Batteries, véhicules électriques, panneaux solaires, infrastructures 5G : en trois décennies, la Chine est passée d'atelier du monde à puissance technologique majeure. Cette ascension, qui s'appuie sur une stratégie industrielle d'État, révèle aussi des vulnérabilités critiques – surcapacités, endettement record, restrictions sur les semi-conducteurs avancés. Décryptage d'une transformation qui redéfinit les équilibres géopolitiques.

Dans la calligraphie chinoise traditionnelle, le linmo (臨摹) désigne l’art de la copie. Cette pratique millénaire n’est pas considérée comme du plagiat, mais comme le chemin obligé vers l’excellence : l’apprenti reproduit pendant plusieurs décennies les gestes des grands calligraphes jusqu’à les intérioriser, avant d’innover dans son propre style. Une philosophie ancestrale qui résonne avec l’itinéraire du développement technologique chinois au cours des dernières décennies.

De “Made in China” à “Created in China” 

Lorsque les économies occidentales ont massivement délocalisé leur production vers la Chine à partir des années 1990, elles ont transféré, souvent inconsciemment, un savoir-faire technologique manufacturier. “La force de travail industrielle chinoise de plus de 70 millions de personnes possède désormais des décennies d’expérience dans la fabrication de produits sophistiqués”, rappelle Dan Wang, chercheur à l’Université de Stanford. Ce dernier forge le concept de process knowledge (connaissance processuelle), un savoir tacite acquis par la pratique et l’expérience. “Vous pouvez donner à quelqu’un une cuisine parfaitement équipée et une recette détaillée, mais sans expérience, il ne cuisinera pas un plat exceptionnel.”

L’histoire de l’iPhone à Shenzhen est parlante. Lorsqu’Apple choisit cette ville du sud de la Chine pour produire son smartphone en 2007, Shenzhen n’est qu’un centre d’assemblage parmi d’autres. La Chine capte alors à peine 4 % de la valeur ajoutée du produit, essentiellement par la main-d’œuvre d’assemblage. En 2018, avec l’iPhone X, la part chinoise dans la valeur ajoutée du téléphone atteint 25 %. La Chine fournit désormais les écrans OLED, les batteries, une multitude de composants électroniques avancés et participe à la conception de certains éléments. 

En quelques années, Shenzhen s’est muée en véritable pôle technologique où sont aujourd’hui concentrées les capacités d’innovation et de production, où la main-d’œuvre passe d’un constructeur à l’autre – “un ouvrier peut assembler des iPhones une année et des Huawei Mate la suivante”, note Dan Wang.

Du point de vue américain, cela s’apparente à des transferts forcés de technologie. “La Chine vole la propriété intellectuelle américaine pour éviter le long chemin de l’innovation”, déclarait le directeur du FBI, Christopher Wray, en 2020.

Un modèle en surchauffe ?

Lancé en 2015, le plan “Made in China 2025” visait à développer dix secteurs stratégiques avec d’importantes subventions publiques. Dix ans plus tard, la Chine domine, entre autres, les batteries (70 % du marché mondial), les véhicules électriques (75 % de la production), le solaire (80 % des panneaux) et les drones (70 % du marché).

Ces positions dominantes dissimulent toutefois des vulnérabilités structurelles qui fragilisent le modèle chinois. Les surcapacités de production, notamment dans les secteurs subventionnés, atteignent des niveaux alarmants. L’industrie automobile chinoise dispose d’une capacité annuelle de 40 millions de véhicules pour une demande intérieure qui plafonne autour de 25 millions — un surplus de 15 millions d’unités qui pousse Pékin à des stratégies d’exportation agressives, provoquant en retour l’imposition de droits de douane par l’Union européenne (jusqu’à 45 % sur les véhicules électriques en 2024) et les États-Unis (100 %).

L’endettement des entreprises d’État, piliers de cette stratégie industrielle, constitue une autre fragilité. Selon les données du FMI, la dette des entreprises non financières chinoises représente environ 160 % du PIB en 2024, l’un des ratios les plus élevés au monde — bien supérieur aux 80 % américains ou aux 100 % de la zone euro. Ce recours massif au crédit public interroge la viabilité à long terme d’investissements dont la rentabilité reste incertaine.

Face à ces fragilités, la seule issue pour Pékin consiste à remonter encore plus vite la chaîne de valeur, de la fabrication de masse vers les technologies de pointe. Une course qui se heurte désormais frontalement aux intérêts américains, transformant la compétition technologique en affrontement géopolitique de premier plan.

Quand deux modèles se disputent l’architecture du monde numérique

L’irruption de DeepSeek en janvier 2025 constitue un choc pour le monde de l’intelligence artificielle : développé pour un coût annoncé de 5,6 millions de dollars avec des puces bridées, le modèle d’IA DeepSeek-R1 rivalise avec ChatGPT. Le chiffre est contesté — certains analystes l’estiment cent fois plus élevé —, mais le symbole est clair : la Chine entre de plain-pied dans la compétition mondiale de l’intelligence artificielle. 

Cette percée s’inscrit dans une rivalité sino-américaine désormais structurante, où les semi-conducteurs jouent le rôle du nouveau pétrole. En août 2022, Washington lance le CHIPS and Science Act (52,7 milliards de dollars pour l’industrie américaine), tout en imposant des restrictions à l’exportation visant les puces avancées, la lithographie et les mémoires haute performance. La Chine est contrainte d’adopter une approche qui privilégie l’optimisation algorithmique face aux restrictions d’accès aux puces de calcul les plus performantes.

Cette confrontation oppose plus globalement deux philosophies du développement technologique. D’un côté, le modèle américain mise sur l’innovation décentralisée, portée par le dynamisme du secteur privé, le capital-risque, les universités et des investissements étatiques massifs dans des secteurs clés. De l’autre, Pékin coordonne étroitement État et champions industriels dans une planification stratégique de long terme hyper-centralisée. 

Dans cette stratégie, Pékin déploie ce que Matthias Schulze et Daniel Voelsen, analystes allemands de la Stiftung Wissenschaft und Politik, décrivent comme des sphères d’influence technopolitiques qui “permettent de projeter un pouvoir géopolitique et de cimenter des dépendances internationales”. 

Route de la soie numérique : une influence (infra)structurelle

Au-delà de son écosystème manufacturier, Pékin déploie sa puissance technologique à l’échelle mondiale via sa « Route de la Soie numérique » (Digital Silk Road), volet technologique de l’initiative Belt and Road. Cette stratégie vise moins à vendre des produits qu’à exporter des infrastructures entières, créant des dépendances durables et étendant l’influence géopolitique chinoise. Les câbles sous-marins et le développement du réseau 5G en Afrique constituent des exemples particulièrement parlants.

Câbles sous-marins : plus de 95 % des communications intercontinentales transitent par des câbles sous-marins. Pendant des décennies, leur pose et leur contrôle relevaient de consortiums occidentaux et japonais. Cette configuration géographique reflétait les rapports de force de l’après-guerre froide : les grandes routes numériques reliaient principalement l’Amérique du Nord, l’Europe et le Japon, laissant de vastes régions – Afrique, Asie centrale, certaines parties du Moyen-Orient – mal connectées ou dépendantes de routes saturées.

HMN Technologies, anciennement Huawei Marine Networks et aujourd’hui contrôlée par le groupe public Hengtong, a bouleversé ce paysage. En une décennie, l’entreprise a posé 60 000 kilomètres de câbles sous-marins – une distance équivalant à une fois et demie la circonférence terrestre. L’entreprise est devenue le quatrième acteur mondial du secteur, derrière SubCom (États-Unis), Alcatel Submarine Network (France) et NEC (Japon).

5G en Afrique : le déploiement de la 5G en Afrique constitue un autre pilier majeur de la Route de la Soie numérique. L’avantage compétitif chinois repose sur plusieurs facteurs. Selon le centre de recherche Merics, les équipements Huawei et ZTE sont 30 à 40 % moins chers que ceux fournis par les concurrents occidentaux, écart de prix rendu possible par des lignes de crédit concessionnelles accordées par les banques publiques chinoises. 

Huawei détenait près de 70 % des infrastructures 4G en Afrique et fut le premier à proposer des services 5G sur le continent. Cette position dominante dans les technologies de génération précédente facilite naturellement la transition vers la 5G : les opérateurs télécoms africains, déjà équipés en Huawei ou ZTE, optent majoritairement pour ces fournisseurs lors des mises à niveau. Cette domination des infrastructures de génération précédente crée un phénomène de verrouillage technologique (vendor lock-in) : migrer vers d’autres fournisseurs impliquerait des coûts et une refonte des réseaux, enfermant durablement les pays dans une dépendance aux équipementiers chinois. 

En moins de trois décennies, la Chine a intégré un savoir-faire manufacturier high-tech, maîtrisé la technologie des composants et déployé un écosystème d’infrastructures à l’échelle mondiale. Cette expansion reste cependant soumise à de multiples contraintes. Au-delà de la dépendance aux semi-conducteurs avancés, les surcapacités industrielles massives, le niveau d’endettement des entreprises d’État constituent des vulnérabilités majeures. Les tensions commerciales internationales et la volonté croissante des pays clients de diversifier leurs fournisseurs d’infrastructures complexifient également la projection de puissance chinoise. Le passage de « Made in China » à « Created in China » symbolise néanmoins une transformation structurelle profonde — celle d’un pays devenu acteur central de la compétition technologique mondiale. 

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