L’intelligence artificielle (IA) fait de plus en plus partie de notre quotidien, au point que 17,8 % de la population mondiale en âge de travailler l’utilise, selon un rapport publié en mai 2026 par Microsoft. Mais ce système n’est pas anodin, et sa capacité à générer des fake news plus vraies que nature fait planer le spectre de l’émergence d’une algocratie, une démocratie gérée par algorithmes : « Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement nos habitudes de consommation qui sont influencées par les algorithmes, mais nos choix politiques eux-mêmes » note Mathieu Chéret en préambule de L’IA contre le peuple.
Fabriquer une majorité artificielle
De l’autre côté de l’Atlantique, l’IA participe pleinement à la guerre des idées. Alors que les midterms, élections de mi-mandat de novembre 2026 approchent, TikTok est inondé de centaines de vidéos mettant en scène des jeunes femmes séduisantes, et également plusieurs jeunes hommes, proclamant leur soutien à Donald Trump. Des fidèles supporters du président… mais entièrement factices. En effet, toutes ces vidéos – le New York Times a recensé plus de 300 comptes de ce type sur la plateforme chinoise – sont générées par IA. Dans son ouvrage entre l’essai et le roman d’anticipation, Mathieu Chéret imagine la victoire des Républicains à ces élections ; une victoire grandement aidée par les algorithmes, car « la guerre ne se joue plus seulement sur la conviction, mais sur l’usure ». En effet, le but de ses faux supporters de Trump, qui cumulent des dizaines de milliers d’abonnés, n’est pas tant de convaincre, mais de saturer les plateformes afin de faire croire que tout le monde pense pareil : « Il s’agit de fabriquer une majorité artificielle » résume Andrew Yoon, membre de l’équipe technique de CivAI, association qui sensibilise le public aux capacités et aux conséquences de l’IA, au New York Times.
Déjà, Steve Bannon, conseiller du président étasunien durant son premier mandat, expliquait en 2018 qu’il fallait « inonder la zone de merde » pour remporter la bataille des idées – soit multiplier les polémiques, les fausses informations, afin de semer le doute et la confusion dans l’esprit des électeurs. « En 2016, lors de l’élection présidentielle américaine, plus de 50 000 bots Twitter ont généré près de 7 millions de tweets à caractère politique » rappelle Mathieu Chéret, beaucoup colportant mensonges et propos approximatifs, « brouillant la perception des électeurs et amplifiant artificiellement certaines opinions ». Aujourd’hui Stephen Miller, actuel chef de cabinet adjoint de Trump, défend la méthode de Bannon, espérant que « que ceux qu’il considère comme les ennemis […] sont épuisés, et ont une capacité limitée à protester et s’opposer » rapporte le New York Times. En France, lors des élections municipales de 2026, certains candidats ont été visés par des fausses images dénigrantes générées par IA, leur faisant redouter une remise en cause de leur probité et une confusion paralysante dans l’esprit des électeurs. Car « Une vidéo politique surgit non parce qu’elle est pertinente, mais parce qu’elle est virale » insiste Mathieu Cheret. Sur les réseaux sociaux, les images et vidéos générées par IA et postées par Donald Trump lui-même, le représentant en pape, plantant la bannière étoilée sur le sol du Groenland, mettant en scène la bande de Gaza transformée en Riviera ou l’ancien président Barack Obama en prison, entraînent immédiatement des dizaines de milliers de réactions.
Réguler et éduquer
Car au-delà de la question de ses capacités, l’intelligence artificielle, « aujourd’hui dominée par une oligarchie technologique, est devenue un instrument du pouvoir, au service d’intérêts privés » souligne l’auteur. Visé depuis le 7 mai 2026 par une information judiciaire en France pour la présence sur son réseau X (ex-Twitter) d’images d’abus sexuels sur mineurs, de deepfakes, de désinformation et de faits de complicité de contestation de crimes contre l’humanité imputés à l’IA Grok, Elon Musk a répliqué en insultant les magistrats français via des tweets. L’entrepreneur étasunien prévoit d’investir au moins 55 milliards de dollars dans son projet d’usine de puces pour l’IA. En froid avec Donald Trump après avoir été un fidèle soutien, il a renoué avec ses premières amours et, en vue des midterms, a recommencé à verser des millions aux Républicains, preuve de la possibilité dont disposent les entrepreneurs de l’IA pour façonner l’environnement mental dans lequel les citoyens réfléchissent et les élus prennent leurs décisions.
Afin d’éviter que l’IA choisisse l’avenir politique, Mathieu Chéret propose plusieurs pistes, comme « interdire toute diffusion de contenus politiques générés par IA sans mention claire de leur origine ». Mais les tentatives de régulation, comme l’IA Services Act, peinent à faire face à des technologies toujours plus performantes et poussées par des intérêts privés. Pour l’auteur, il est indispensable d’imposer des obligations de transparence et modérations aux plateformes, et d’assumer un rapport de force avec elles. « L’inaction publique […] contribue largement » à la toute-puissance des GAFAM. En Corée du Sud, alors que des élections locales auront lieu le 3 juin, le gouvernement a pris le problème de la désinformation à bras-le-corps en recrutant des centaines d’opérateurs pour détecter et bloquer les fausses informations générées par IA.
Surtout, il semble urgent que chacun s’empare de la question de ce que l’on voit sur internet : « En Finlande, où l’éducation aux médias est obligatoire dès l’âge de sept ans, les niveaux de croyance en la désinformation sont parmi les plus bas d’Europe » rappelle l’auteur. En citant l’exemple de l’open source ou de la possibilité de nationaliser nos données, qui seraient alors gérées par une Agence nationale de données citoyennes, l’ouvrage appelle à reprendre le contrôle sur l’IA afin de redéfinir nos priorités collectives et notre souhait pour l’avenir.
Mathieu CHERET, L’IA contre le peuple, Le Bord de l’Eau, février 2026, 120 p., 12 €
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