Il faut défendre VIGINUM (le Service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères). Le soupçon de censure, l’exigence de résultats immédiats et les attentes démesurées ne doivent pas faire oublier l’utilité de cette capacité nationale. Son histoire technique éclaire ce qu’elle apporte. Le chantier à poursuivre est celui du continuum avec l’Intérieur, que nous avions abordé autour de CONFIRMA (projet de recherche consacré à la contre-argumentation face aux fausses informations) dès 2020.

Par Didier Bazalgette

VIGINUM ne doit pas devenir le bouc émissaire de toutes nos inquiétudes sur l’information. Lui demander de protéger le débat public, puis suspecter par principe toute intervention publique dans cet espace, enferme son action dans une impasse. Je souhaite défendre le choix d’avoir créé ce service et le travail de ses équipes. Nous avons besoin de savoir qui organise une manipulation, avec quelles infrastructures et par quels procédés. Renoncer à cette connaissance laisserait précisément l’avantage aux acteurs qui dissimulent leur intervention.

Un site peut imiter celui d’un journal sans pénétrer ses serveurs : domaine trompeur, présentation familière, comptes de diffusion. La réputation du média devient la ressource exploitée. Créé en juillet 2021 auprès du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, VIGINUM détecte et caractérise les ingérences numériques étrangères. Son intérêt pour la communauté cyber est immédiat : retrouver des infrastructures, rapprocher des comportements, suivre des modes opératoires et constituer des preuves. La compromission de la confiance peut emprunter d’autres chemins que l’intrusion informatique.

Mon regard sur ce service vient des années passées à la Direction générale de l’armement (DGA), puis à l’Agence de l’innovation de défense (AID), au contact des recherches sur la cognition, l’intelligence artificielle et les facteurs humains. Selon les projets, j’en accompagnais les travaux où mon avis était sollicité. Une préoccupation traversait ces activités : à quelles conditions un résultat scientifique devient-il un outil dont un opérateur peut se servir ? C’est sous cet angle que je soutiens VIGINUM et que je souhaite voir consolider la continuité de son action avec celle de l’Intérieur.

Le procès en « ministère de la vérité » manque ainsi sa cible. La mission de VIGINUM porte sur des opérations étrangères, leurs procédés et leur amplification inauthentique ; elle ne lui confère pas un magistère sur les opinions. Cette distinction oblige le service et permet de l’évaluer. Le rapport sénatorial de 2026 sur le bouclier européen de la démocratie apprécie favorablement le modèle français et évoque une cinquantaine de modes opératoires associés à douze nationalités. Ce bilan mérite mieux qu’une suspicion de principe.

Une utilité que les enquêtes rendent visible

Les dossiers publiés permettent de comprendre de quoi il est question. En juin 2023, VIGINUM décrit, dans la campagne RRN (« Reliable Recent News », nom donné à cette campagne de manipulation de l’information), l’usurpation de sites de médias par des noms de domaine trompeurs, la création de sites d’actualité et l’emploi de faux comptes pour relayer les contenus. Le service recense alors 355 domaines usurpant l’identité de médias. Le procédé associe une infrastructure web, une apparence éditoriale crédible et des relais de diffusion. L’analyse de cette combinaison relève pleinement des préoccupations d’un professionnel de la cybersécurité.

Portal Kombat apporte un autre exemple. Les investigations publiées en 2024 mettent en évidence un réseau de portails, l’automatisation de publications et le recours au référencement pour rendre les contenus accessibles aux audiences ciblées. Elles identifient également le rôle de l’entreprise TigerWeb dans la création et l’administration des sites. Ces éléments déplacent l’enquête vers les moyens de production et de distribution de l’information. On comprend alors pourquoi l’examen du seul texte, même particulièrement trompeur, ne peut suffire à décrire une opération.

Le rapport Storm-1516 s’appuie, pour sa part, sur 77 opérations documentées jusqu’au 5 mars 2025. Il examine les contenus, leurs chaînes de diffusion et les acteurs impliqués. Ce travail permet de rapprocher des épisodes apparemment sans relation. Pour un responsable cyber, l’intérêt est familier : connaître un mode opératoire aide à reconnaître une activité qui change d’adresse ou de présentation. On ne peut réduire ces résultats à des commentaires sur l’actualité. Ils construisent une connaissance de l’adversaire, réutilisable au-delà de chaque publication.

Avant VIGINUM, préparer les outils et penser leur emploi

Présenter VIGINUM comme une simple réponse administrative à la désinformation ferait également disparaître le travail qui a préparé ses conditions techniques. À la DGA, les recherches sur l’information faisaient dialoguer informaticiens, spécialistes des mécanismes de croyance et opérationnels. Un détecteur performant sur un corpus expérimental devait encore trouver sa place dans une enquête, puis dans une décision. Cette maturation mérite d’être rappelée : créer une capacité durable exige des recherches, des essais et des transferts que l’annonce institutionnelle ne suffit jamais à produire.

CONFIRMA faisait partie des projets sur lesquels mon avis était sollicité. Nous cherchions à rapprocher les possibilités du traitement automatique du langage des questions posées par la circulation et la réception de l’information. Cela exigeait de comprendre les usages des médias, les différences entre publics et les contraintes de l’action. Une équipe de recherche avait besoin de ces échanges pour éviter de résoudre un problème techniquement bien défini, mais éloigné de celui que rencontrait son futur utilisateur.

C’est dans cette perspective que je suis allé chercher Jean Langlois-Berthelot après une intervention que nous avions donnée ensemble en 2019 devant le coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme. Nous étions trois intervenants : Jean, le directeur du département d’informatique de l’École polytechnique et moi-même. Nous y abordions le machine learning et l’identification en ligne. Ancien du COS (Commandement des opérations spéciales), Jean exerçait alors des responsabilités importantes au sein d’un média interculturel. Cette double expérience m’intéressait pour prolonger le travail : elle associait la connaissance des contraintes opérationnelles à celle de la production et de la réception des contenus.

Dans les réflexions autour de CONFIRMA, Jean et moi avons ainsi soulevé, en 2020, la question du continuum avec l’Intérieur. Comment relier l’analyse d’une opération informationnelle à la prise en charge de ses conséquences dans l’espace national ? Nous posions peut-être cette question trop tôt. Elle demandait de penser simultanément les outils, leurs utilisateurs et le passage entre administrations. Les progrès réalisés depuis donnent aujourd’hui à cette interrogation une portée très concrète.

Les projets permettent de suivre la maturation des outils. VerDi constitue un premier jalon : l’AID le décrit comme un projet d’identification automatisée de fausses informations et d’omissions sur Internet. CONFIRMA en a prolongé les résultats. L’attention portée aux omissions élargissait déjà l’analyse : comprendre un contenu suppose aussi d’examiner ce qu’il sélectionne, ce qu’il laisse de côté et les éléments disponibles pour le discuter.

CONFIRMA, dont le nom renvoie à la contre-argumentation contre les fausses informations, élargissait le problème. Les rapports de l’équipe Wimmics d’Inria documentent le projet DGA sur la période 2018–2020 et identifient Storyzy, Inria et l’Institut Jean Nicod comme partenaires. Le programme rapprochait traitement automatique du langage, théorie de l’argumentation et étude des mécanismes cognitifs.

Les travaux de Wimmics décrivent quatre opérations distinctes : extraire les arguments employés dans un contenu, déterminer leur position à l’égard d’un sujet, sélectionner ceux auxquels répondre et rechercher des contre-arguments dans des sources de référence. Le rapport 2020 précise le recours à un module de détection des positions fondé sur BERT (Bidirectional Encoder Representations from Transformers, modèle de traitement automatique du langage). Les travaux citent Elena Cabrio, Serena Villata et Jérôme Delobelle. Cette précision importe : repérer une position favorable ou défavorable relève d’une tâche différente de l’évaluation de la vérité d’un énoncé.

Le bilan de l’AID décrit également une analyse plus fine des textes, la chronologie de leur diffusion et l’identification de communautés qui partagent des informations trompeuses. Il fait état d’expérimentations utilisant un chatbot pour étudier les échanges d’arguments. Certaines briques ont atteint une maturité suffisante pour être intégrées à la plateforme Storyzy. Voilà un transfert technologique identifiable, entre résultats de recherche et produit industriel.

Storyzy a ensuite été cité, avec Sahar, parmi les premiers fournisseurs de VIGINUM lors du Forum international de la cybersécurité de 2022. Des recherches soutenues par la défense ont donc alimenté une offre industrielle mobilisée dans la protection de l’espace informationnel. Cette filiation ne permet pas d’identifier les modules effectivement déployés par le service. Elle établit en revanche que sa création s’inscrit dans un effort antérieur de recherche et de transfert. Il faut reconnaître cette continuité lorsque l’on juge l’investissement public consenti.

D’autres projets m’avaient familiarisé avec cette difficulté du passage à l’usage. J’ai accompagné à la DGA MEEGAPERF (« EEG Monitoring for PERFormance Anticipation », projet d’anticipation des performances à partir de l’électroencéphalogramme), le projet RAPID (Régime d’appui à l’innovation duale) conduit entre 2011 et 2015, qui recherchait dans l’électroencéphalogramme des marqueurs de dégradation des performances physiques et cognitives. Son objet était différent, mais la question méthodologique reste décisive : que mesure exactement un indicateur, avec quelle fiabilité, et quelle décision permet-il d’éclairer ? Cette expérience des facteurs humains nourrit mon attention à la manière dont les analystes utilisent aujourd’hui des outils de détection.

TACTIC, soutenu dans le cadre d’ASTRID 2012 (Accompagnement spécifique des travaux de recherches et d’innovation défense) et porté par MASA Group, illustrait un autre aspect du problème : l’interface entre l’homme et le système de commandement. Il s’appuyait sur le simulateur SWORD pour éprouver une interface sur tablette, attentive au contexte et à l’expression des ordres au format BML (Battle Management Language, langage permettant de formaliser les ordres militaires). L’opérateur devait pouvoir comprendre et agir. En 2022, ma participation comme vice-président au comité d’évaluation ASTRID consacré à la guerre cognitive a prolongé cette réflexion sur les liens entre recherches, dispositifs techniques et emploi opérationnel.

La solidité d’une défense tient à celle de ses preuves

VIGINUM poursuit aujourd’hui ses propres développements. D3lta, conçu par son Datalab, recherche les textes copiés, reformulés ou traduits en combinant proximité sémantique, proximité graphémique (similarité dans la forme écrite des mots) et langue. L’article de Manon Richard, Lisa Giordani, Cristian Brokate et Jean Liénard, déposé en décembre 2023, décrit des essais sur un corpus synthétique puis sur des données de Twitter Transparency. Pour l’investigation, l’enjeu est de retrouver une même matière informationnelle sous plusieurs formes : une variation de vocabulaire ou une traduction ne doit pas suffire à masquer les reprises.

Un regroupement de textes proches fournit un signal, jamais à lui seul la preuve d’une ingérence étrangère. Dépêches et traductions légitimes produisent aussi des ressemblances. L’analyste doit croiser les comportements, la chronologie et les autres indices. Reconnaître ces limites renforce la méthode : une capacité sérieuse sait distinguer ce qu’elle détecte de ce qu’elle démontre. Le code public de D3lta permet justement d’examiner les choix techniques et de les éprouver sur d’autres corpus. Voilà un terrain concret pour la contradiction scientifique.

L’exploitation de ces signaux demande une chaîne de traitement rigoureuse. Je considère qu’un dossier doit pouvoir relier chaque conclusion aux éléments qui l’ont fondée : URL observée, date de collecte, contenu conservé, transformation appliquée et version de l’outil utilisé. Si un texte est traduit avant analyse, la traduction et l’original doivent rester distinguables. Si un regroupement dépend d’un seuil de similarité, ce seuil doit être connu. Cette traçabilité permet de comprendre pourquoi deux analyses diffèrent et de reprendre une investigation lorsque de nouveaux éléments apparaissent.

La chronologie aide à distinguer les reprises ordinaires d’une diffusion coordonnée. Des dizaines de comptes publiant dans une fenêtre très courte appellent un examen différent de textes semblables espacés de plusieurs mois. Il faut cependant vérifier les causes communes possibles : événement, dépêche ou publication programmée. Le signal temporel prend son sens avec les contenus et les relations entre comptes.

Sur les infrastructures, un hébergement partagé n’identifie pas un opérateur, pas plus qu’un modèle de site répandu. La solidité vient de la convergence d’observations indépendantes et de l’examen des hypothèses concurrentes. Les équipes cyber connaissent cette discipline de l’attribution. Nous devons la demander à VIGINUM comme aux autres acteurs, sans assimiler l’incertitude explicitée à un aveu d’incompétence. Rendre un raisonnement vérifiable, avec son niveau de confiance, apporte davantage à la sécurité collective qu’une certitude spectaculaire fondée sur une coïncidence.

La capitalisation de la connaissance constitue une autre brique. VIGINUM a publié une doctrine d’utilisation d’OpenCTI (plateforme open source de gestion et de partage de la connaissance sur les cybermenaces) pour structurer et partager la connaissance de la menace informationnelle. Le service adapte ici un outil initialement développé par l’ANSSI, le CERT-EU et l’association Luatix, auquel contribue aujourd’hui Filigran. Sa contribution porte notamment sur les règles communes de description et de capitalisation des observations.

La traduction française de DISARM (référentiel de description des tactiques et techniques de manipulation de l’information) apporte un vocabulaire pour décrire les tactiques et les techniques des opérations informationnelles. Elle facilite la comparaison entre dossiers et entre partenaires. Une nomenclature n’établit cependant ni l’identité du commanditaire ni l’effet d’une opération. Sa valeur réside dans la précision des descriptions qu’elle rend possibles. Le dépôt public distingue clairement la matrice d’origine et le travail de traduction effectué par les analystes de VIGINUM.

L’interopérabilité doit préserver les nuances de l’analyse. Lorsqu’un domaine, un compte et une campagne sont reliés dans une base, chaque relation doit conserver sa provenance et son degré de certitude. Une hypothèse reproduite par plusieurs partenaires reste une hypothèse tant qu’aucune observation nouvelle ne vient la confirmer.

Exiger des résultats, sans demander l’impossible

L’efficacité mérite d’être discutée sérieusement. Les vues et les engagements ne mesurent pas directement un changement d’opinion ; VIGINUM souligne lui-même les difficultés de comparaison et les possibilités de gonflement artificiel. Cette limite ne rend pas l’investigation inutile. En cybersécurité, l’intérêt d’identifier une infrastructure hostile ne dépend pas de notre capacité à chiffrer chaque dommage évité. Il faut distinguer qualité de la détection, robustesse de l’attribution, portée de la diffusion et effets sur les publics. Leur confusion fabrique des promesses intenables, puis des déceptions prévisibles.

L’ouverture du code par le Datalab offre une réponse concrète au soupçon d’opacité. Elle permet d’examiner une partie des méthodes, sans prétendre rendre publique chaque investigation. Il faut prolonger cette démarche par des protocoles reproductibles précisant corpus, paramètres et conditions d’essai. Les chercheurs doivent pouvoir discuter les résultats et les analystes signaler les erreurs. Défendre VIGINUM consiste aussi à soutenir cette capacité d’apprentissage lorsque les langues, les formats et les procédés adverses évoluent.

Dans ces essais, je donnerais une place particulière aux cas légitimes qui ressemblent superficiellement à une manipulation : syndication de dépêches, campagnes commerciales déclarées, traductions autorisées, messages d’alerte repris à l’identique. Ils permettent d’évaluer le risque de fausse alerte. Il faut également séparer les données utilisées pour mettre au point un détecteur de celles qui servent à mesurer sa performance. Retrouver dans le test des variantes des textes déjà vus pendant la mise au point peut donner une impression trompeuse de généralisation.

À grande échelle, même un faible taux d’erreur peut saturer les analystes. L’évaluation doit donc mesurer le nombre de dossiers pertinents obtenus pour une quantité donnée de travail humain. L’outil doit libérer du temps pour les vérifications difficiles et permettre de contester ses propositions. C’est le rendement de l’ensemble formé par le logiciel et l’équipe qui compte.

Finançons cette évaluation dans la durée : corpus multilingues indépendants, suivi des erreurs, délais de vérification et charge des fausses alertes. Pour les réponses publiques, étudions aussi le risque d’amplifier une opération jusque-là peu visible. Une bonne détection n’impose pas automatiquement une dénonciation publique. La discrétion d’une réponse ne démontre pas davantage l’inutilité du travail accompli. Le jugement doit porter sur la pertinence des décisions et la qualité des transmissions, au-delà du nombre de rapports publiés.

Le chantier décisif : le continuum avec l’Intérieur

À l’approche de la présidentielle de 2027, l’enjeu sera de détecter assez tôt les opérations étrangères pour que leur caractérisation puisse être suivie d’une réponse des acteurs compétents, dans les délais très courts d’une campagne nationale. Le rapport publié par VIGINUM le 11 juin 2026, qui documente quatre ingérences ayant ciblé les municipales et tire des enseignements pour 2027, donne un point d’appui concret pour renforcer cette coordination avec l’Intérieur et les autres acteurs de l’État.

Le chantier décisif se situe, à mes yeux, dans le continuum avec l’Intérieur. Il serait injuste de transformer chaque difficulté de relais en échec de VIGINUM. Une opération ne s’arrête pas à la frontière entre impulsion étrangère et reprises nationales. Elle peut rencontrer une inquiétude existante ou être relayée par des personnes ignorant son origine. Il faut conserver les distinctions entre commanditaire, diffuseur et public : un relais français ne démontre, à lui seul, ni connaissance de l’opération ni participation à celle-ci.

C’est précisément la question que nous avions soulevée avec Jean autour de CONFIRMA en 2020, peut-être trop tôt pour qu’elle trouve alors toute sa traduction. Une alerte technique devait pouvoir rejoindre une chaîne de responsabilités. Aujourd’hui, VIGINUM apporte une capacité de détection structurée ; l’organisation de la suite engage plusieurs administrations. Demandons à chacune d’assumer sa part. Le service ne peut porter seul la responsabilité de tous les effets politiques, sociaux ou sécuritaires d’une opération qu’il contribue à révéler.

Des articulations existent aujourd’hui. Le SGDSN décrit une coordination interministérielle et le comité opérationnel de lutte contre les manipulations de l’information, ou COLMI, animé par VIGINUM. Le service dispose également, depuis décembre 2023, d’une convention avec PHAROS (Plateforme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements) pour le signalement de contenus et comportements illicites. Ces mécanismes doivent servir de point d’appui. Leur existence invite à examiner les modalités concrètes du relais : le destinataire de l’alerte, le délai de transmission, les éléments utilisables et le retour donné à l’équipe qui a détecté l’opération.

Je propose d’évaluer ce continuum à partir de situations concrètes. Lorsqu’une campagne combine usurpation d’un média, amplification coordonnée et menace contre des personnes, qui reçoit chaque élément et qui suit son traitement ? Les services compétents du ministère de l’Intérieur doivent pouvoir apprécier les conséquences relevant de leurs missions ; l’autorité judiciaire intervient lorsque les faits et la procédure le justifient. Une chaîne efficace associe à chaque transmission une responsabilité identifiée, un périmètre d’action et un mécanisme de retour. Elle permet aussi de signaler qu’une hypothèse a été infirmée.

L’interface technique compte autant que l’organigramme. Un dossier transmis doit conserver ses horodatages, la provenance des contenus, les liens entre comptes et infrastructures, ainsi que le niveau de confiance des rapprochements. Les destinataires doivent savoir quels éléments ont été observés directement et lesquels restent des hypothèses. Les formats d’échange, les habilitations d’accès et la traçabilité des consultations doivent accompagner cette circulation. Il faut pouvoir enrichir un dossier sans effacer ses incertitudes et rattacher un retour du terrain aux observations initiales, avec les règles de partage appropriées.

Cette continuité doit respecter les compétences de chacun. VIGINUM présente son activité comme une investigation en sources ouvertes (OSINT, pour Open Source Intelligence), centrée sur les modes opératoires informationnels ; il précise ne pas mettre en œuvre de techniques de renseignement. Son cadre a été renforcé par le décret du 11 février 2026. Relier son analyse aux services de l’Intérieur suppose donc une articulation explicite des finalités et des procédures. Le désaccord politique, la contestation et la reprise spontanée d’un message doivent rester distincts des éléments établissant une opération. Cette précision protège la qualité des enquêtes et la confiance dans l’action publique.

Voilà où la critique peut devenir utile : vérifier qu’une détection pertinente atteint à temps le destinataire capable d’agir. Sans continuité, une excellente investigation peut rester insuffisamment exploitée. Ce défaut appelle une amélioration de la réponse collective. Il ne justifie pas de fragiliser la capacité qui a rendu la menace visible. Soutenir VIGINUM et exiger un meilleur continuum avec l’Intérieur relèvent d’une même ambition : donner aux analyses une suite opérationnelle à la hauteur des enjeux.

Cette défense engage aussi les garanties démocratiques. L’avis de la CNIL du 6 novembre 2025 rappelle les exigences concernant collecte, conservation, partage et réutilisation des données pour la recherche en IA, ainsi que les moyens du comité éthique et scientifique. Il faut faire vivre ces contrôles. La liberté de contester l’action publique et la capacité de documenter une ingérence doivent se renforcer mutuellement. Une méthode contrôlable permet précisément de distinguer la protection du débat de sa mise sous tutelle.

Je défends VIGINUM parce que je mesure le temps nécessaire pour passer de la recherche à une capacité opérationnelle. Les travaux de la DGA et de l’AID ont préparé une partie du terrain ; ses équipes ont construit un service qui possède ses méthodes et ses responsabilités. Accordons-lui les moyens, la durée et la confiance nécessaires, avec des exigences précises. Cessons de lui demander de résoudre seul tous les désordres informationnels. Et achevons le travail que nous entrevoyions autour de CONFIRMA : organiser le passage de la détection à l’action, notamment avec l’Intérieur. Une capacité aussi difficile à construire mérite d’être consolidée.

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