Le 8 janvier 2026, la mobilisation civile orchestrée par les partis kurdes iraniens s'est muée en une véritable guerre informationnelle contre Téhéran. Pour endiguer la contestation et isoler les militants de l’extérieur, le régime a activé son vaste appareil de censure, déclenchant un black-out numérique quasi total des télécommunications. Face à ce verrouillage du cyberespace national, la résistance civile a dû s’adapter. L'introduction clandestine de terminaux Starlink, visant à percer le rideau de fer numérique, a été perçue comme un danger immédiat par le régime des mollahs. Ainsi, la riposte tactique de l'armée iranienne avec le déploiement d'unités de guerre électronique et de brouilleurs mobiles, a eu raison de cette dissidence connectée.

Le PDKI s’était préparé à un nouveau soulèvement. Lors d’un entretien pour INCYBER News, Mostafa Hijri, le secrétaire général du PDKI, a expliqué la nouvelle stratégie du parti : « Dans le passé, nous avons mené une lutte armée contre le régime iranien, mais nous y avons mis fin pour le moment. Notre tâche principale est désormais de mobiliser notre peuple à l’intérieur de l’Iran. » Hijri a confirmé qu’un soulèvement armé serait prématuré dans le contexte actuel, la priorité étant donnée aux actions civiles. Cependant, il a noté que « nos partis explorent toutes les possibilités et discutent d’éventuels accords militaires entre nos forces armées. » Concrètement, la grève du 8 janvier a été orchestrée comme un acte de désobéissance civile guidé par les partis. Privés de toute existence légale en Iran et opérant depuis l’exil (principalement dans le Kurdistan irakien voisin), les cadres du PDKI maintiennent néanmoins des cellules et des sympathisants dans de nombreuses localités kurdes. Ces réseaux discrets mènent à bien plusieurs missions essentielles : mobilisation, coordination, collecte de renseignements et action si nécessaire. Dans ce cas précis, les dirigeants kurdes ont activé leurs réseaux de relais clandestins à l’intérieur du pays : des cellules dormantes et des cadres locaux du PDKI et d’autres partis ont été mobilisés pour convaincre les commerçants et les habitants d’y participer. « Nous l’avons vu lors de la grève générale : les cellules locales ont servi à diffuser les consignes et à superviser la fermeture des villes », explique le secrétaire général du PDKI. De même, lors des manifestations quotidiennes, des militants chevronnés sont discrètement présents parmi les manifestants pour conseiller les foules, éviter les affrontements inutiles et documenter d’éventuelles exactions. Cette organisation clandestine, combinée à une démonstration publique d’unité politique, a permis d’obtenir un large soutien populaire sans aucun appel à la violence. Cependant, une telle opération n’aurait pas vu le jour sans Internet et les réseaux sociaux. 

Lors des récentes manifestations, les autorités ont fréquemment imposé des coupures d’Internet et de téléphonie mobile pour empêcher les informations de filtrer à l’étranger. Malgré ces restrictions, le PDKI et d’autres groupes kurdes sont parvenus à relayer des témoignages, des photos et des vidéos de la répression. Pour ce faire, ils s’appuient sur leurs canaux clandestins : les preuves d’exactions recueillies par les Kurdes sur le terrain sont transmises discrètement à des contacts en dehors de l’Iran (des ONG kurdes de défense des droits de l’homme comme Hengaw, des représentants à l’étranger, les médias du parti, etc.). Ces informations sont ensuite authentifiées et publiées, brisant ainsi le black-out imposé par le régime iranien. L’importance de ce travail d’information souterrain est évidente : les responsables kurdes en exil ont été en mesure d’annoncer un bilan détaillé de la grève du 8 janvier — par exemple, « plus de 57 villes et localités » y ont participé, selon les responsables du PDKI et du PJAK (la branche iranienne du PKK) interrogés par Incyber News. De tels renseignements seraient impossibles à obtenir sans un réseau local efficace. En guidant une partie de la population kurde et en servant de courroie de transmission vers le monde extérieur, le PDKI joue ainsi un rôle d’intermédiaire indispensable dans la lutte actuelle : il transforme la colère populaire en actions structurées, et ces actions en messages visibles sur la scène internationale.

Pour amplifier l’impact du mouvement de contestation, le PDKI et les autres partis kurdes s’appuient sur leurs propres canaux médiatiques, combinés à une forte présence sur les réseaux sociaux. Depuis son exil au Kurdistan irakien, le PDKI cherche à produire un flux continu d’informations en persan, en kurde et en anglais, ciblant à la fois le public iranien et la diaspora, ainsi que la communauté internationale. « Nos médias diffusent en persan et en kurde, et nous utilisons également les réseaux sociaux en trois langues », note un responsable du PDKI en charge des opérations d’information. Chaque communiqué publié par le Centre de dialogue des partis kurdes est donc diffusé et partagé dans plusieurs langues. Cela inclut, par exemple, le message publié après la grève générale du 8 janvier, qui saluait la « confiance renouvelée du peuple kurde dans ses partis politiques » et le « nouvel élan » donné à la lutte. De même, les exactions commises par les Pasdaran (le Corps des gardiens de la révolution islamique) dans les villes kurdes, ainsi que les arrestations de manifestants, sont rapportées sur les plateformes de réseaux sociaux du PDKI et de ses alliés. Cette stratégie médiatique vise à remporter la bataille de l’information : soutenir le moral des manifestants à l’intérieur de l’Iran en leur montrant qu’ils ne sont pas isolés ; informer le grand public iranien sur la situation des Kurdes, qui est souvent absente des médias officiels ; et alerter la communauté internationale sur l’ampleur de la répression.

Black-out des télécommunications

Le gouvernement iranien a réagi à cette mobilisation en attaquant les infrastructures de communication. Dès le 8 janvier 2026, les autorités ont plongé la quasi-totalité du pays dans une coupure totale d’Internet. L’État a prétexté des dommages techniques consécutifs à des frappes étrangères pour justifier cette panne brutale. La décision visait en réalité à détruire les capacités de coordination des manifestants. Le régime cherchait à empêcher les citoyens de s’organiser localement tout en voulant stopper l’afflux de preuves d’exactions vers les médias internationaux. Les fournisseurs d’accès iraniens ont rompu les connexions avec l’extérieur du pays. Les téléphones portables conservaient une utilité très limitée pour des appels locaux filtrés, mais les citoyens étaient isolés du reste du monde. Les analystes en cybersécurité de Project Ainita et de la Fondation Outline ont étudié cette coupure. Ils ont conclu que le black-out constituait un outil de survie pour les dirigeants. Le gouvernement cherchait à ralentir l’effondrement du système en empêchant les Iraniens de communiquer et de finaliser le renversement du pouvoir. Les experts ont souligné que ce verrouillage s’inscrivait dans une politique ancienne. L’État iranien dispose d’un des systèmes de censure les plus restrictifs au monde. Le Comité de filtrage d’Internet, dirigé par le Procureur général, et le Conseil suprême du cyberespace, décident du blocage de plus de 5 millions de sites web. Le régime avait déjà utilisé cette arme lors des manifestations de 2019 et après la mort de Mahsa Amini.

Face à ce black-out, la population iranienne a déployé des technologies de contournement perfectionnées. L’introduction clandestine de terminaux Starlink a brisé l’isolement décrété par l’État. Les citoyens ont installé ces antennes satellites sur les toits pour établir des connexions directes avec l’espace, sans utiliser l’infrastructure des télécommunications nationales. Cette brèche technique a permis de transmettre un nombre restreint mais décisif de vidéos documentant l’ampleur des manifestations et la violence de la répression. L’armée de la République islamique a répliqué en mobilisant des unités de guerre électronique. Les militaires ont déployé des brouilleurs mobiles dans les zones urbaines. Réussissant à étouffer et à réprimer la plupart des actes de désobéissance civile organisés par les partis kurdes et par la population iranienne. Face à cet échec et suite aux déclarations du président Donald Trump, la possibilité d’un soulèvement armé dans les zones kurdes a été sérieusement envisagée.

Cependant, au regard de la fragmentation persistante de l’opposition et de l’asymétrie de force favorable à Téhéran, les revendications d’autonomie des Kurdes iraniens font face à des obstacles structurels majeurs. L’actuelle impasse sécuritaire, cristallisée par le cessez-le-feu, tend à geler les positions sans offrir de perspective de réforme institutionnelle profonde, consolidant ainsi l’autorité de l’État central. Dans cette configuration, l’avenir politique du Kurdistan iranien échappe aux dynamiques strictement internes pour s’insérer dans une géopolitique régionale complexe. La réalisation d’un projet autonomiste demeure désormais tributaire de la conclusion d’un accord global entre les États-Unis et l’Iran, seul levier diplomatique capable de redéfinir durablement l’équilibre des puissances au Moyen-Orient. En l’absence d’un tel réalignement international, et sous la pression d’une possible intervention préventive des puissances limitrophes comme la Turquie et L’Irak, les probabilités de voir aboutir ces aspirations à l’autonomie restent, à court terme, extrêmement faibles.

Pierre-Yves Baillet, 

Les entretiens ont été réalisés au Kurdistan Irakien en janvier et mars 2026.

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