l’intelligence, qui ne se mesure plus seulement en euros, en dollars ou en nombre de tokens. Tout le monde peut utiliser certaines capacités, quelques acteurs peuvent accéder aux plus avancées. Certains pays, certains métiers, certains usages, certaines identités franchissent le pont-levis, d’autres restent dehors.

C’est ici que Joel Kotkin éclaire mieux l’affaire que les discours habituels sur « l’innovation ». Dans The Coming of Neo-Feudalism, Kotkin ne décrit pas un retour pittoresque aux châteaux forts, mais une société où une nouvelle oligarchie détient les actifs décisifs, où un clergé expert légitime cet ordre, où la classe moyenne propriétaire – la « yeomanry » – s’érode et où de nouveaux serfs dépendent d’actifs qu’ils ne possèdent pas. Ces derniers ne sont plus la terre du seigneur, mais le modèle, l’API, le cloud, le datacenter, le compute, l’identité vérifiée, le niveau d’accès. Le fief cognitif ne repose donc pas seulement sur la propriété du modèle, mais sur la capacité de définir un droit d’accès conditionnel à une capacité productive : le vassal numérique ne possédera probablement pas le modèle avec lequel il code, cherche, rédige, audite ou se défend. L’Europe l’a brutalement appris à ses dépens.

Anthropic demande l’intervention de l’État… et conteste cette intervention !

Anthropic n’incarne pas ce basculement de manière cynique, c’est même ce qui rend son cas intéressant. La société se veut prudente, parle de sûreté, d’évaluations, de garde-fous, de contrôles d’usage. Sa page de politique générale affirme qu’« une technologie qui avance aussi vite, à cette échelle, ne doit pas être gouvernée par l’industrie seule ». Elle ajoute que seuls les gouvernements peuvent fixer des règles ayant force de loi, soutenir les travailleurs dans la transition économique et négocier les accords internationaux et contrôles d’exportation. Le 10 juin, Dario Amodei appelait encore à « activer l’appareil politique, lent et instable, pour qu’il traite les risques et les opportunités qui vont s’aggraver à une vitesse surprenante». Anthropic demande donc l’intervention de l’État, qui intervient. Et Anthropic conteste aussitôt la méthode.

La contradiction n’est pas ici que morale, mais politique. Anthropic veut un État régulateur, transparent, techniquement informé, équitable, capable de bloquer les déploiements réellement dangereux. Le 12 juin, elle reçoit une directive qu’elle juge opaque, disproportionnée et mal fondée. Sans juger sur le fond, constatons qu’elle s’arroge le droit de définir ce que serait un processus « transparent, juste, clair et fondé sur des faits techniques ».

Voilà qui pose l’un des dilemmes du fief cognitif : laisser les laboratoires gouverner seuls – au risque de les voir définir selon leurs intérêts le seuil de danger, le niveau de liberté et le droit d’accès à l’intelligence avancée – ou s’en remettre à l’État – au risque d’arbitrages sécuritaires déstabilisant le marché et privant le public de capacités devenues indispensables –. Entre les deux, la question est de savoir comment empêcher que l’intelligence productive ne devienne une seigneurie privée sous tutelle intermittente d’un pouvoir régalien lui-même peu transparent.

Contrôle d’accès au fief cognitif

Ce point distingue les États-Unis de l’Europe. L’UE en est réduite à tenter d’encadrer les acteurs de l’IA. Comme le disait Emmanuel Macron en 2023 à propos de l’IA Act, « on régulera des choses qu’on ne produira plus ou qu’on n’inventera pas. Ce n’est jamais une bonne idée »… avant d’appeler à « mieux réguler» l’intelligence artificielle. Bruxelles peut édicter des normes, appliquer l’AI Act, mobiliser l’AI Office, elle ne fait que gérer un marché sur lequel elle n’a aucun pouvoir réel. Dans la géographie féodale de l’IA, Bruxelles écrit des règles de circulation en périphérie du domaine, Washington tient encore le pont-levis.

La suite logique apparaît déjà : Anthropic a introduit une vérification d’identité sur Claude. La société explique que « la responsabilité avec une technologie puissante commence par savoir qui l’utilise ». Si l’affaire Fable/Mythos ne constitue pas la cause directe de cette évolution, la politique de confidentialité ayant été publiée le 8 juin, elle n’a fait que renforcer le processus. Il passera par le prestataire Persona, qui vérifiera la conformité de données biométriques avec un document d’identité officiel.

On reste dans la logique du fief cognitif : pour réserver des modèles puissants aux « bons » utilisateurs, il faut les identifier, ce qui soulève une question simple : peut-on encore parler d’accès libre à l’intelligence si l’usage des outils sérieux suppose demain papiers, visage, nationalité, conformité et risque de fuite de données ? Le sujet n’est donc pas seulement l’anonymat, mais la constitution de registres d’accès à la puissance cognitive.

Amodei, Olah, despotes éclairés ? 

Une logique en phase avec la vision de Dario Amodei. Loin de proposer une dictature de l’IA, le patron d’Anthropic envisage une démocratie de précaution stratégique : ces dernières doivent garder l’avantage sur les autocraties, surveiller les laboratoires, empêcher les usages totalitaires, contrôler les exportations, limiter les risques biologiques et cyber et redistribuer les gains. Dans son essai The Adolescence of Technology, il écrit : « L’humanité est sur le point de recevoir une puissance presque inimaginable, et il n’est pas du tout certain que nos systèmes sociaux, politiques et technologiques aient la maturité nécessaire pour l’utiliser. » La phrase sonne juste, mais l’affaire Fable/Mythos montre le prix institutionnel de cette prudence : listes d’accès, modèles différenciés, surveillance, vérification… et la phase qu’il n’avait pas envisagée sous cet angle, l’intervention étatique et le retrait de ses modèles phare.

Le schéma à deux axes, publié dans notre précédent article du dossier, permettait de voir où se situent les visions des seigneurs de l’IA. Il est temps de savoir les interpréter. Pour éviter de les juger à leurs intentions déclarées, il faut les lire en trois couches : le récit affiché, l’infrastructure réellement construite, puis le régime social qu’elle induit. 

Christopher Olah ajoute une dimension morale à cette vision. Il rappelle que les ingénieurs ne comprennent pas entièrement les systèmes qu’ils cultivent, que les laboratoires subissent des incitations commerciales et géopolitiques et que la société civile, les familles, les pauvres, les institutions religieuses ou philosophiques doivent aussi avoir leur mot à dire. Cette humilité a de la valeur en ce qu’elle empêche de réduire Anthropic à une caricature d’oligarchie technologique. Mais Kotkin invite à poser une autre question : avoir accès au village suffit-il si le château, les terres et les machines restent au seigneur ? Une seigneurie éclairée reste une seigneurie si elle conserve les modèles, les accès, les garde-fous, les API, les logs et les conditions d’usage.

L’obole de Sam Altman

OpenAI raconte une autre histoire, plus sociale, plus universaliste. Là où Anthropic insiste sur la prudence et l’accès gradué, la société de Sam Altman défend l’idée d’un droit à l’IA, d’un partage des gains, d’un Public Wealth Fund, d’une infrastructure sociale de la superintelligence. Dans Industrial Policy for the Intelligence Age, OpenAI propose qu’un fonds public donne à chaque citoyen, y compris ceux qui ne possèdent pas d’actifs financiers, une part de la croissance générée par l’IA. La proposition mérite d’être prise au sérieux en ce qu’elle reconnaît que l’IA peut concentrer la richesse à un niveau insoutenable, mais elle ne résout pas la question kotkinienne. Recevoir un dividende du fief ne signifie pas posséder le fief. Avoir un droit d’entrée ne signifie pas gouverner le domaine.

Si Anthropic et OpenAI divergent dans leur récit, ils convergent donc dans leur architecture. Le premier au nom de nécessaires précautions, le second dans un souci de redistribution, mettent en place des droits d’accès différenciés, des permissions, un niveau de service, une protection, peut-être une compensation, une obole, en langage médiéval. L’usager qui obtient ces faveurs reste étranger à la propriété des modèles, du compute, des datacenters, des règles d’accès, des compteurs de tokens ou des systèmes d’audit. La privatisation douce de l’intelligence ressemble à un abonnement, révocable ou modifiable par mise à jour des CGU.

Qui possède les clefs du donjon ?

Or, cette intelligence ne flotte pas dans l’éther, elle tourne sur des infrastructures gigantesques. Anthropic a annoncé en avril 2026 qu’elle s’engageait à dépenser plus de 100 milliards de dollars sur dix ans dans les technologies AWS afin de sécuriser jusqu’à 5 GW de capacité pour ses différents modèles. AWS affirme de son côté que Project Rainier rassemble près d’un demi-million de Trainium2, une puce maison conçue sur mesure pour l’IA et qu’Anthropic utilisait déjà cette infrastructure. Cette dernière a également fait main basse sur les capacités de calcul de SpaceX, louant Colossus1 et 2 pour 1,25 milliard de dollars par mois. Et ce ne sont là que quelques exemples. L’IA se présente comme conversationnelle ; son arrière-monde est industriel, électrique et financier. Derrière les seigneurs de l’IA se profile l’empire des forges. 

Le fief cognitif ne naîtra donc pas le jour hypothétique où une IA deviendrait consciente et autonome. Il germe sous nos yeux, lorsque travailler, coder, chercher, auditer, découvrir ou se défendre dépend d’un modèle que l’on ne possède pas, d’un compute que l’on ne contrôle pas, d’une identité que l’on doit prouver et d’un accès qu’un laboratoire ou un État peut retirer. Anthropic veut moraliser et sécuriser le fief. OpenAI veut en distribuer l’entrée. Nvidia, AWS, Broadcom et les hyperscalers en forgent la puissance. Washington en rappelle la dimension stratégique. L’Europe tente d’en écrire les règles. Reste le citoyen, la PME, le chercheur, le développeur, l’administration… connectés, augmentés, parfois protégés, mais rarement propriétaires.

À cette aune, la grille de lecture de Joel Kotkin est plus pertinente que jamais : une société devient néo-féodale lorsque l’accès aux capacités décisives dépend de domaines que quelques acteurs possèdent et que les autres louent. Les châteaux forts du XXIe siècle sont parfois concrets – les forges –, souvent immatériels : modèles, clouds, registres d’identité et seuils d’accès. Dans ce paysage, la question politique fondamentale est de savoir qui pourra encore penser, produire et se défendre sans demander la permission.

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