Les 25 et 26 juin, un sommet s’est tenu à Washington un sommet réunissant les membres d’une alliance interétatique nommée Pax Silica. Créée le 13 décembre 2025 par le gouvernement américain son objectif est de sécuriser les chaînes d’approvisionnement des modèles d’IA. Cette initiative s’inscrit dans une stratégie globale à long terme des États-Unis, dont les enjeux sont à la fois géoéconomiques et technologiques. Georg

Lors de la conférence donnant officiellement naissance à la Pax Silica à Washington le 13 décembre 2025, celle-ci a été présentée comme une coalition de partenaires désireux d’assurer la sécurité des chaînes d’approvisionnement et permettant le fonctionnement de l’IA. La supply chain est considérée comme une priorité de souveraineté nationale pour les États-Unis et ses alliés. Le maître d’œuvre de cette initiative diplomatique, le sous-secrétaire d’État à la CroissanceÉconomique Jacob Helberg, établissait un parallèle entre chaîne d’approvisionnement et territoire : « La souveraineté ne consiste plus à simplement protéger ses frontières. Elle consiste à assurer la fiabilité des chaînes d’approvisionnement de l’ère de l’IA ». 

La supply chain, une arme de guerre (économique) 

L’importance de cette question est confirmée par les obstacles (pénuries, gels des exportations) présents à chaque étape de ces filières. Ces obstacles aboutissent à l’apparition d’avantages commerciaux des fournisseurs sur les acquéreurs. Ces déséquilibres sont visibles dès leur commencement lors de l’extraction des matières premières. Les terres rares, utilisées pour la production de semi-conducteurs et d’autres composants, sont sous le contrôle de la Chine. 70 % des gisements et 90 % des sites dans lesquels ces minerais sont traités et raffinés se  trouvent sur son territoire. Au mois d’avril 2025, le ministère chinois du Commerce a mis en place pour sept d’entre eux (deux autres furent ajoutés en octobre) un système d’autorisations des exportations qui exigeait des informations précises sur le profil des acquéreurs étrangers de terres rares et l’usage qu’ils comptent en faire. Tout refus ou manquement de la part de ces derniers occasionne une retenue en douane de la marchandise. 

Ce contrôle des exportations s’applique aussi aux composants. L’exemple d’une ancienne filiale de Philips, Nexperia, qui produisait des puces électroniques utilisées dans l’industrie automobile en atteste. Après une tentative de reprise de contrôle de cette entreprise par l’État hollandais, le gouvernement chinois, par l’entremise de Wingtech possèdant 75 % des actions de Nexperia, a annulé les exportations de puces vers l’Europe en octobre 2025. Cela a entraîné une pénurie de composants ayant mis à l’arrêt des sites de production de fabricants européens. Un autre quasi-monopole menace l’équilibre de cette chaîne de valeur. Il s’agit du fondeur taïwanais TSMC, qui maîtrise les technologies de pointe nécessaires à la production de processeurs graphiques, les GPU, conçus par Nvidia, Qualcomm, AMD ou Intel. Environ 97 % de ces processeurs de dernière génération sont produits dans ses usines taïwanaises. L’île vit néanmoins dans la crainte d’une invasion de la Chine. Cette éventualité, qui a été considérée comme crédible par les services de renseignement américains d’ici 2027, mettrait à l’arrêt une filière de production de puces déjà sous tension. TSMC a accepté de construire ces nouvelles usines aux États-Unis en guise de prévention, mais la législation taïwanaise l’oblige à garder sur son territoire d’origine les unités de production où sont conservés les secrets de ses procédés de fabrications.

Cette guerre économique requiert un effort différent en matière de diplomatie. L’objectif n’est plus d’assurer le soutien ou la non-agression d’un État souverain, mais de réunir les conditions pour que des entreprises privées disséminées dans plusieurs pays se développent conjointement. Leurs intérêts doivent donc être communs. Concrètement, cela veut dire assurer la circulation des flux de marchandises, de capitaux et de données sans entrave ni interruption. Ces flux doivent en outre être résilients, c’est-à-dire être capables de se reconstituer en cas d’incident. Obtenir ce résultat requiert de prendre comme objets de réflexion stratégique les éléments (matière premières, composants, données) qui forment ces flux de circulation. Ceux-ci sont désignés par le terme de stack, à savoir les couches ( composants, modèles technologiques, logiciels, interfaces applicatives et standards) au sein desquelles ont eu lieu les échanges entre les acteurs qui rendent à terme possible le fonctionnement des modèles d’IA. Identifier la totalité des flux qui concernent ce stack permet de repérer les possibles points d’engorgement à contourner. 

Pax Silica, un instrument de la stratégie américaine en matière d’IA

Dépendance économique, relations internationales….l’IA, et les éléments du stack, sont à la confluence de nombreuses priorités stratégiques des États-Unis. Leur importance rendait nécessaire un plan d’action qui fut présenté à l’été 2025. Il récapitule les enjeux économiques, technologiques et politiques pour la puissance américaine que l’IA occasionne et énonce les objectifs à atteindre sur ce sujet pour maintenir la prospérité et l’indépendance économique des États-Unis. 

L’exportation de solutions technologiques originaires des États-Unis relève à la fois d’objectifs économiques (pour améliorer le chiffre d’affaires de champions américains de la Tech) que diplomatiques (en faisant collaborer des États par lesquels passent les filières d’approvisionnement du stack). C’est pour cette raison que la première étape de la Pax Silica est une stratégie commerciale nommée l’AI Export Program.  Celle-ci a fait l’objet d’un décret présidentiel signé le 23 juillet 2025. Il confiait au ministère américain du Commerce la mission de concevoir une stratégie de promotion de ce qui forme «l’american AI technology stack ». Ce que cette initiative cherche à exporter, ce ne sont pas des produits — smartphones ou semi-conducteurs — ni des logiciels, mais un écosystème logistique international piloté par des entreprises américaines : d’Nvidia à OpenAI, en passant par Amazon.

Ensemble, ces acteurs couvrent l’intégralité de la chaîne, de la production et l’exploitation des composants du stack technologique jusqu’aux solutions accessibles au grand public.

[Illustration 1  couchent qui composent le stack]

À l’issue de sa conception, l’AI Export Program a été présenté à la fin de l’année 2025. Il a donné lieu à un appel d’offres lancé entre le 1er avril et le 30 juin 2026 par le ministère américain du Commerce aux entreprises américaines spécialisées dans les nouvelles technologies. Les entreprises participantes doivent se réunir en un consortium qui mettra au point une proposition technique et commerciale rendant possible le fonctionnement de modèles d’IA destinés à des marchés précis. Les règles de cet appel d’offre précisent que les propositions doivent prendre pour modèle le stack, de manière à garantir qu’à chacune de ses étapes, des organisations américaines contrôlent effectivement la chaîne de valeur. Des entreprises étrangères peuvent faire partie des consortiums, mais pour chaque proposition, plus de la moitié des composants doivent être produits par des entreprises américaines. La propriété intellectuelle des systèmes apprenant (brevets, code sources) doit rester sous leur contrôle. Chaque proposition commerciale doit en outre préciser le pays ou la région du monde auxquels elle est destinée, en précisant les acteurs économiques qui y sont présents.

Les lauréats seront sélectionnés selon leur capacité à servir les intérêts américains. Ils bénéficieront d’un soutien actif de l’État, qui prendra deux formes : une mise en relation avec des acheteurs de pays tiers lors d’événements internationaux — visites de chefs d’État, sommets diplomatiques — et un accompagnement administratif facilitant l’obtention de subventions et d’autorisations d’exportation. Un tel soutien n’est pas anecdotique tant les autorités américaines sont investies pour assurer le succès du secteur de la Tech. Elles ont un droit de regard sur les accords commerciaux passés avec des partenaires stratégiques. Les accords de Washington signés en décembre 2025 entre les États-Unis et la République Démocratique du Congo en fournissent un exemple. Cet accord stipule que les réserves d’actifs stratégiques, en l’occurrence les gisements de minerai de cobalt, doivent être disponibles en priorité à des investisseurs américains. Ceux provenant de pays tiers ne pourront y accéder qu’après le contrôle des autorités américaines. Par ailleurs, un service de « conciergerie » destiné à faciliter l’acquisition de solutions et de composants provenant des États-Unis a été mis en place au printemps 2026 dans 270 ambassades et consulats américains. Cette offre est destinée en priorité aux pays membres de la Pax Silica. 

Quels aqueducs numériques pour la Pax Silica ?  

La Pax silica et l’AI Export Program aspirent à un résultat identique : la constitution et l’approvisionnement d’un réseau de production, d’où chaque membre tirera profit et qui fera fonctionner, de manière fiable, un modèle apprenant. La déclaration de Washington de décembre 2025 indique que la totalité des signataires vont investir, via des joint-ventures ou bien des projets d’aménagements publics pour bâtir des infrastructures techniques (data-centers, câbles sous-marins) préservées des tentatives d’interférences des puissances adverses. Ces investissements doivent à terme donner lieu à des systèmes d’IA qui soient dignes de confiance. 

Par conséquent, l’adhésion d’un nouveau membre (voir illustration 2) est suivie par la signature d’un accord de coopération pour construire des installations physiques ou mettre au point des dispositifs de sécurité. Celle des Philippines fut l’occasion d’annoncer la construction d’un hub de production de composants d’une surface totale de 1620 hectares, soit dix fois la superficie de l’usine Stellantis de Poissy, qui disposerait d’un statut territorial particulier. Un autre projet d’ampleur formé à la faveur de l’élargissement de la Pax Silica est l’America-India Connect Initiative. Présenté le 23 février 2026 pendant le sommet sur l’IA de New Delhi par Sundar Pichai (le PDG de Google dont l’entité-mère Alphabet prendra à sa charge son coût de 15 milliards de dollars), ce projet prévoit l’installation de câbles sous-marins qui relieraient l’Inde à l’Afrique du Sud, Singapour et l’Australie. Il est le signe de l’adhésion de l’Inde à un groupe d’États dont les membres disposent de moyens pour disposer d’un écosystème d’IA souverain performant.

[Illustration 2  Membres  et date d’adhésion de la Pax silica]

Une fois constituée, la Pax Silica serait davantage semblable à une zone démilitarisée qu’à un espace de libre-échange. Ses membres doivent bénéficier de mesures de sécurité supplémentaires contre les menaces ayant l’IA comme vecteur. Elle est utilisée à des fins malveillantes de multiples manières (création de deepfakes, recherches de vulnérabilités technologiques), y compris par des acteurs étatiques. La société OpenAI a annoncé au début du mois de juin avoir identifié des campagnes de désinformation cherchant à semer la discorde au sein de la société américaine à partir d’allégations et de créations visuelles mensongères sur les mesures (comme l’instaurations de droits de douanes et la construction de data center) du gouvernement de Donald Trump. Le rapport précise que les auteurs de ces campagnes ont utilisé ChatGPT depuis la Chine, où le chatbot est inaccessible à moins d’utiliser un VPN. Cette mesure signifie que les autorités chinoises ont nécessairement détecté les couloirs de données de ces réseaux cryptés.
Une autre menace touchant les modèles d’IA agentiques a fait son apparition. Si un tel modèle est connecté à la fois aux données confidentielles du système d’information d’une entreprise et à un réseau non maîtrisé comme Internet, un attaquant peut alors l’exposer à des instructions malveillantes dissimulées — des prompt injections — capables de détourner son comportement

Pour faire face à ces menaces, un membre s’est engagé dans la recherche de technologies pour s’en protéger, les Émirats-Arabes-Unis. Le pays du Golfe cherche à diversifier son économie des hydrocarbures en hébergeant sur son territoire des entreprises à la pointe du cloud computing et de l’intelligence artificielle. L’une d’entre elles, G24, a présenté au mois de février 2026 un projet de régulation des modèles d’IA de fondation à partir de la surveillance des puces électroniques. Ce projet cherche à mettre au point ce que les militaires américains nomment un « common operating picture », c’est-à-dire une représentation unifiée permettant de suivre en temps réel le déroulement d’un incident, comme une bataille, depuis un poste de commandement. Ce que l’entreprise émiratie cherche à représenter, c’est l’activité de l’environnement informatique qu’elle contrôle à partir du fonctionnement des puces électroniques d’origine américaine. Ce système de conformité technologique renseignerait en temps réel l’emplacement et la fréquence d’utilisation de ces puces. Les contrôleurs situés au poste de commandement pourront connaître l’identité de l’organisme qui contrôle un système d’intelligence artificielle. Le projet n’est pas encore abouti, mais en cas de succès, il ferait office de modèle prêt à être répliqué dans les autres systèmes (comme ceux promus par l’AI Export Program), présents dans les pays membres de la Pax Silica. 

Si tu veux la paix, prépare la tech

La Pax Silica marque une évolution dans la manière d’associer commerce et sécurité. La recherche d’efficacité à tout prix par les acteurs privés en s’implantant là où les coûts sont moindres a laissé place à la prise en compte d’impératifs de sécurité économique. Cette initiative témoigne aussi de l’importance grandissante des entreprises américaines pour atteindre les objectifs économiques, technologiques et diplomatiques de l’État. Leur rôle a fait l’objet d’une conférence à laquelle a participé Jacob Helberg. Les entreprises américaines, et notamment celles de la Tech contribuent à la puissance économique américaine. Les montants qu’elles consacrent aux travaux de R&D sont supérieurs, et de loin, au budget public destiné à la recherche. Leurs études de marché enrichissent le travail des services de renseignement pour identifier des acteurs privés ou publics à surveiller. En accueillant les talents du monde entier dans leurs équipes, elles pratiquent enfin une forme nouvelle de diplomatie. 

Le rôle de l’État se limite à la protection physique et numérique des installations et des modèles contre les risques venus de l’extérieur, à l’instar des limes qui protégeaient l’Empire romain. Il veille aussi au maintien d’un ordre en éliminant tout ce qui peut le menacer. L’affrontement entre le ministère de la défense américain et la société Anthropic est l’illustration de cette politique. En refusant de laisser les services du Pentagone avoir un usage militaire de ses modèles d’IA, Anthropic a subi le même traitement que les entreprises suspectées de rendre possible des opérations d’espionnage et de sabotage, comme Huawei. Elle a été classée dans une catégorie d’organisations dont le nom est supply chain risk.       

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