(article 100 % écrit par un humain)

Le 11 mai 1848, Samuel Brannan descend dans les rues de San Francisco et exhibe à la foule une fiole contenant de l’or qui a été découvert non loin de là, incitant les gens à aller chercher de l’or dans toute la Californie (excellente vidéo de vulgarisation ici). Le bonhomme était un homme d’affaire avisé qui, pendant les mois précédents, avait systématiquement racheté la totalité des stocks de matériels d’orpaillage (pelle, pioche, matériel d’extraction) de sorte que l’arrivée massive de migrants à la recherche du métal précieux a fait son immense fortune. La plupart des orpailleurs amateurs ont fini ruinés ou sont morts dans des conditions sanitaires déplorables même pour l’époque, ce sont les Brannan et les autres du même genre qui se sont enrichis, banques en tête (il fallait bien écouler l’or extrait).

L’épisode est décliné sous toutes ses formes par tout ce que la planète compte d’investisseurs professionnels, institutionnels et amateur comme un dicton : investir dans les pelles et les pioches plutôt que dans une technologie naissante. Ce n’est pas pour rien que l’entreprise NVIDIA affiche la première capitalisation boursière mondiale : tout le monde pense qu’il y aura une grosse casse dans les entreprises d’IA (Open AI, Anthropic, etc.) mais que finalement ce sont toujours les fabricants de pelles et de pioches qui remportent la mise.

Sauf que, dans le cas de l’IA, ce n’est pas aussi simple : on est toujours la pelle et la pioche de quelqu’un, mais un autre est toujours notre pelle et notre pioche. Jugez plutôt.

Pour fabriquer les GPU qu’il conçoit, NVIDIA s’appuie sur un fabricant quasi unique au monde : l’entreprise taïwanaise TSMC…qui elle-même ne peut pas fabriquer les puces sans les appareils de photogravure d’une entreprise unique au monde : ASML. Et TSMC a besoin de logiciels de conception de puces qui sont quasi tous américains. Tout ce beau mode a un besoin énorme de silicium, et c’est là où vous vous dites que silicium = sable et qu’il y en a partout. Sauf que non : tous les sables ne se valent pas, et ceux pour fabriquer du béton de qualité ou des puces ne se trouvent que dans très peu d’endroits au monde. Sans parler des terres rares (indispensables aux semi-conducteurs et qui au demeurant ne sont pas si rares) dont 90 % de toute l’extraction / raffinage est contrôlé par…la Chine…qui a besoin dans ses usines de puces pour faire fonctionner ses machines. Bref cela ressemble à un immense jeu de barbichettes tant est si bien que l’on à peine à trouver qui, dans tout ce fatras, est la pelle et la pioche des autres sans avoir lui-même de pelle et de pioche pour lui dicter sa politique commerciale.

*** jingle culture

Si le sujet vous intéresse, je ne saurais trop vous conseiller la lecture de ces deux ouvrages indispensables :

– « La guerre des semi conducteurs », de Chris Miller

– « Matières vitales » de Ed Conway

*** fin du jingle

Mais ce n’est pas tout. Dans le long et complexe processus de production des puces (NVIDIA mais pas que), parmi les centaines d’étapes nécessaires l’une nécessite de passer le silicium dans des creusets et qui ne réagissent pas avec ce même silicium. Un seul matériau connu permet de faire cela : le quartz, extrêmement pur, que l’on ne trouve qu’à un seul endroit sur la surface du globe (cas unique) : la mine de Spruce Pine aux US.

L’extraction de l’or en 1848 reposait sur un nombre assez restreint d’étapes, et au final ce sont (un peu) les Samuel Brannan et ses confrères qui ont absorbé une part du gâteau, et (surtout) les banques et les actionnaires qui ont apporté les capitaux nécessaires à l’industrialisation de l’extraction. Plus récemment avec la bulle Internet, certains pensaient à l’époque que les pelles et les pioches étaient les opérateurs télécom (il faudrait bien faire circuler tous ces octets dans des tuyaux), mais les plus gros bouillons ont été bu par ces mêmes opérateurs à l’époque, et au final ce sont les fournisseurs de service qui ont remporté le pompon (Amazon entre autres).

La chute en bourse de Coreweave devrait inciter à la prudence : un opérateur de cloud / fournisseur de puissance de calcul est bien une pelle et une pioche de l’IA ou je ne m’y connais pas. Pourtant le secteur tousse pas mal en ce moment, ORACLE en fait les frais avec des investissements colossaux dans des datacenters géants qui peine à sortir de terre ou à trouver le point de bascule de la rentabilité.

L’observation de toute la chaîne de valeur allant du sable à l’interface IA de mon ordinateur amène les réflexions suivantes :

– jamais, par le passé, dans les technologies précédentes, la chaîne n’a compté autant de maillons, aussi imbriqués, aussi géo-répartis ;

– si, par le passé, la banque gagnait toujours à la fin, rien de moins sûr avec l’IA ; les processus internes des banques n’avaient pas besoin d’or pour fonctionner, là les banques ont besoin de l’IA ;

– la semi-défaillance de certains acteurs au milieu de la chaîne de production (opérateurs de calculs, hyperscaler) est une première quand le service en bout de chaîne n’est même pas encore rentable.

Bref, on n’a pas fini de transpirer ou de rigoler, c’est selon.

cedric@cartau.net

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