La mise en œuvre des moyens spatiaux repose sur une infrastructure souvent moins visible que les satellites eux-mêmes : le segment-sol. Il regroupe l’ensemble des moyens permettant de communiquer avec les satellites, de les piloter et d’exploiter les données qu’ils produisent. Cette composante devient centrale à mesure que le nombre de satellites augmente. Selon Union of Concerned Scientists, plus de 9 000 satellites étaient actifs en 2024, contre environ 2 000 dix ans plus tôt.

D’après les estimations de Novaspace de décembre 2025, le segment-sol représente désormais un marché cumulé de l’ordre de 106 milliards de dollars à l’horizon de la prochaine décennie, porté par le développement des constellations et des services associés. À un niveau plus immédiat, certaines analyses situent la taille du marché autour de 16,8 milliards de dollars en 2024, avec une croissance soutenue attendue dans les années à venir.

Si l’accès à la donnée spatiale tend aujourd’hui à se démocratiser, cela repose, cela repose non seulement sur des infrastructures en orbite, mais aussi sur un segment sol capable de traiter un volume croissant de données. Ainsi, le segment-sol conditionne la continuité des services, la rapidité d’accès aux données et, dans certains cas, la sécurité des opérations.

Une infrastructure critique pour les opérations spatiales

Le segment-sol assure trois fonctions essentielles : la télémesure et la télécommande des satellites, la réception des données et leur traitement. Il intervient dès la phase de lancement, puis tout au long de la mission. Pour les satellites en orbite basse, les contraintes sont particulièrement fortes : chaque passage au-dessus d’une station dure quelques minutes, ce qui impose un réseau mondial pour garantir des communications régulières.

Cette exigence technique se traduit par des coûts significatifs. Le segment-sol peut représenter jusqu’à un tiers du coût total d’un programme spatial et entre 10 % et 15 % des dépenses opérationnelles d’un opérateur. La construction d’une station implique des investissements en infrastructures, en compétences spécialisées et en procédures de licence pour l’utilisation des fréquences.

Face à ces contraintes, certains opérateurs font le choix de ne pas disposer de leurs propres stations et s’orientent vers des solutions mutualisées. 

L’émergence d’un marché de services : le GSaaS

Le Ground Segment as a Service (GSaaS) repose sur la mise à disposition de réseaux de stations-sol partagés. Les opérateurs accèdent à ces infrastructures à la demande, sans supporter les coûts de construction. Ce modèle permet de transformer des dépenses d’investissement (CAPEX, liées à l’acquisition d’infrastructures) en dépenses opérationnelles (OPEX, liées à l’usage d’un service).

Des acteurs comme Amazon Web Services (AWS) ont structuré ce marché avec des offres comme AWS Ground Station, dont la tarification dépend de la bande de fréquence utilisée. Les communications en « bande étroite » (faible largeur de spectre, adaptées à la télémétrie) sont facturées entre 3 et 10 dollars par minute, tandis que les communications en « bandes plus larges » (largeur de spectre plus importante, adaptées aux flux de données volumineux comme l’imagerie) varient entre 10 et 22 dollars par minute.

Le marché regroupe aujourd’hui des acteurs variés, allant des opérateurs historiques comme Kongsberg Satellite Services, Swedish Space Corporation, KSAT ou des entreprises plus récentes, comme le français Skynopy. 

La concurrence entre fournisseurs repose sur plusieurs critères structurants :

  • la couverture géographique des stations 
  • la fréquence et la fiabilité des contacts avec les satellites 
  • la latence de transmission des données 
  • le niveau de sécurité des communications 
  • la capacité à proposer des services intégrés (stockage, traitement, automatisation)

Données, performance et transformation technologique

L’importance du segment-sol s’explique par le rôle central de la donnée dans les modèles économiques spatiaux. Les satellites d’observation peuvent produire plusieurs téraoctets de données par jour qui doivent être traitées pour être ensuite valorisées chez de potentiels clients. Ainsi, le délai entre l’acquisition et la disponibilité de ces données dépend directement de l’architecture du segment-sol. Certaines missions tolèrent des délais de l’ordre de 30 minutes à 1h30, tandis que d’autres, notamment dans l’Internet des objets (IoT), visent des latences inférieures à 15 minutes, nécessitant une densité accrue de stations et une optimisation des opérations.

Dans ce contexte de recherche permanent de performance, les stations évoluent vers des fonctions plus intégrées, avec des capacités de traitement local et une connexion directe aux infrastructures cloud. Cette évolution améliore la rapidité de mise à disposition des données. 

Parallèlement, les architectures en orbite évoluent également. Les liaisons optiques inter-satellites permettent de transférer des données d’un satellite à un autre avant leur descente vers le sol, avec des débits pouvant atteindre 1,8 Gbit/s. Elles réduisent la dépendance immédiate à une station visible, et permettent de faire descendre la donnée par un satellite de la constellation qui aurait une station-sol à portée d’émission.  Avec un tel fonctionnement, une image, pour le cas d’un satellite d’observation, pourrait être immédiatement descendue en sol.

Enfin, chez l’utilisateur final, les antennes plates (flat antennas), ou antennes à commande électronique, permettent de suivre plusieurs satellites sans mouvement mécanique, améliorant l’efficacité des liaisons, notamment pour les usages internet de type Starlink dont un lien permanent doit être établi avec le satellite. 

Sécurité, souveraineté et nouveaux usages opérationnels

Le segment-sol, point d’accès direct aux satellites, devient une cible potentielle pour l’interception de données, le brouillage ou l’envoi de commandes malveillantes. Un exemple marquant est l’attaque menée contre le réseau de Viasat au début du conflit en Ukraine en 2022. Cette opération a ciblé le segment-sol et perturbé des milliers de terminaux, avec pour objectif de réduire les capacités de communication de l’armée ukrainienne. 

Dès lors, la sécurisation des infrastructures devient une priorité. Si cette recherche de résilience passe la cybersécurité, elle peut également se traduire par la recherche d’une architecture mobile, compacte et rapide à mettre en œuvre. Par le passé, l’entreprise américano-canadienne Maxar proposait la solution mobile Tactical Architecture for Near-real-time Global Operations (TANGO), déployable en moins d’1h30 et capable de délivrer de la donnée spatiale directement sur un théâtre d’opération. 

Ces approches traduisent une diversification des architectures : aux grandes stations fixes s’ajoutent des solutions mobiles, adaptées à des besoins opérationnels spécifiques, civils comme militaires. 

Vers une recomposition du segment-sol

L’évolution du segment-sol s’inscrit dans une transformation plus large du secteur spatial. L’augmentation du nombre de satellites, la croissance des volumes de données et les exigences en matière de réactivité conduisent à repenser l’organisation des infrastructures terrestres.

Le développement du GSaaS, l’intégration avec les environnements numériques et l’essor des liaisons inter-satellites modifient les équilibres entre segment spatial et segment-sol. Les stations ne disparaissent pas, mais leur rôle évolue : elles deviennent des points d’ancrage dans des architectures maillées.

Dans ce contexte, la capacité à organiser efficacement la circulation des données entre l’orbite et le sol, à sécuriser les échanges et à adapter les infrastructures aux usages constitue un facteur déterminant pour les opérateurs.

Victor-Charlie  

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