Sur le modèle du Nutri-Score, EU Score note de AAA à C la souveraineté des solutions technologiques, européennes ou non. Son premier classement, l’EU Tech 300, montre que l’offre européenne existe bel et bien, mais que beaucoup d’acteurs qui s’en réclament ne maîtrisent ni leur sous-traitance ni leur code source. Olivier Rohou, fondateur de EU Score et EU Tech 300, explique comment la plateforme veut peser sur les achats publics et privés, et sur les décisions des institutions européennes.

Vous avez lancé EU Score, une plateforme qui ambitionne de mesurer la souveraineté des solutions technologiques. Comment fonctionne concrètement cette notation et quels critères permettent de déterminer qu’une entreprise est véritablement européenne et souveraine ?

Olivier Rohou : EU-score.tech est une plateforme collaborative à but non lucratif et indépendante, qui attribue un EU Score — de AAA à C — à l’ensemble des solutions technologiques, européennes ou non. Si l’UE est le plus grand marché du monde avec 450 millions de consommateurs, alors devenons 450 millions de consommateurs responsables. C’est la logique du Nutri-Score, appliquée aux technologies.

Nos critères sont publics : siège social, localisation des salariés pays par pays, nationalité des actionnaires et des sous-traitants, fournisseurs de cloud, respect des valeurs de l’UE, certifications, propriété et ouverture du code source. Ils évoluent, ainsi que leur pondération, avec les retours de nos membres : donneurs d’ordre, dirigeants de la tech, fonds.

Un point essentiel : une entreprise européenne n’est pas nécessairement souveraine. Un siège en Europe ne suffit pas si le capital ou les infrastructures critiques sont contrôlés depuis l’extérieur du continent. Nous notons aussi des solutions non européennes, car à compétence égale, il vaut mieux choisir le meilleur EU Score. La souveraineté n’est pas binaire : elle se mesure en dimensions.

En juin dernier, vous avez dévoilé le premier classement EU Tech 300. Que révèle cette cartographie sur les forces et les faiblesses de l’écosystème technologique européen ? Certaines dépendances vous ont-elles particulièrement surpris ?

OR : L’EU Tech 300 rassemble les entreprises technologiques affichant le meilleur EU Score dans leur catégorie. Face aux monopoles américains et chinois, il dessine les contours d’une 3ème voie européenne : il existe des champions dans la quasi-totalité des domaines stratégiques. L’Europe ne part pas de zéro ; le problème est que cette offre reste trop peu visible dans les décisions d’achat.

L’autre enseignement est plus préoccupant : la présence d’acteurs européens sur un marché ne signifie pas que nous maîtrisons la chaîne de valeur. Nos cartographies montrent que ce n’est pas tant la dépendance aux fournisseurs extra européens qui frappe, mais la faible maîtrise de deux maillons essentiels : la sous-traitance et le code source. Une solution peut être développée en Europe par une entreprise européenne, tout en ayant une partie de sa production logicielle externalisée hors du continent, ou en reposant sur du code dont elle ne détient ni la propriété ni la gouvernance. C’est ce qui nous a le plus surpris : cette perte de maîtrise, invisible au quotidien, cachée derrière des étiquettes « européennes ».

Nous ne plaidons ni pour le protectionnisme ni pour le boycott, mais pour le choix éclairé : connaître nos dépendances, connaître nos alternatives, et s’assurer qu’elles sont réellement mises en concurrence au moment de l’achat.

EU Score ambitionne de devenir une référence pour les acheteurs de solutions technologiques. Qui utilise aujourd’hui concrètement votre notation ? Des entreprises ou des administrations s’en servent-elles déjà pour orienter leurs achats, et comment entendez-vous faire reconnaître votre méthodologie comme un référentiel fiable et indépendant ?

OR : Les premiers usages sont réels. Des milliers de consommateurs s’informent sur EU-score.tech de l’impact réel de leurs consommations. L’EU Score a été cité dans le rapport du Conseil de l’IA et du Numérique sur la souveraineté, et des entreprises l’affichent désormais comme argument commercial — preuve que la transparence peut servir le commerce plutôt que le pénaliser. Directions achats et DSI nous sollicitent de plus en plus sur la souveraineté de leurs prestataires : la demande existait avant nous ; nous lui donnons un outil.

Nous développons deux prolongements : le EU Score des investisseurs, calculé selon les sociétés qu’ils financent, et une activité de Data Intelligence qui structure des données stratégiques utiles à l’UE — fusions, niches technologiques sans alternative européenne encore existante.

Pour être crédibles, trois principes. La transparence : critères et règles accessibles à tous. La vérifiabilité : un modèle collaboratif de type Wikipédia avec des IA de fact-checking. L’indépendance : notre statut à but non lucratif garantit qu’aucun acteur ne peut influencer son score. À terme, nous travaillons à un modèle que nous espérons voir standardisé, comme le Nutri-Score.

EU Tech 300 : The Front Row, vous souhaitez désormais porter des propositions auprès des institutions européennes et des responsables politiques. Pourquoi prolonger votre travail de cartographie par une démarche d’influence ? Quelles mesures concrètes vous semblent aujourd’hui prioritaires pour renforcer la souveraineté technologique européenne ?

Face aux GAFAM, l’Europe a longtemps joué en ordre dispersé. Pourtant, l’EU Tech 300 démontre que l’offre existe déjà avec des alternatives crédibles. Mais cette cartographie ne suffit pas : sans engagement des acheteurs et sans poids collectif, aucun score ne changera les rapports de force.

C’est l’ambition d’EU Tech 300 : The Front Row : permettre à ces acteurs de porter une voix commune auprès des institutions et des responsables politiques. Leurs premières revendications, définies par le collectif lui-même, seront publiées prochainement.

La fenêtre politique est ouverte. Trois priorités : intégrer la souveraineté dans les achats publics et privés, maîtriser nos infrastructures critiques et rendre l’offre européenne plus visible et accessible.

Notre objectif : donner à l’Europe les moyens d’identifier son offre technologique et d’agir pour la renforcer.

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