De la preuve d’âge au paiement agentique, en passant par la fraude, les usages professionnels et le portefeuille européen d’identité numérique, l’ID Forum a mis en lumière une même tension. Les briques technologiques et réglementaires se précisent, mais l’identité numérique devra encore prouver qu’elle simplifie réellement la vie sans créer de nouvelles dépendances ni fragilités.

L’identité numérique ne se résume plus à la connexion à un service administratif. Elle devient progressivement une infrastructure appelée à intervenir dans des situations très concrètes : prouver son âge, ouvrir un compte, louer une voiture, payer, signer au nom d’une entreprise, justifier un mandat ou sécuriser une relation client. C’est cette bascule qui a traversé les échanges de l’ID Forum, le 31 mars, alors que l’Europe prépare le déploiement du portefeuille européen d’identité numérique, lEUDI Wallet.

La question n’est plus seulement de savoir si les citoyens disposeront d’un portefeuille numérique. Elle est désormais de déterminer ce qu’ils pourront en faire, dans quelles conditions de confiance, avec quelles garanties de confidentialité et, surtout, avec quelle capacité à rester maîtres de leurs données et de leurs choix.

La preuve d’âge illustre bien ce changement d’échelle. Longtemps cantonnée aux sites pornographiques ou à certains services réservés aux adultes, elle se retrouve désormais au cœur des débats sur la protection des mineurs sur les réseaux sociaux. L’enjeu, rappelé par Jeremy Bonan, de l’Arcom, ne consiste pas à constituer de nouvelles bases de données sur les jeunes utilisateurs, mais à permettre à une plateforme de savoir qu’une personne a l’âge requis sans nécessairement connaître son identité complète.

Cette nuance est essentielle car elle ouvre la voie à une identité numérique fondée sur la divulgation sélective d’attributs : démontrer que l’on a plus de 18 ans, sans transmettre son nom, son adresse ou sa date de naissance complète. Florent Tournois, de France Identité, a souligné que l’écosystème se prépare à tester des solutions à partir de septembre 2026. La preuve d’âge pourrait devenir l’un des premiers usages de masse du futur portefeuille européen, mais aussi son premier examen grandeur nature en matière de protection de la vie privée.

L’Europe face à des histoires nationales très différentes

Le portefeuille européen arrive dans un paysage mondial profondément hétérogène. Les intervenants ont rappelé que l’identité numérique ne se déploie jamais dans un vide politique ou culturel. Elle dépend de l’histoire administrative des pays, du niveau d’équipement de la population, de la confiance accordée à l’État, aux banques ou aux opérateurs privés, mais aussi du degré de centralisation des infrastructures existantes.

Dans plusieurs pays émergents, l’identité numérique a d’abord constitué un levier d’accès aux services publics. Jaume Dubois, fondateur et PDG d’ID30, a notamment évoqué des projets menés dans des territoires où l’absence d’infrastructures, les contraintes budgétaires ou le faible niveau d’alphabétisation rendaient les modèles européens difficilement transposables. Au Bénin, la constitution d’un identifiant biométrique unique relié à l’état civil a permis de structurer l’accès à certains droits. Au Pérou, le défi se situe désormais davantage dans l’ouverture vers des standards internationaux et des mécanismes plus décentralisés.

À l’inverse, les États-Unis restent marqués par une grande fragmentation. L’identité y est largement fondée sur les permis de conduire, gérés à l’échelle des États, avec des formats, des niveaux de sécurité et des règles de divulgation variables. Les premiers wallets américains prolongent cette diversité plutôt qu’ils ne la résorbent. Cette situation donne à voir, en creux, l’ambition européenne : établir un cadre d’interopérabilité commun entre vingt-sept États qui ont eux aussi des traditions administratives très différentes.

Mais l’uniformisation ne garantit pas la confiance. L’exemple danois a rappelé que l’efficacité d’un système numérique peut devenir une faiblesse lorsqu’elle repose sur une automatisation excessive. Après une fraude massive liée à des remboursements d’impôts sur dividendes, le pays a revu son modèle et renforcé ses mécanismes d’authentification et d’analyse des risques. L’enseignement est clair : l’identité numérique ne doit pas reposer sur une confiance présumée, mais sur une capacité permanente à vérifier, ajuster et détecter les anomalies.

Le portefeuille européen avance, mais ne sera pas un « big bang »

Dans ce contexte, l’EUDI Wallet apparaît moins comme une application miracle que comme une infrastructure en construction. Esther Makaay, de Signicat, a mis en garde contre une vision trop linéaire du calendrier européen. Le portefeuille devrait bien émerger, mais son adoption pourrait être plus progressive que ne le suggèrent les ambitions politiques affichées.

La difficulté ne réside pas uniquement dans la technologie. Il faudra certifier les solutions, sécuriser les clés cryptographiques, organiser l’interopérabilité entre États membres, convaincre les fournisseurs de services de se raccorder au dispositif et, surtout, créer des usages suffisamment simples pour que les citoyens aient envie de l’utiliser.

La France entend jouer un rôle actif dans cette phase. Jérémie Baboukhian, de la Dinum, a annoncé la préparation d’une stratégie nationale de l’identité numérique, appelée à associer les administrations et les acteurs privés. Avec plus de 50 millions d’utilisateurs de FranceConnect, l’État dispose déjà d’un socle important. Reste à dépasser la seule logique d’accès aux services publics pour faire émerger une véritable économie de l’identité vérifiée, tout en conservant un haut niveau d’inclusivité.

France Identité mise de son côté sur des expérimentations concrètes, qu’il s’agisse de la justification d’identité, du permis de conduire numérique ou de futurs usages dans le transport aérien. L’objectif n’est pas uniquement de faire fonctionner un portefeuille français, mais de l’inscrire dans des scénarios européens et internationaux, avec des contraintes d’interopérabilité qui seront déterminantes pour son adoption.

Paiement, délégation et agents IA : la confiance change de nature

L’un des débats les plus structurants a porté sur la convergence entre identité et paiement. Jusqu’ici, l’authentification forte exigée par les règles européennes de paiement répondait surtout à une logique de consentement à une transaction. Avec le portefeuille européen, l’enjeu devient plus large : associer, dans un parcours unique, des attestations d’âge ou d’adresse, un moyen de paiement, un programme de fidélité, un reçu électronique ou une preuve d’achat.

Les expérimentations européennes montrent que ces parcours sont techniquement envisageables. Elles posent néanmoins une question de fond : comment éviter que la simplification ne se traduise par une concentration excessive des données entre les mains de quelques grands acteurs du commerce, du paiement ou des plateformes numériques ?

Cette interrogation devient encore plus pressante avec l’arrivée des paiements agentiques. Les agents IA pourront demain organiser un déplacement, réserver un hôtel, acheter un produit ou gérer certaines démarches pour le compte d’un utilisateur. Mais déléguer une action n’est pas déléguer sans limite. Qui est responsable lorsqu’un agent se trompe, interprète mal une instruction ou effectue une dépense non souhaitée ? Comment définir le périmètre d’un mandat, les recours possibles et les conditions de révocation ?

La promesse du « concierge dans la poche » n’efface pas la nécessité d’un cadre juridique précis. Dans les paiements agentiques, l’identité numérique pourrait devenir le moyen d’identifier non seulement la personne qui donne l’ordre, mais aussi l’agent mandaté, son niveau d’autorisation et les limites de son action. La technologie existe en partie déjà. Les règles de responsabilité, elles, restent largement à construire.

L’identité professionnelle prépare aussi sa mutation

L’identité numérique ne concerne pas uniquement les particuliers. Les échanges autour du futur Business Wallet européen ont montré que les entreprises pourraient elles aussi disposer d’un portefeuille réunissant des attributs vérifiables : numéro SIREN, statuts, certifications, délégations de pouvoir, mandats ou capacités de signature.

L’objectif est de fluidifier les échanges entre entreprises, administrations et tiers de confiance. Une PME pourrait, par exemple, prouver instantanément son existence légale, l’identité de son représentant ou la validité d’une procuration, sans ressaisir les mêmes informations dans chaque procédure. Les marchés publics, les relations bancaires, les démarches administratives ou la facture électronique figurent parmi les cas d’usage les plus attendus.

Le sujet reste toutefois sensible. Contrairement au portefeuille d’identité national, le Business Wallet devrait largement reposer sur des fournisseurs privés. Les représentants de l’écosystème ont donc insisté sur la nécessité d’éviter un outil conçu uniquement pour les grandes entreprises, au risque de laisser les PME face à une nouvelle couche de complexité administrative et technique.

Cette attention portée aux usages professionnels rejoint un autre débat majeur du Forum : la gestion des identités et des accès dans les organisations. Pour les entreprises, la difficulté n’est pas simplement d’avoir un annuaire centralisé, mais de faire fonctionner ensemble une multitude de référentiels, d’applications métiers, de comptes salariés, de prestataires, de machines et de services cloud.

La formule de Fabrice Bru, du Cesin, résume bien l’enjeu : il faut désormais « orchestrer les orchestres ». Cette orchestration suppose de disposer de données fiables, de comprendre les processus métiers et de savoir à quel moment donner, modifier ou retirer un accès. Une gestion mal maîtrisée peut créer des risques très concrets, qu’il s’agisse d’un compte encore actif après un départ, d’un privilège trop large ou d’une machine connectée dont personne ne suit plus réellement les droits.

La fraude, rappel brutal des limites du tout-numérique

La dernière table ronde a remis la fraude au centre du débat. Car l’identité numérique ne prospérera pas par la seule promesse de parcours plus fluides. Elle devra aussi démontrer qu’elle protège réellement les citoyens et les entreprises face à une criminalité devenue plus organisée, plus hybride et plus industrielle.

Les intervenants ont insisté sur le fait que la fraude ne se limite pas aux attaques purement numériques. Faux conseillers bancaires, usurpations d’identité, arnaques sentimentales, fraude au président, deepfakes vocaux ou vidéos, faux livreurs et documents physiques contrefaits composent désormais un même paysage. Les réseaux criminels combinent les leviers numériques, financiers et humains, souvent avec une capacité d’adaptation plus rapide que celle des organisations qu’ils visent.

La réponse ne pourra donc pas être uniquement technologique. Les plateformes de signalement, les enquêtes financières, la coopération internationale, la sensibilisation du public et la qualité des documents physiques continueront de jouer un rôle central. Les outils de vérification d’identité, de détection des comportements anormaux ou d’authentification renforcée peuvent réduire le risque, mais ils ne remplaceront ni le discernement des utilisateurs ni la rigueur des procédures.

L’enjeu européen consiste à construire une identité numérique qui n’ajoute pas une nouvelle porte d’entrée à la fraude, mais qui permette au contraire de mieux distinguer ce qui est authentique, vérifiable et opposable. Cela suppose des sources d’identité fiables, une certification exigeante, une gouvernance claire des fournisseurs et une vigilance continue face aux nouveaux modes opératoires criminels.

Au terme de cette journée, une certitude s’impose : le portefeuille européen ne sera pas jugé sur son architecture ni sur ses promesses réglementaires. Il le sera sur sa capacité à devenir utile sans être intrusif, interopérable sans être opaque, sécurisé sans être impraticable. L’identité numérique n’est plus seulement un outil de simplification administrative. Elle devient une infrastructure de confiance, donc un sujet de souveraineté, de sécurité économique et de protection des citoyens.


Merci à Guy De Felcourt pour sa synthèse

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