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Les jeunes, derniers oubliés de la régulation numérique
Si rien n’est fait, la vague mondiale d’interdiction d’accès des mineurs aux réseaux sociaux et aux companions IA va l’emporter, et à court terme. Après avoir brossé les limites et les angles morts de ces régulations d’interdiction, et mis la lumière sur la toute nouvelle et bien trop négligée norme mondiale sur les systèmes d’évaluation d’âge, nous nous focalisons maintenant sur la famille d’initiatives la plus étrange et probablement la plus sous-estimée : celle qui entend donner une voix aux jeunes dans leur usage du numérique.
Avec une triple intuition :
- le blocage de l’accès des mineurs est une fausse bonne idée (c’est-à-dire une idée qu’on croit bonne mais qui s’avère mauvaise en pratique),
- l’estimation d’âge est une bonne mauvaise idée (une idée qui paraît mauvaise a priori mais qui se révèle bonne à l’usage), et
- donner une voix aux jeunes est une fausse mauvaise idée (l’idée qu’on pense mauvaise a priori – ou du moins purement cosmétique – alors qu’elle est intrinsèquement bonne).
En matière d’interdiction faite aux jeunes, les choses vont tellement vite qu’un petit rappel des derniers épisodes s’impose : après l’Australie, pionnière mondiale de l’interdiction d’accès des mineurs aux réseaux sociaux de moins de 16 ans, en vigueur en décembre dernier, le mouvement s’est accéléré. En mars,le bannissement des mineurs est entré en vigueur en Indonésie et dans l’État de Karnataka en Inde (avec sa capitale Bangalore, il abrite 40 % de l’industrie IT indienne),Et l’Europe suit désormais le mouvement. En France, en Espagne, en Autriche ou encore au Royaume-Uni, les propositions de loi et consultations se multiplient.
Au point qu’on se demande quels pays n’auront pas leur interdiction à la fin de l’année ?
Face à ce tsunami, dont on ne doute pas qu’il est motivé par une préoccupation sincère de l’intérêt des jeunes, qui ose encore se lever pour permettre aux jeunes de s’exprimer ?
La société civile commence à s’organiser.insi le collectif de jeunes européens Ctrl + alt + reclaim a publié une tribune de protestation légitime dans Le Monde du 15 janvier 2026 « La voix des jeunes est absente du débat sur la régulation du numérique ». Dans un autre registre,ou l’initiative pédagogique menée par Internet Sans Crainte au Sénat lors du Safer Internet Day 2026 a permis à des jeunes de s’exprimer devant nos décideurs publics sur leurs usages du numérique.
Les plateformes et réseaux sociaux de Snapchat à Meta en passant par TikTok, Twitch ou Discord et Microsoft, ont multiplié les “Youth Councils” ces dernières années. Simple écran de fumée à destination des politiques et des médias (dont nous-même) ou réel outil d’influence interne des équipes Trust & Safety envers les équipes produits et les équipes commerciales ?
On a demandé à Snap, qui a été pionnier en la matière, qu’ils nous en disent davantage sur leur motivation. [Note à destination des esprits suspicieux à l’encontre de l’industrie en général et des géants de la tech en particulier : aussi étonnant que cela puisse paraître, obtenir des grands acteurs qu’ils se confient sur leurs motivations dans ce domaine n’est pas chose aisée. L’explication est probablement à chercher dans le caractère encore expérimental de ces programmes et du climat de vive tension entre plateformes d’une part et les médias et les univers politique et judiciaire, d’autre part].
Un principe clé du Teen Council Programme de Snap : ne pas utiliser les discussions et les positions exprimées par les jeunes comme un outil de validation de décisions déjà prises en interne ! Au contraire, il fautsavoir transmettre aux dirigeants et aux équipes transversales ce que les jeunes expriment sur leur vie en ligne, sur leur expérience, par exemple les normes sociales qui sont à l’œuvre dans les tchats, et des préoccupations comme le harcèlement, la sextortion, ou la vente de drogues. Il y a tellement peu de documentation publique sur ces “Conseils de jeune”, que cela vaut la peine d’aller voir la publication de Snap de janvier 2026 sur la conclusion de la première édition de leur conseil de jeunes aux US, qui s’est tenue à Washington D.C. avec visite de la Maison Blanche. Entre une courte vidéo de témoignages, une photo à la Maison Blanche et quelques paragraphes détaillant les activités et les rencontres, le dispositif multiplie les formats. Un post de la First Lady vient même compléter l’ensemble. On y trouve un volume d’informations assez riche, parfois plus subtil qu’il n’y paraît — jusque dans des détails comme le retour de la cravate chez la génération Z, révélateur de nouvelles formes de codes inclusifs.
Vous restez fermement sceptiques sur la sincérité et en tout cas l’efficacité d’une telle démarche par les grands acteurs de la tech ? Allons voir la chercheuse Ioanna Noula, qui pilote le premier projet de « bac à sable réglementaire » appliqué à l’usage par les jeunes des réseaux sociaux et de l’IA et dont l’objectif est de permettre à des jeunes d’exprimer leur point de vue sur leur vie numérique.
L’expression “bac à sable réglementaire” est un peu étrange, et elle l’est davantage encore quand on l’applique à des jeunes : est-ce bien sérieux de mettre des adolescents dans un bac à sable pour qu’ils s’expriment en confiance face aux régulateurs et aux plateformes ? Mais oui, c’est très sérieux! Andras Molnar est un des meilleurs experts de ces “regulatory sandbox” (la formulation anglais fait plus sérieuse!), fort de ses années de recherche à l’OCDE et désormais au TUM Think Tank à l’Université de Munich et voilà la définition qu’il donne dans son instructif article paru ce 15 avril “Sandboxes: Tools for regulatory for experimentation and learning” : “Les « bacs à sable » réglementaires (sandboxes) sont des environnements temporaires, contrôlés et supervisés dans lesquels de nouvelles technologies, de nouveaux modèles économiques ou de nouvelles approches réglementaires peuvent être testés avant d’être soumis à l’ensemble des règles en vigueur.” Si vous cherchez un exemple de qualité de bac à sable “à la française”, le travail de la CNIL sur l’IA et les services publics du printemps 2025 est un bon exemple.
Revenons à Ioanna Noula et son projet de COR Sandbox. Le 1er avril 2026, cette dernière a organisé le premier grand atelier de bac à sable réglementaire appliqué aux jeunes et à leur relation aux compagnons IA,. c’est passé en France (cocorico !) au Trust & Safety Forum. Concrètement, la chercheuse a réuni des jeunes venant de différents pays et de différents conseils de jeunes, institués par une ONG en Grèce, par le régulateur en Irlande ou encore par TikTok. Ah, oui, j’ai bien dit TikTok. Est-ce que ça vous pose un problème qu’une plateforme comme TikTok soit partie prenante ? Si oui, vous n’êtes pas le seul ou la seule, c’est un reproche que l’on fait souvent à Ioanna Noula. Et vous savez bien pourquoi : les grands acteurs de la tech seraient trop toxiques, ou au moins trop puissants, pour qu’ils puissent avoir la parole. Ioanna Noula n’est pas d’accord avec ça. Sa vision, c’est qu’il n’y a pas d’autre moyen pour casser les silos organisationnels et culturels que de mettre tout le monde dans la même pièce et de les faire discuter. Le 1er avril, il y a eu ce moment exceptionnel où un régulateur a demandé à une adolescente : “Mais pourquoi as-tu besoin de parler à un chatbot ?” Et celle-ci de partager son expérience.Elle raconte ce que cela change, quand on est jeune, de pouvoir échanger avec une machine qui ne juge pas, surtout lorsque le regard parental est perçu comme culpabilisant.. Les jeunes n’ont peut-être pas l’expertise mais ils ont l’expérience. Et durant toute cette journée les jeunes ont volé la vedette aux grands experts de la régulation et de l’industrie.
Et là vous vous dites : franchement, réunir dans une même salle des jeunes, des plateformes et des régulateurs pour parler des risques du numérique, c’est le B-A-BA ? Détrompez-vous, Snap nous a confirmé que cet exercice n’a jamais été fait ailleurs dans le monde !
Donc oui, il faut d’urgence mettre des bacs à sable dans tous les pays qui veulent réguler la vie des jeunes en ligne. Pour que ces derniers s’expriment en confiance, qu’on arrête de leur dire qu’ils ne savent pas ce qui est bon pour eux, qu’on cesse de les voir comme des êtres humains en devenir que l’on doit corriger. Pour qu’on les écoute en êtres humains à part entière, tels qu’ils sont. Et qu’ainsi, on mette en place de meilleures solutions pour les protéger, des solutions mieux fondées, mieux justifiées, et par là plus efficaces.
Ioanna Nouala, une idéaliste ? Oui, c’est ce qu’on lui dit. Et pourquoi pas ?
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