Dans cet entretien, Vincent Bontems revient sur le rôle des imaginaires — et notamment de la science-fiction — dans la manière dont sont pensés les enjeux cyber, entre structuration des perceptions, exploration des angles morts et outils d’anticipation. Directeur de recherche au CEA et professeur à l’Université Paris-Saclay, Vincent Bontems travaille sur les interactions entre science, technologie et imaginaires. Il participe au projet SPREADS, soutenu par l’Agence de l’innovation de défense, et a récemment publié "Fictions scientifiques : et si Borges avait connu l’IA ?".

Vous montrez que la science-fiction structure les imaginaires technologiques. En quoi ces imaginaires influencent-ils concrètement les décisions publiques en matière de cyberdéfense ?

« Les imaginaires collectifs définissent des ressources et des contraintes implicites des processus de décision. Ils imposent des paradigmes pour décrypter les situations et anticiper leurs dynamiques. La science-fiction y joue un rôle ambivalent et marginal. Ambivalent car elle est prise dans une tension entre deux visées contradictoires : l’anticipation et l’étrangement cognitif. Marginal parce qu’en dehors de quelques clichés, elle constitue une culture de niche par rapport à d’autres référentiels.

Dans L’Heure des prédateurs, Giuliano da Empoli compare l’invention de l’IA à celle de l’artillerie lourde. Il alerte ainsi les organisations sur la menace d’être balayées, comme le furent les cités italiennes, par une technologie induisant une asymétrie en faveur de l’attaque. C’est efficace. Mais son analogie historique tourne court : lors d’une cyberattaque, il est possible que vous ne sachiez pas que vous êtes attaqués. La science-fiction propose des paradigmes plus originaux que la culture classique.

Le genre cyberpunk a ainsi produit des motifs (matrice, implant neuronal, ghost in the shell…) qui servent de paradigmes aux entrepreneurs de la Tech. Ils servent surtout leur stratégie de subjugation. D’autres sous-genres sont tout aussi pertinents. La propagation d’un virus extraterrestre, dans Pluribus, paraît d’abord un motif extravagant, mais elle oblige à réfléchir à des implications de la cyberdéfense, comme l’émergence d’acteurs inconnus ou le changement d’échelle des enjeux.

La science-fiction exerce donc deux fonctions d’influence : la fonction hégémonique qui vise à préempter la vision du futur et une fonction heuristique qui consiste à scruter les angles morts du paradigme dominant. »

Peut-on identifier des archétypes narratifs récurrents dans la science-fiction qui biaisent ou orientent notre perception des menaces cyber ?

« Oui, par exemple une série comme Mr Robot a contribué à fixer dans l’imaginaire la figure du “hacker” : un individu solitaire, schizophrénique et nihiliste. Est-ce que cela a la moindre pertinence ? D’où l’intérêt de recenser et d’analyser ces motifs pour en contrôler les biais. Les méthodes opératoires dérivées du “Design Fiction” (Julian Bleeker, Design Fiction: A Short Essay on Design, Science, Fact and Fiction, 2009) intègrent toujours une phase consistant “à purger” l’imaginaire des participants. On recense les motifs en fonction de leur prégnance, puis on les critique.

Toutefois, il faut chercher à quelles conditions ils deviennent pertinents. J’ai travaillé pour le Ministère de la Justice sur la “Prison du futur”. Les motifs négatifs et inadéquats abondent sur un tel sujet, et font obstacle au processus de conception. Mais lorsqu’on dégage “l’Arène”, l’archétype de toutes les prisons où l’on s’entretue pour survivre, on peut le renverser. Le documentaire De l’escrime à l’estime : une réponse à la récidive de Niels Tavernier (sur LCP) montre que l’apprentissage de l’escrime par de jeunes délinquants sénégalais fait tomber leur taux de récidive à 0%.

Qui sait si les motifs agonistiques, les méthodes de conception adversive et l’imaginaire de la lutte invisible ne font pas obstacle à l’invention d’autres approches du cybersécurité ? Dans l’une de mes “fictions scientifiques” (Fictions scientifiques : et si Borges avait connu l’IA ?, 2025), j’ai renversé le motif récurrent de la manipulation de l’esprit humain par la machine. J’ai imaginé que la subversion anarchiste ne s’exerçait plus sur des agents humains mais sur leurs jumeaux numériques provoquant une rupture du fonctionnement technologique. »

La science-fiction anticipe souvent des ruptures technologiques. Dans quelle mesure est-elle réellement prédictive, et dans quelle mesure est-elle performative ?

« Il faut dissocier complètement la finalité des méthodes de “prototypage de science-fiction” (Brian David Johnson, Science Fiction Prototyping: Designing the Future with Science Fiction) de celles de la prospective.

Il y a souvent eu, notamment dans la technologie spatiale, des échanges féconds entre la recherche technologique et la science-fiction. Dans mon cours avec Roland Lehoucq (astrophysicien et président du festival Les Utopiales), nous analysons comment Arthur C. Clarke, célèbre auteur de “hard science”, a pu “profiler le futur”, c’est-à-dire imaginer la fonction de télécommunication des satellites à orbite géostationnaire ou le projet de l’ascenseur spatial. Mais nous rappelons aussi qu’il ne pouvait prédire le fonctionnement des technologies indispensables à leur réalisation. Le caractère visionnaire de la SF et son utilité prospective sont des constructions rétrospectives qui ne s’embarrassent guère de l’histoire effective des techniques.

La fonction performative de la science-fiction mérite mieux que le bluff de la prophétie auto-réalisatrice. Les prototypes de science-fiction ne servent pas à guider ou accélérer le processus de R&D mais à l’enrichir. Ils réalisent, en premier lieu, une “défixation”, c’est-à-dire que les problèmes ne sont plus abordés dans les termes habituels où ils sont devenus inextricables. En second lieu, ils permettent des expériences de pensée mettant en scène des conséquences hyperboliques, c’est-à-dire un dépassement des limites du “possible”. Enfin, ils autorisent, grâce à ce que mon collègue Hirotaka Osawa appelle “l’effet parapluie”, la prise en compte de points de vue qui seraient sinon ignorés. C’est la rétroaction sur le processus réel de conception de ces opérations conceptives réalisées dans la fiction qui est performative. Comme l’écrivait Dennis Gabor, le père de l’holographie et prix Nobel de physique : “Personne ne peut prédire l’avenir, mais on peut inventer des futurs”. »

Comment intégrer la science-fiction dans les outils d’anticipation stratégique sans tomber dans une approche spéculative déconnectée du réel ?

« Ce qui compte, dans un premier temps, c’est la qualité de l’information scientifique et des motifs de fiction, pour que le prototype de science-fiction soit robuste épistémologiquement et évocateur imaginairement. Ensuite, c’est surtout la méthode avec laquelle on l’exploite pour qu’il suscite des discussions et des réflexions qui aguerrissent les participants. La présence de créatifs de talent dans la Red Team et celles d’experts scientifiques et militaires dans les autres équipes étaient gage d’une production de scénarios de qualité. La méthode adversive employée était inspirée des procédures de cybersécurité (inventer une menace fictive pour susciter de nouvelles stratégies de défense). Elle possédait en outre une puissance émotionnelle à fort impact symbolique. On aurait pu la prolonger par des méthodes de prototypage plus élaborées, en étudiant les contradictions émergeant des mesures et contremesures, par exemple. Et elle ne conviendrait certainement pas à une “Green Team” sur l’écologie. À chaque enjeu son prototypage.

Dans le projet SPREADS (Scenarios of Potential Risks Evolution through Algorithms and Data in Sciences, financé par l’Agence d’Innovation de Défense) dirigé par Cléo Collomb, nous avons emprunté un motif à la trilogie du Problème à trois corps de Cixin Liu. Au moment où l’invasion extra-terrestre est planifiée, les Trisolariens envoient sur Terre deux “intellectrons” : l’un sabote les instruments de recherche, l’autre espionne tous les faits et gestes de l’humanité. C’est une situation de “guerre cognitive radicale” : la science ne progresse plus et l’on ne peut rien cacher à l’adversaire. Nous avons ensuite engagé un travail avec les chercheurs de l’Institut Pasteur et du CEA pour élaborer des scénarios d’attaque et de défense, et nous avons étudié leurs contradictions. Par exemple, nous montrons que l’empoisonnement des bases de connaissances communes couplé à la généralisation de la recherche secrète conduirait à une “babélisation” de la science. »

Peut-on utiliser la science-fiction comme outil d’entraînement, notamment dans des exercices cyber ou des wargames ?

« Bien sûr. La finalité d’un prototype de science-fiction n’est pas le prototype lui-même, mais bien les exercices qu’il rend possibles. Si la qualité de la fiction produite a un intérêt en termes d’immersion et de communication, il est secondaire. Il s’agit avant tout d’un usage non artistique de la fiction. Le prototype doit rendre possible des expériences imaginaires qui sortent les participants de leurs zones de confort et de leur zone de confiance. C’est pourquoi un prototypage abouti consiste rarement en un simple scénario mais plutôt en un jeu de plateau, un livre ergodique, un jeu vidéo ou un jeu de rôle sur table. Cette dernière forme est la plus riche car elle oblige les participants à redéfinir leur identité, à négocier leurs relations à un environnement étranger et à se confronter à l’inconnu avec l’intervention du hasard. En outre, elle leur fait éprouver la distance entre les réactions de leur personnage et leur propre personnalité de joueur.

C’est la forme choisie pour le livrable final de SPREADS : un jeu de rôle clef-en-main sur la guerre cognitive, coécrit avec Thomas Laborey (consultant et président d’honneur de la fédération française du jeu de rôle), avec une campagne en dix épisodes inspirés des scénarios développés lors du projet. L’innovation la plus notable est que les joueurs auront à collaborer avec un personnage d’IA joué par une IA. Nous sommes en phase de testage et cela fonctionne très bien auprès des chercheurs comme des joueurs confirmés. Nous passerons bientôt au testage sur des membres des forces armées. »

Dans un contexte de compétition stratégique accrue, la maîtrise des imaginaires devient-elle un enjeu de puissance au même titre que les capacités technologiques ?

« Elle l’a toujours été. Toutefois, le changement d’échelle des stratégies d’influence opéré par l’IA rend encore plus nécessaire la réflexion sur les imaginaires. Réflexion non pas théorique, mais “praxéologique”, orientée vers l’action. Il y a fort à parier que l’on devra de plus en plus intégrer le prototypage de science-fiction, au même titre que la gestion des connaissances et les théories de la conception, dans la formation des acteurs intéressés par les stratégies d’innovation duale. Comment se passer de ces outils d’exploration des imaginaires quand il faut repenser la souveraineté technologique à l’échelle du siècle ? Aucune simulation par extrapolation des données réelles ou synthétiques ne peut offrir de perspective fiable, alors que le roman Fondation d’Isaac Asimov pose déjà la question de la résistance cognitive et de la résilience d’une civilisation sur le long terme.

Certes, il ne s’agit pas d’extraire des solutions toutes faites, mais la science-fiction permet d’élaborer des paradigmes originaux. Dans Solaris, Stanislaw Lem décrivait la situation de cosmonautes, en orbite autour d’une exoplanète, qui cherchent à communiquer avec son gigantesque océan protoplasmique. Quand ils s’en approchent, celui-ci engendre des nuages qui prennent la forme de leurs souvenirs, puis un double de la femme décédée de l’un des leurs, puis tout un environnement. Ils ont affaire à une pensée non individuée, certains la prennent pour une divinité et basculent dans la folie, d’autres comprennent que c’est Solaris qui expérimente sur eux et non l’inverse. Nous sommes rendus au même point avec les questions de cybersécurité liés à l’IA. Tant que nous partons de la situation de face-à-face avec l’écran, nous sommes victimes d’hallucinations, nous prenons pour des individus le profilage des relations avec le réseau, et nous succombons à ses oracles. Solaris nous montre, avec soixante ans d’avance, qu’il faut changer de paradigme. »

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