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Rapprochement UE-Canada : une opportunité pour la cybersécurité
Lors de son discours sur l’état de l’Union, en présence du Premier ministre canadien Mark Carney, la présidente de la Commission européenne a dit souhaiter « œuvrer » avec lui « à la possibilité pour le Canada de devenir le premier membre associé de l’UE ». Parmi les chantiers qu’elle a énumérés figure la cybersécurité, aux côtés de l’IA et du quantique. Le lendemain, devant le Parlement européen, Mark Carney a dit « saluer cette ambition » sans s’attarder sur l’étiquette : ce qui compte, a-t-il insisté devant la presse, c’est la substance. Donald Trump, lui, avait jugé l’idée « risible » dès le 16 septembre et menacé l’Europe de nouveaux droits de douane s’il y voyait un acte hostile. « Trump est le meilleur commercial pour les sujets de souveraineté à travers le monde », s’amuse Mathieu Roseau, qui dirige le bureau canadien d’Atos pour la cyberrésilience. La brutalité de la politique étrangère de Washington, des droits de douane à l’idée d’un Canada « 51e État », semble avoir accéléré le processus. Guy Veilleux, cofondateur et responsable Europe de l’éditeur québécois Qohash, de retour de Bruxelles, témoigne : « Je peux vous dire qu’il y a bien une volonté de rapprochement des deux côtés. » Un groupe français implanté au Canada, un éditeur canadien qui parie sur l’Europe : tous deux voient d’un très bon œil le rapprochement en cours.
Du libre-échange à l’alignement politique
Avec l’accord économique et commercial global (AECG, ou en anglais CETA), appliqué à titre provisoire depuis 2017, la quasi-totalité des droits de douane entre l’UE et le Canada ont été supprimés. Ursula von der Leyen l’a rappelé à Strasbourg : en moins de dix ans, les échanges de biens ont progressé de 75 %. Ce statut politique inédit exige l’accord des Vingt-Sept, mais le rapprochement pourrait se matérialiser rapidement par une succession d’accords et de partenariats sectoriels. Le processus est déjà enclenché. Au sommet de juin 2025, Bruxelles et Ottawa ont signé un partenariat de sécurité et de défense, et leur déclaration commune cite explicitement la cyber et les menaces hybrides. En février 2026, Ottawa a signé l’accord qui fait du Canada le premier pays non européen associé à SAFE : ses entreprises peuvent désormais concourir aux marchés que finance cet instrument de 150 milliards d’euros de prêts, y compris en cyber. Début mars, les deux parties ont ouvert les négociations d’un accord sur le commerce numérique. Mis bout à bout, ces textes dessinent plus qu’une relation commerciale. « Au-delà de l’accord de libre-échange qui existe déjà entre l’Europe et le Canada, c’est un alignement politique qui s’opère ici », analyse Guy Veilleux. « Aujourd’hui, la situation géopolitique nous force à sortir d’une certaine complaisance, à nous diversifier, et va finalement nous permettre d’évoluer. C’est une bonne chose. »
Souveraineté, une demande qui se structure
Au Canada, Services partagés Canada, le prestataire informatique du gouvernement fédéral, a lancé un processus d’approvisionnement pour un cloud souverain qui écarte les fournisseurs soumis à une loi étrangère permettant d’accéder aux données sans consentement écrit, ce que le CLOUD Act américain rend possible. Ottawa a invoqué l’exception de sécurité nationale, qui soustrait ces marchés à tous ses accords commerciaux, CETA compris. Le 31 mars 2026, le représentant américain au Commerce (USTR) a d’ailleurs inscrit ce projet dans son rapport annuel sur les barrières commerciales étrangères. Mathieu Roseau retrouve ce réflexe chez ses clients canadiens : « Aujourd’hui, on veut contrôler les données, les applications critiques et les dépendances. » Guy Veilleux décrit, en Europe comme au Canada, la même « pression politique à adopter des solutions souveraines ». Reste que, pour un client canadien, une solution européenne demeure étrangère, et réciproquement. D’où l’intérêt, pour Mathieu Roseau, d’un cadre commun : « Si ce rapprochement entre le Canada et l’Europe se concrétise, il augmentera la capacité de choix et de contrôle de ces organisations, au Canada comme en Europe. »
Atos est implanté en Amérique du Nord depuis près de vingt ans et s’est renforcé au Canada en 2021 avec le rachat du cabinet québécois In Fidem. Le groupe, qui a identifié le Canada comme un relais de croissance pour 2025 et 2026, a lancé le 28 avril une offre mondiale de souveraineté numérique : du conseil à l’exploitation, elle couvre le cloud, les données, l’IA et la cybersécurité. « Atos a la capacité de construire, de bout en bout, une solution souveraine pour ses clients », souligne Mathieu Roseau, qui pilote la fourniture des services de cybersécurité d’Atos sur l’ensemble du continent nord-américain. « L’actualité confirme aujourd’hui tout l’intérêt d’être un groupe français et européen présent au Canada. »
Depuis l’été 2026, Guy Veilleux conduit, à partir de la France, le développement de Qohash sur le marché européen : « Nous avons décidé d’investir massivement et de parier sur le continent européen. » Fondé par d’anciens militaires, l’éditeur québécois est né d’un constat : face aux fuites de données, les organisations n’ont qu’une visibilité très limitée sur la manière dont leurs employés accèdent aux informations sensibles. Sa solution rend ce contrôle possible directement dans l’environnement de travail ; selon Guy Veilleux, la donnée ne quitte jamais le client et Qohash n’y a jamais accès. « On peut voir très précisément où est l’information au moment présent, et aussi où elle était dans le passé. On permet donc aux organisations de faire une analyse de risque, puis de remédier au problème », précise-t-il. Les secteurs manufacturier et de la défense sont les premiers intéressés.
Un cadre à construire, des investissements à trouver
Pour le secteur, la question n’est pas tant le nom du statut que ce qu’il contiendrait. Mathieu Roseau déroule l’enchaînement : « À partir du moment où il y a un cadre – qui reste à définir et qui va se préciser – on obtient une accélération des investissements. Et plus il y a d’investissements, plus on peut espérer d’innovation et donc une meilleure capacité à ouvrir les marchés pour construire ensemble. » Ouvrir des marchés suppose aussi d’avoir les moyens de s’y faire connaître. Guy Veilleux le constate : « La plus grande difficulté, c’est la quête de visibilité. On fait face à des entreprises étrangères, notamment américaines et israéliennes, qui sont financées massivement, et qui peuvent donc se permettre de très gros budgets de marketing. » Mathieu Roseau y voit l’un des moteurs de la demande de souveraineté : « Si ce discours souverain prend autant d’ampleur aujourd’hui, c’est parce que les acteurs américains ont accès à un capital qui écrase les autres. Faisons émerger des acteurs capables de les concurrencer, ou au moins d’offrir une alternative crédible. C’est ce que j’aimerais voir, et Atos a la capacité de le faire. » Il souhaite voir naître des « champions canado-européens ».
Le sommet UE-Canada, prévu à Montréal les 29 et 30 octobre, devrait préciser la forme que prendra ce rapprochement. « Plus d’échanges signifie plus d’investissements, et je pense que la cybersécurité va venir se glisser dans ce mouvement global », mise Guy Veilleux. Après Montréal, la communauté cyber se retrouvera du 1er au 3 décembre à Ottawa-Gatineau pour le Forum INCYBER Canada, cinquième édition canadienne et première dans la région de la capitale, avec plus de quarante délégations internationales attendues. « Pour nous, les événements comme le Forum INCYBER constituent des réseaux solides pour développer notre visibilité », insiste le cofondateur de Qohash. De quoi mesurer, en direct, la concrétisation de ce rapprochement pour les écosystèmes de la cybersécurité.
Sources :
- Commission européenne
- https://france.representation.ec.europa.eu/informations-et-evenements/informations/discours-sur-letat-de-lunion-2026-de-la-presidente-von-der-leyen-2026-09-16_fr
- https://policy.trade.ec.europa.eu/news/driving-shared-prosperity-boosting-eu-canada-trade-through-ceta-2026-03-05_en
- https://policy.trade.ec.europa.eu/eu-trade-relationships-country-and-region/countries-and-regions/canada/eu-canada-agreement/agreement-explained_fr
- CBC News
- Cabinet du Premier ministre du Canada
- Conseil de l’UE
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