Co-fondateur du groupe d’investissement HLD, Jean-Bernard Lafonta est à la tête d’un fonds gérant 4 milliards d’euros d’actifs. Pour INCYBER News, il analyse l’écosystème français et européen de la cybersécurité et souligne l’apport potentiel du capital-investissement à ces filières stratégiques.

Quel regard portez-vous sur l’écosystème cyber français ?

Jean-Bernard Lafonta – Notre écosystème de startups et de scale-ups est puissant et reconnu. Au niveau européen, nous étions, pour l’année 2024, en tête des levées de fonds, en valeur, pour le financement des startups. Nous bénéficions, malgré une pénurie encore persistante de talents, d’un vivier de grandes écoles et d’universités capables de former des spécialistes du domaine. Certains évènements internationaux, comme le récent Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle, ont contribué à positionner la France comme l’un des acteurs de référence à l’échelle internationale.

Mais je constate que cet écosystème subit les mêmes faiblesses structurelles que le reste de notre économie : il demeure atomisé avec quelques très grands acteurs et une myriade de petites entreprises encore trop peu matures. Nous faisons donc face à un déficit d’ETI et manquons d’une forme de « Mittelstand » (les entreprises allemandes de taille intermédiaire, ndlr) de la cybersécurité.

Les technologies souveraines, que l’on parle de cloud ou d’IA, sont au cœur des débats politiques face aux offensives américaines et asiatiques. Quelle est votre approche sur ces enjeux sensibles ?

Jean-Bernard Lafonta – Sur les technologies souveraines, qu’elles soient françaises ou européennes, nous devons aller au-delà des vœux pieux et injonctions politiques. La situation globale est celle de la dépendance de nos acteurs économiques : les hyperscalers américains, comme Google ou Amazon Web Services, contrôlent les trois quarts du cloud européen. Au même titre que les acteurs asiatiques, ils ont des capacités financières remarquables leur permettant de multiplier les investissements dans les infrastructures stratégiques, comme les datacenters.

Et pourtant, la demande pour les technologies souveraines n’a jamais été aussi forte : plus de 50 % des organisations françaises sont à la recherche de solutions d’IA souveraines dans un contexte d’incertitude géopolitique. Elles sont aussi motivées à l’idée de bénéficier de solutions pleinement européennes dans le domaine du cloud mais peinent à identifier des alternatives viables aux géants américains. Résultat : plusieurs dizaines de milliards d’euros sont, chaque année, captés par les acteurs américains qui fournissent ces solutions à nos entreprises. Imaginez le potentiel de croissance, de création de valeur et d’emplois si ces fonds étaient fléchés vers des entreprises européennes.

Un autre aspect central est lié au potentiel dual des filières technologiques du numérique : elles concourent à la performance de nos entreprises mais aussi à la puissance de notre BITD et de nos armées. Le déploiement de solutions souveraines est donc un vecteur d’indépendance stratégique, précieux dans un contexte international troublé.

La France et l’Europe en font-elles suffisamment pour permettre l’émergence de solutions souveraines ?

Les initiatives publiques, comme la stratégie nationale pour l’intelligence artificielle de France 2030, sont intéressantes avec des investissements publics conséquents, un plan de valorisation des compétences et une stratégie claire de diffusion de l’IA au sein des organisations. Nous en avons des similaires portées au niveau européen. Mais elles demeureront insuffisantes sans mobilisation pleine et entière des acteurs du financement de l’économie.

C’est là où l’écosystème du capital-investissement a un rôle stratégique à jouer autour de l’identification d’entreprises prometteuses, du financement de leur croissance durable et de leur accompagnement opérationnel par une gouvernance robuste. Et nous pouvons, à notre échelle, en voir les effets : Tenexa, l’une de nos participations, a ainsi lancé une IA souveraine, 100 % française, hébergée en France sur son propre cloud. En bref, nous devons mettre l’expertise actionnariale du capital-investissement au service du développement des filières cyber françaises et européennes. Rappelons que, dans l’ensemble, les entreprises adossées à une structure de capital-investissement surperforment. C’est valable dans toutes les filières économiques, y compris le cyber.

Toutes les entreprises, qu’importe leur secteur d’activité, font face aux risques cyber. Comment un fonds d’investissement peut-il être un atout dans l’accompagnement à la cyberrésilience des organisations ?

Jean-Bernard Lafonta – Les récentes actualités démontrent que les périls cyber n’ont jamais été aussi grands. Les fuites de données, par exemple, se sont multipliées l’année passée et concernent tant des administrations publiques que nos entreprises, qui voient encore trop souvent la cybersécurité comme un sujet périphérique. Nous accompagnons et sensibilisons l’ensemble de nos participations dans l’amélioration de leurs capacités IT pour garantir la meilleure protection de leurs intérêts économiques, de leurs données stratégiques et de celles de leurs clients. Pour cela, nous travaillons en réseau et contribuons à créer des synergies entre toutes nos participations. En novembre dernier, nous avons rassemblé les équipes DSI de 15 de nos entreprises pour une journée centrée sur l’échange de bonnes pratiques cyber et un partage de connaissances sur les nouveaux enjeux réglementaires.

Le contexte réglementaire s’est d’ailleurs récemment durci avec les directives NIS2 et DORA…

Jean-Bernard Lafonta – C’est une contrainte administrative, financière et technique pour les entreprises. Mais aussi une opportunité pour l’industrie de la cybersécurité. La multiplication, au niveau européen, des directives qui se traduisent ensuite dans le droit français devrait contribuer à aligner nos entreprises stratégiques sur les meilleurs standards en termes d’anticipation, de prévention et de riposte face aux cybermenaces. C’est aussi un levier de développement, au même titre que la numérisation des activités, qui va faire croître la demande et contribuer à stimuler toujours plus notre écosystème.

Polytechnicien, ingénieur du corps des Mines et fondateur du groupe de private equity HLD qu’il a lancé en 2010 avec des actionnaires de premier plan, Jean-Bernard Lafonta est un acteur majeur du capital-investissement français

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