Les récentes élections municipales ont confirmé une forme de rejet de la politique par les citoyens, au moment où les enjeux locaux auraient dû les mobiliser. L’abstention n’est pas conjoncturelle, car elle s’observe hélas ! de scrutin en scrutin. Les élus locaux bénéficient encore d’une certaine confiance, mais ils sont emportés dans un mouvement de déconsidération de la classe politique. Les causes sont multiples, à commencer par les scandales qui ont été révélés et trouvent leur point d’orgue devant les tribunaux. Certes les cas sont minoritaires, mais ils sont les arbres de la compromission qui cachent la forêt des élus honnêtes. Une des explications de cette rupture est aussi et sans doute à rechercher principalement dans l’absence de véritable projet politique qui réponde aux enjeux contemporains. Par la faute des citoyens qui croient encore en l’État « Providence », distributeur de prestations, les hommes et les femmes politiques sont devenus, pour beaucoup d’entre eux, des « épiciers » qui répondent aux multiples demandes, souvent contradictoires, si possible dans un temps très voisin des échéances électorales. Aristote et Platon, les pères de la politique - art de gouverner la cité en recherchant le bien commun, avec responsabilité morale, sens du dialogue et vision de long terme – ne pourraient guère trouver, dans le contexte actuel, matière à confirmer leur théorie et chercheraient les éléments constitutifs d’un retour à la sagesse. Ils en trouveraient peut-être un, inattendu pour eux : le numérique ! 

Ce choix peut surprendre, tant le numérique peut sembler confiné dans la technologie et relever des voies et moyens et non servir une finalité, être porteur de sens, au moment où nous vivons une véritable « métamorphose cybernétique ». Le numérique est partout, en tout, pour tous ! Il est l’angle d’attaque qui permet de « reformater la politique », tant il soulève les questions essentielles, existentielles, pour l’individu, la société, les États, les relations internationales. Parler du numérique aux citoyens, c’est répondre aux questions du quotidien, mais c’est aussi s’inscrire dans la perspective, lui proposer un avenir maîtrisé et non subi. 

La métamorphose cybernétique, bouleversement des paradigmes

Nous sommes les témoins et parfois les acteurs d’une « métamorphose cybernétique ». Cette expression peut sembler ésotérique, mais elle témoigne bien du bouleversement en cours. Le qualificatif cybernétique est bien plus dynamique, plus systémique que celui de numérique. La numérisation, c’est-à-dire la transformation en 0 et 1 des données structurées et non structurées, n’illustre pas assez la capacité de créer, de modifier, de stocker, d’échanger les données entre près de 5,5 milliards d’internautes et bientôt 500 milliards de machines connectées. Nous entrons dans l’ère de l’hyperconnexion, de la complexité des réseaux que prédisait Norbert Wiener (1948). Le mot « métamorphose » introduit une notion de soudaineté, de rapidité, que la « transformation » ne saurait décrire. Le numérique n’est pas une « marche supplémentaire dans l’escalier de l’humanité » qui viendrait s’ajouter à l’imprimerie, à la vapeur, à l’électricité, au nucléaire. C’est un changement radical comme celui que vit la chenille lorsqu’elle devient papillon. Notre société est en nymphose. Dans notre cocon, sous l’influence de la mondialisation, nous croyons que le monde est fini, en même temps que nous percevons, avec internet, les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle, les modifications qui affectent notre corps social. La métamorphose est pour demain ; elle se manifestera pendant ou à l’issue du prochain quinquennat, sous les effets du calcul quantique, de la 6G, de l’internet des objets, de l’intelligence artificielle, du chiffrement post-quantique, etc. Cette métamorphose conjugue l’infiniment grand (les données, avec 1000 milliards de téraoctets produits en 2030), l’infiniment petit (la gravure des semiconducteurs en milliardièmes de mètre), l’infiniment rapide (les calculateurs exaflopiques produisant 1 milliards de milliards de calculs à la seconde), l’infiniment mystérieux de la physique quantique. Le cyberespace est étranger à nos sens, invisible, intouchable, immesurable selon nos repères traditionnels. Il est plus difficile de concevoir un discours qui porte sur l’immatériel, l’imperceptible. L’ère nucléaire avait déjà amorcé cette distanciation, avec ses mythes et ses réalités. Avec la physique quantique, notre représentation newtonienne du monde s’efface. « Être ou ne pas être », la question binaire shakespearienne serait aujourd’hui formulée en « être et être, en même temps et à des endroits différents ». Les mutations sont de plus en plus impactées par des technologies de rupture qui se succèdent et se stimulent mutuellement à un rythme accéléré.

L’impact du numérique se matérialise dans le domaine du réel, ses sources sont « dans le nuage ». Une chose est certaine : en 2032, notre société ne sera plus la même ! Il appartient au discours politique de préparer les esprits, encore faut-il qu’il soit synchrone, voire en avance de phase parce qu’on attend de lui une vision, un chemin, même si la prospective est un art difficile dans le domaine du numérique.   

Le temps du numérique, le temps du politique

La métamorphose cybernétique remet en cause le cadre espace-temps. Notre société traditionnelle suivait une tendance linéaire, un trend, une droite de régression après lissage des extrêmes ; aujourd’hui, elle progresse de manière exponentielle. Au lieu de nous interroger sur les nécessaires mutations, nous continuons de vivre selon les organisations, les process, le tempo des XIXème et XXème siècles. Cela est vrai à l’échelon national, comme à l’échelon européen. En 2012, le Règlement général sur la protection des données à caractère personnel est mis en chantier ; il entre en application en 2018, soit six ans plus tard. En 2012, AlexNet annonce le triomphe de l’IA connexionniste. En 2018, le Prix Alan Turing, décerné à Geoffrey Hinton, Yann Le Cun et Yoshua Bengio symbolise l’entrée en force de l’IA dans notre vie quotidienne. Même écart de temps, mais quelle différence dans la dynamique ! La métamorphose numérique n’attend pas ; elle n’épouse pas le rythme des élections, elle ignore le calendrier des parlements et gouvernements : elle avance, tout simplement, à son rythme effréné, à celui imposé par la Big Tech! La composition du gouvernement est, en elle-même, révélatrice d’une ambition inachevée. Certes, un ministre ou secrétaire d’État est chargé du numérique, mais son rang protocolaire et son positionnement sont révélateurs : depuis 2022, le ministre concerné a oscillé entre la 22ème et la 37ème place. Il fut un temps – trop court -, où Mounir Mahjoubi était secrétaire d’État auprès du Premier ministre, ce qui laissait espérer une approche interministérielle de la stratégie numérique. Mais, depuis 2018, le secrétaire d’État ou ministre délégué (ou relégué ?) relève de Bercy. Cela ne remet pas en cause la compétence des titulaires du poste, mais donne une indication sur l’implication des premiers ministres successifs, sur la place du numérique dans la hiérarchie des priorités. Cela ne peut durer, tant la métamorphose cybernétique a d’impacts interministériels et exige une gouvernance pilotée, coordonnée au plus haut niveau. Faut-il revisiter la Constitution, revoir le fonctionnement des pouvoirs publics, supprimer les organisations en tuyaux d’orgue au profit d’organisations agiles ? Cette étape est sans doute nécessaire, mais elle ne se fera pas sans difficulté, car elle passe nécessairement par une révision drastique de l’administration de l’État, de la notion de « fonction publique ». Le temps est compté, car les échéances approchent. Quoi qu’il en soit, la métamorphose numérique appelle un retour du régalien. Cela peut paraître paradoxal à l’heure où le cyberespace s’inscrit dans un schéma distribué, éloigné de toute centralisation.

Le régalien au service du plus vulnérable, ou la loi du plus fort !

L’État a été conçu pour remplir des missions au nom de la société, missions dites régaliennes. La justice, la sécurité, la défense, la diplomatie, la création du droit, l’impôt, la monnaie sont les piliers de l’État moderne, notamment avec le sens que lui donne Carré de Malberg (1920). Mais ces éléments constitutifs sont remis en cause par le numérique : le pouvoir de battre monnaie est concurrencé par les cryptoactifs, celui de lever l’impôt se heurte notamment à l’absence d’établissement stable des GAFAM (établis en Irlande qui pratique un dumping fiscal). L’extraterritorialité des lois (dont le Cloud Act, le Patriot Act, le FISA ou l’Executive Order12333) s’affranchit des règles de coopération internationale en matière judiciaire ou des principes attributifs de la compétence des tribunaux. La capacité donnée aux algorithmes de décider affaiblit la portée de la loi nationale ou européenne. La puissance technologique et financière des entreprises de la Big tech favorise un soft power qui concurrence la diplomatie traditionnelle. La conduite de la guerre voit émerger des groupes sans contrôle Étatique qui mènent des cyberopérations, comme en témoignent les conflits en Ukraine ou au Moyen-Orient. 

Les fondements régaliens de l’État sont donc sapés. Le numérique doit être pour lui l’occasion de ne pas perdre sa légitimité. Alors que le cyberespace est un espace de compétition, de confrontation et même de conflictualité, l’État doit assurer ses missions régaliennes de défense et de sécurité. Les victimes sont, d’année en année plus nombreuses. Les prédateurs visent les États, les organisations, les entreprises, les particuliers. Nul n’est à l’abri ! Si État n’est plus en mesure de protéger la population et défendre la Nation, sa légitimité sera remise en cause. Son « ubérisation » n’est pas une hypothèse, mais une certitude ! Il lui importe donc d’agir sur deux au moins des composantes de la cybersécurité : la lutte contre la cybercriminalité et la cyberdéfense. 

La cybercriminalité est la « criminalité du XXIème siècle », thème choisi, en 2007, pour le 1er Forum INCYBER.  Elle résulte d’une double migration vers le cyberespace : celle des délinquants et celle des États voyous. Les premiers ont compris qu’ils n’avaient jamais été aussi près de leur victime et aussi éloignés de leur juge ou de leur sheriff. Le rapport risque pénal/gains escomptés leur est très favorable. La délinquance classique – abstraction faite des violences – va diminuer, tandis que va croître un contentieux que doivent savoir traiter la justice, la police et la gendarmerie. Des efforts ont été accomplis, mais il y a encore fort à faire, au moment où des magistrats évoquent un « tsunami » judiciaire. Un État incapable de protéger la cohorte des victimes sera inaudible ! Les États voyous ont aussi compris quels étaient les avantages géopolitiques que leur offre le cyberespace : en s’appuyant le plus souvent sur des groupes criminels « multicartes », ils peuvent régler leurs comptes, leurs différents avec des « banderilles numériques » qui saignent mais ne tuent pas et s’appuient sur une criminalité organisée garantissant une action clandestine. Les difficultés liées à l’attribution leur offrent un champ libre. Pour toutes ces raisons, l’État doit prendre la mesure des enjeux de sécurité. S’il ne le fait pas, la privatisation de la cybersécurité sera une réalité dont ne bénéficieront pas les plus démunis. Beaucoup de petites entreprises – et leurs employés – savent qu’une cyberattaque peut être déterminante pour leur avenir. 

La cyberdéfense – ou la défense dans le cyberespace des systèmes les plus nécessaires à la vie de nation – est aussi une exigence pour l’État. La cyberattaque de Noël 2025 contre La Banque Postale souligne la capacité de l’adversaire de s’en prendre à des services qui ont un impact direct sur la vie des citoyens. Il faudrait sans doute, pour une meilleure compréhension, faire évoluer la sémantique vers une partition entre la cyberrésilience, d’une part, et la cyberdéfense, d’autre part, ce dernier vocable couvrant les actions plus offensives ou s’inscrivant dans la lutte informatique d’influence. La cyberrésilience concerne les entités essentielles ou importantes au sens de la directive NIS2, mais elle peut descendre très bas dans la granularité, près des citoyens, s’agissant des collectivités territoriales, des entreprises qui ne sont pas régulées par l’ANSSI, mais sont tout autant attaquées par les prédateurs. Ces acteurs publics ou privés ressentent une forme d’abandon, alors qu’ils ne disposent pas de moyens propres pour assurer leur cybersécurité. La politique est d’abord au service du plus faible. L’État doit apparaître comme le protecteur des personnes physiques et morales vulnérables et désorientées. « Le danger que l’on pressent, mais que l’on ne voit pas, est celui qui trouble le plus » (Cesar ). 

Les citoyens se tournent vers les acteurs régaliens en espérant qu’ils seront capables d’empêcher un chaos que chacun imagine, eu égard à la pénétration du numérique dans tous les secteurs clés de la vie quotidienne. Le citoyen est comme la chèvre de monsieur Seguin, naïf, désireux de liberté, d’indépendance et de nouveauté. L’internaute est souvent attiré par les promesses séduisantes des plateformes numériques : accès gratuit, personnalisation, communauté, innovation… sans toujours mesurer les risques de surveillance, de profilage, de dépossession des données, de manipulation. La chèvre est dévorée par le loup numérique. La condition première de la maîtrise de la métamorphose numérique est une prise de conscience des enjeux par un citoyen, aujourd’hui encore, trop crédule. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », écrivait Rabelais. La conscience, c’est la représentation mentale de la réalité, la capacité d’en mesurer les influences, les effets. Sans elle, le citoyen ne peut recouvrer une souveraineté numérique, aujourd’hui grandement altérée par l’économie de l’attention, moteur des GAMAM et ATBXH, par l’action de prédateurs, délinquants, criminels organisés, États voyous. Geoffrey Hinton, Prix Nobel de physique, pense que les gouvernements sont la seule entité assez puissante pour ralentir cette évolution. L’État demeure un échelon essentiel, parce qu’il est le seul garant de l’essentiel. 

Rassurer par la prévention, accompagner les victimes, voilà la manière de rendre la politique visible, jusqu’au dernier kilomètre. C’est important de le dire, c’est encore mieux de le faire ! L’État ne peut cependant agir seul, car au caractère systémique de la menace doit correspondre une réponse composite. 

La coaction, réponse à la complexité 

Le retour du régalien s’accompagne d’une relation nouvelle avec le secteur privé, les collectivités territoriales et leurs établissements publics. L’État seul ne peut répondre à tous les enjeux de la métamorphose cybernétique. Toute politique qui négligerait ce constat serait vouée à l’échec. De nombreuses actions doivent s’inscrire dans des formes inédites de coproduction. Il y a quelques années, un GIP tel ACYMA était inconcevable. Aujourd’hui, le 17 cyber repose sur une coaction qui mêle pouvoirs publics et acteurs privés. Les campus, développés à l’échelon national et dans les régions, doivent être les vitrines de ce rapprochement respectueux des attributions de chacun.  La lutte contre la cybercriminalité et la cyberdéfense sont également tributaires d’une coopération public-privé, soit parce que les offreurs de cybersécurité ont une meilleure connaissance instantanée de la cybermenace, soit parce qu’ils disposent de moyens techniques rares. Le renforcement du régalien et l’ouverture vers le privé ne sont pas contradictoires mais complémentaires. Cette posture permet d’élargir le périmètre des acteurs et d’augmenter leurs capacités d’intervention.

Cette coopération public-privé doit aussi se décliner à l’échelon des territoires. L’idée de s’appuyer sur des espaces réduits, alors que le cyberespace est réputé sans frontière, peut sembler surprenante. Il n’en est rien ! Les territoires, dont la délimitation doit tenir compte de critères géographiques, économiques, sociologiques, sont des espaces pertinents pour décliner la métamorphose numérique au plus près du citoyen. Une approche territoriale, collective et collaborative, permet d’associer tous les acteurs publics et privés pour construire une « trame de résilience », un réseau de connivence et de compétence, là où l’action est visible du citoyen, où elle est compréhensible par son adéquation au terrain, où elle se traduit par des résultats concrets. La relation avec les organes décentralisés doit prendre en compte la rencontre entre la verticalité de l’action Étatique et l’horizontalité des politiques menées par les collectivités territoriales.    

S’il est un discours qui doit être clarifié, c’est celui sur l’Europe. La France, comme les autres États membres ne peut porter un projet politique qui méconnaîtrait les acquis d’une construction dont elle est une des inspiratrices et un des moteurs. Peut-on envisager une stratégie purement nationale, dans un contexte marqué par une internationalisation des échanges, une bataille des normes, une compétition qui peut évoluer vers la confrontation, voire la conflictualité contre ou via l’espace numérique ? L’Europe, du marché commun au marché unique, a d’abord sous-estimé le risque, abordant le cyberespace sous l’angle de la protection du consommateur, du libre-échange, de la concurrence. Si elle a adopté une posture plus sécuritaire, c’est bien sous l’influence de la France, notamment dans le domaine des infrastructures critiques. NIS1, puis NIS2, comme le RGPD, le Cybersecurity Act, le Cyber Résilience Act, etc. sont des textes inspirés par la France, en particulier à l’occasion des présidences françaises de l’Union européenne (PFUE). L’Europe doit beaucoup à Thierry Breton, commissaire européen de 2019 à 2024, parce qu’il a su mettre en évidence les urgences ainsi que nos dépendances dans le domaine. Le numérique offre un angle pertinent pour réconcilier les Français avec une Europe qui leur semble trop technocratique, trop intrusive dans leur vie quotidienne, trop destructrices de la souveraineté nationale. « La souveraineté numérique », c’est politique, comme le souligne Anne Le Henanff, ministre déléguée à l’IA et au numérique (IT for Business 27 mars 2026).

La souveraineté numérique du citoyen, pierre angulaire de la souveraineté

La notion de souveraineté a longtemps opposé la France « gaullienne » à certains pays d’Europe plus tournés vers un libéralisme, un libre-échange qui ont conduit l’Europe à être à ce point ouverte que certains ont évoqué une Europe « passoire ». Depuis la crise du Covid-19 et le retour de l’administration Trump, la notion d’autonomie stratégique, portée par Thierry Breton, semble recueillir une forme de consensus, tant nos dépendances numériques peuvent conduire à des interruptions de services aux multiples conséquences sur la vie quotidienne des citoyens. Les Pays-Bas viennent de nommer un ministre de la « souveraineté numérique », ce qui traduit un infléchissement notable dans leur approche traditionnelle.   

Le discours sur la souveraineté est donc à nouveau d’actualité, même si le terme est parfois camouflé sous des euphémismes. Pour le citoyen, au-delà d’un patriotisme souvent résiduel, la notion de souveraineté peut sembler lointaine et relever du concept. C’est pourquoi il est nécessaire d’inverser le discours sur la souveraineté numérique en partant des individus. Cette approche pourra heurter les tenants de la doctrine pour lesquels la souveraineté ne peut être que nationale, telle qu’elle est explicitée par l’article 3 de la Constitution de la République Française. Celle-ci a été rédigée en 1958, à l’époque où n’existaient pas internet, les réseaux sociaux, où l’IA venait d’être conceptualisée à Dartmouth. 

Il est nécessaire de reconstruire le principe de souveraineté en partant du bas, du citoyen et en remontant, selon l’architecture des « poupées slaves », partant de la plus petite et, par enveloppements successifs, finissant par la plus grande. La souveraineté du citoyen, c’est la protection de sa « sphère d’intimité », de son image, de son identité – c’est-à-dire de son unicité – de sa liberté de penser, de choisir, d’aller-et-venir sur la toile, etc. Si ces conditions ne sont pas réunies, à quoi bon poursuivre la construction d’un espace numérique qui l’asservirait au lieu de le servir, qui le transformerait en esclave, en zombie. Les enjeux de l’intelligence artificielle posent en des termes inédits, existentiels, la condition humaine, l’intelligence, la conscience, les relations sociales qui caractérisent l’être humain, zoon politikon (ζῷον πoλιτικόν) pour Aristote, c’est-à-dire animal politique ou animal de la cité

La souveraineté individuelle repose sur la connaissance, le discernement. La formation des citoyens, prioritairement celle des jeunes, est une urgence absolue, à l’heure où l’intelligence artificielle rebat les cartes. La compétence est un réacteur de la souveraineté du citoyen. C’est un des axes forts du discours à son égard, car il impacte l’avenir des générations en devenir.

Celui qui possède le pouvoir numérique est maître du libre-arbitre des individus. Inutile de poursuivre la métamorphose cybernétique si elle s’opère sans nous, contre nous ! Le principal remède est l’acculturation, la connaissance, le discernement, la montée en compétence, chacun à son niveau. 

Le citoyen est l’alpha et l’oméga. 

Le discours politique doit d’abord s’adresser à lui en le replaçant au commencement de toute action ayant pour but de l’aider à maîtriser son destin numérique. L’exercice n’est pas simple, car le domaine du cognitif peut laisser accroire l’idée d’une police de la pensée. 

La souveraineté du citoyen est vaine si les personnes morales au sein desquelles il inscrit son parcours de vie (entreprises, collectivités territoriales, écoles, universités, administrations, associations, etc.) ne sont pas souveraines. Le vocable « entreprise souveraine » est de plus en plus usité, ce qui montre bien la prise de conscience à ce niveau. Si ces personnes morales ne sont pas souveraines dans leur organisation, leurs décisions, leurs prestations, si elles sont perméables aux influences, aux attaques, si la liberté d’association, celle du commerce et de l’industrie sont entravées, comment l’homo cyberneticus peut-il encore revendiquer une sphère d’autonomie, d’intimité ? La proximité entre les personnes physiques et les personnes morales contribue à renforcer le socle conceptuel de la souveraineté numérique en soulignant les liens, en rendant concret ce qui peut apparaître comme abstrait.

Comment les personnes morales peuvent-elles protéger leur souveraineté et, avec elle, celle des citoyens, si l’État n’est pas souverain, ne dispose pas des degrés de liberté qui caractérisent une indépendance nationale, laquelle n’exclut pas l’interdépendance. Comment les entreprises peuvent-elles se développer, survivre, sans que les conditions juridiques financières ne soient propices à leur épanouissement au sein d’une « startup nation » et non au sein d’un État impuissant, faute de maîtriser les leviers de son action ?

Comment la France, comme les autres États membres, peut-elle bénéficier d’une autonomie stratégique si elle n’est pas appuyée par une Union européenne qui conforte chacun des 27 ? l’union fait la force, c’est la force de l’Union. Encore faut-il s’entendre sur les termes qui ne sauraient être la reconnaissance de son caractère supranational. 

Dans le contexte actuel, comment l’Europe peut-elle être collectivement souveraine si elle ne s’ouvre pas au « cybermonde libre », composé des États qui partagent les mêmes valeurs, une même conception de l’humain, notamment au regard du numérique ? C’est une troisième voix – un chemin – une troisième voix – un discours qui doit faire de l’Europe la porteuse d’une alternative à un cyberespace dominé par le pouvoir écrasant de la big tech ou de l’idéologie politique, enfermé dans le libertarisme ou le collectivisme, le mercantilisme numérique ou le totalitarisme numérique d’une société de surveillance. Ceci nous ramène au citoyen, au choix de société.

Cette hiérarchisation des souverainetés qui s’emboîtent, s’enrichissent mutuellement, peut sembler trop intellectuelle, éloignée des préoccupations du citoyen. Elle a cependant pour mérite de commencer par le plus concret, par ce qui doit lui parler, lui faire comprendre les enchaînements qui dictent son avenir, le sien, celui de ses enfants. L’aider à maîtriser son destin numérique, c’est renouer avec le sens, avec la perspective qui fait gravement défaut au discours politique contemporain.

Replacer l’humain au cœur du numérique

Cette architecture de souveraineté est sans doute contestable, mais elle nous invite à replacer l’humain au cœur de toute politique, de toute stratégie. De bas en haut, de l’expression des besoins à l’élaboration d’une vision, elle nous oblige à reformuler les vraies questions, celles qui sont aujourd’hui existentielles, de ne pas être hors sol et, surtout, de communiquer vers le citoyen, d’expliquer les enjeux de la métamorphose cybernétique, dont il doit être acteur et non consommateur. 

Cette approche atypique montre que chacun est détenteur, protecteur, défenseur d’une parcelle de la souveraineté. Celle-ci est divisible dès lors qu’elle est un agrégat, le résultat d’une addition – hélas aussi de soustractions – d’effets liés à des décisions, à des abstentions. La souveraineté qui ignore le citoyen est le propre des dictatures.

Comme l’exprimait le général de Gaulle, « En notre temps, la seule querelle qui vaille est celle de l’homme. C’est l’homme qu’il s’agit de sauver, de faire vivre et de développer ». Oui, en notre temps de métamorphose cybernétique, il faut sauver l’Homme contre les prédateurs de toute nature, de le faire vivre dans un monde nouveau, de lui faire traverser une nouvelle Renaissance propice à un développement et non à un asservissement.

C’est cela qu’il faut défendre !  Les technologies ne suffisent pas ! Il faut réinventer le discours en lui donnant du souffle, une puissance mobilisatrice, en le faisant porteur d’espérance.

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