En septembre 2025, l’Albanie a attiré l’attention internationale en nommant une intelligence artificielle, Diella, au poste de ministre chargée des marchés publics. Elle a été présentée par le gouvernement comme un outil de transparence et de lutte contre la corruption. Trois mois plus tard, entre absence de résultats tangibles et flou juridique, cette initiative soulève autant de questions que de protestations. 

L’Albanie a créé la surprise mondiale en nommant « Diella », une intelligence artificielle, au poste de ministre chargée des marchés publics. Le premier ministre Edi Rama, entamant alors son quatrième mandat, a dévoilé ce « premier membre non humain du gouvernement » en affirmant que Diella rendrait les appels d’offres 100  % transparents et incorruptibles. Le 18 septembre, l’avatar de Diella – une femme brune en tenue traditionnelle – s’est même adressé au Parlement via un écran, déclarant « ne pas être là pour remplacer les gens, mais pour les aider ». Quelques semaines plus tard, en octobre, Edi Rama a de nouveau fait sensation en annonçant que sa ministre virtuelle était « enceinte » de 83 « enfants » numériques destinés à chaque député de sa majorité. Ces assistants virtuels doivent épauler les 83 élus socialistes : ils participeront aux séances, prendront des notes et conseilleront les députés sur leurs réactions aux débats. 

Trois mois après son entrée en fonction, le bilan concret de Diella reste difficile à établir. Aucune réforme majeure n’a encore été attribuée à son action, et son rôle opérationnel demeure en rodage. En revanche, les problèmes et interrogations sont apparus très vite. Lors de la séance inaugurale du Parlement, l’allocution de Diella a été perçue comme un coup de communication : la présentation du programme gouvernemental n’a duré que 25 minutes et a été adopté sans débat, au grand dam de l’opposition. L’initiative a immédiatement suscité la colère des opposants. « Le but n’est autre que d’attirer l’attention », a fustigé l’ex-Premier ministre Sali Berisha en dénonçant une opération purement médiatique. « Il est impossible de freiner la corruption avec Diella. Diella est anticonstitutionnelle et le Parti démocratique va saisir la Cour constitutionnelle », a-t-il martelé au lendemain de la nomination. De fait, aucun cadre juridique clair n’accompagne cette innovation : la Constitution albanaise exige qu’un ministre soit une personne physique, ce qui place Diella hors du cadre légal. En pratique, la responsabilité des marchés publics reste donc assumée par Edi Rama lui-même. Par ailleurs, le gouvernement n’a fourni aucun détail sur les mécanismes de contrôle de l’IA ni sur la prévention d’éventuelles manipulations du système. Cette opacité nourrit le scepticisme d’une partie de la population, dont certains commentateurs ironisent déjà : « Même Diella se fera corrompre en Albanie », moquait un internaute sur les réseaux sociaux.

Entre modernisation et opportunisme

Comment l’Albanie en est-elle arrivée à confier un portefeuille gouvernemental à une IA ? La nomination de Diella s’inscrit dans le double contexte de la lutte contre la corruption et de la numérisation accélérée du pays en vue de l’adhésion à l’Union européenne. Depuis longtemps, le secteur des marchés publics albanais souffre de scandales de corruption et de favoritisme, un fléau qui a freiné les négociations d’adhésion à l’UE. En 2022, l’Albanie n’obtenait que 42/100 sur l’indice de perception de la corruption de Transparency International (80e sur 180 pays). Réélu en 2025 lors d’un scrutin controversé après douze ans de pouvoir, Edi Rama a cherché à redorer son image et à rassurer tant sa population que Bruxelles sur sa volonté de réformes. C’est ainsi qu’il a annoncé Diella, mot qui signifie « soleil » en albanais, comme nouvelle « ministre » chargée des Marchés publics dès la formation de son gouvernement en septembre. Officiellement, l’objectif affiché était de garantir que chaque denier public soit utilisé de façon transparente.

Depuis quelques années, l’Albanie mise sur le numérique pour moderniser son administration. Dès janvier 2025, la plateforme gouvernementale e-Albania intégrait déjà Diella en tant qu’assistante virtuelle pour guider les citoyens dans leurs démarches en ligne. Développée par l’Agence nationale pour la société de l’information (AKSHI), dotée d’une voix et d’un visage d’actrice locale (Anila Bisha) pour paraître plus humaine, Diella a initialement aidé à délivrer des documents officiels via des interfaces vocales et textuelles. Edi Rama est même allé jusqu’à solliciter Mira Murati, la directrice technique d’OpenAI d’origine albanaise, afin d’exploiter ChatGPT pour traduire et incorporer plus efficacement les milliers de pages de lois européennes dans le droit albanais. Dans cette stratégie de digitalisation tous azimuts, la promotion de Diella au rang de ministre visait à la fois à montrer une image d’innovation – Tirana se targue d’être le premier gouvernement au monde à intégrer une IA à son cabinet – et à répondre aux exigences européennes en matière de bonne gouvernance. Ursula von der Leyen, en visite dans les Balkans fin 2025, a d’ailleurs salué les efforts de l’Albanie en matière de transition numérique, voyant dans l’IA un levier d’intégration au marché commun européen. Diella est ainsi le symbole spectaculaire d’une transformation numérique présentée comme garante de transparence et d’efficacité administrative en Albanie. 

« Même Diella se fera corrompre en Albanie »

Malgré l’enthousiasme du gouvernement Rama, de nombreuses voix critiques – en Albanie comme à l’international – soulignent les limites et risques d’une IA au poste de ministre. D’abord, sur le plan juridique et institutionnel, la présence de Diella au gouvernement relève surtout du symbole : « L’Albanie peut avoir un ministère de la Technologie ou de l’Intelligence artificielle, mais pas un ministre qui ne soit pas une personne morale », rappelle l’avocat Andrea Mazelliu, soulignant l’incompatibilité la Constitution. Aucune IA ne pouvant prêter serment, c’est en réalité le Premier ministre qui endosse la responsabilité légale des décisions, ce qui brouille la chaîne de responsabilité. Ce flou institutionnel alimente l’argument de ceux qui y voient une simple manœuvre pour diluer les responsabilités. « En quoi un agent artificiel serait-il plus intègre qu’un être humain ? », interroge ainsi le professeur Jean-Gabriel Ganascia, estimant qu’il existe un « véritable risque que cette nomination vise à opacifier les responsabilités, à éliminer des rivaux potentiels et à mettre en jeu de grands acteurs du numérique à la place de l’État ». 

De fait, la programmation de Diella reste entre les mains d’informaticiens employés par le gouvernement, un point qui fait dire à l’opposition que sa neutralité n’est qu’illusoire. « Qui va contrôler Diella ? », a lancé Sali Berisha, rappelant que derrière la machine se trouvent des humains aux ordres du pouvoir. Le gouvernement assure que l’IA n’agira pas en autonomie totale, mais sous supervision humaine, les décisions finales étant entérinées par des officiels élus. Néanmoins, note un analyste, « Diella va inévitablement trier et cadrer l’information sur laquelle se baseront les choix politiques. Jusqu’où ces jugements humains seront-ils influencés ou biaisés par les suggestions de l’IA ? ». En l’absence de transparence sur le fonctionnement de l’algorithme, le risque est d’ajouter une couche d’opacité plutôt que de la dissiper. Ironie de la situation, l’Albanie n’a toujours pas ratifié la Convention européenne sur l’IA visant à encadrer juridiquement ces technologies, alors que plus de 40 pays l’ont fait. L’Albanie a sans doute gagné un coup de projecteur sur sa modernisation digitale ; mais seul le temps dira si Diella incarne une avancée innovante contre la corruption ou si elle s’inscrit dans l’Histoire comme un coup médiatique éphémère.

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