- Accueil
- Cybercriminalité
- Phishing, deepfakes et faux messages d’urgence : simuler une population prise pour cible
Phishing, deepfakes et faux messages d’urgence : simuler une population prise pour cible
par Jean Langlois-Berthelot et Marc-Olivier Boisset
Le message ne contient plus nécessairement une faute grossière, une adresse absurde ou une promesse extravagante. Il peut reprendre le vocabulaire d’un métier, le nom d’un supérieur, la forme d’une procédure réelle et le contexte exact d’un incident en cours. Il peut être traduit sans maladresse, décliné pour plusieurs catégories de destinataires et envoyé au moment où chacun possède une raison crédible d’y répondre.
L’attaque n’a pas besoin de tromper toute la population. Elle doit atteindre le petit nombre de personnes dont la réaction ouvrira un accès, déclenchera un paiement, saturera un service ou donnera au récit une apparence de légitimité.
C’est pourquoi le phishing, le vishing, les deepfakes et les faux messages d’urgence ne doivent pas être étudiés comme une collection de contenus mensongers. Ils forment un système d’expérimentation hostile appliqué aux comportements humains.
L’ingénierie sociale devient une industrie adaptative
Le rapport 2025 de l’ENISA analyse près de 4 900 incidents observés entre juillet 2024 et juin 2025. Dans les cas où le vecteur initial est connu, le phishing représente 60 % des intrusions. L’agence souligne également la diffusion des plateformes de phishing-as-a-service : des infrastructures prêtes à l’emploi permettent de préparer les pages frauduleuses, d’envoyer les messages et de collecter les identifiants sans disposer soi-même d’une expertise technique avancée.
Ces données figurent dans l’ENISA Threat Landscape 2025.
L’intelligence artificielle générative ajoute une couche nouvelle. Europol observe en 2025 que les modèles de langage améliorent l’efficacité de l’ingénierie sociale en personnalisant la communication avec les victimes et en automatisant une partie du processus criminel. L’enjeu n’est donc pas seulement la qualité littéraire du message. C’est la capacité à produire rapidement plusieurs versions, à les adapter à un secteur, une langue ou une fonction et à maintenir la conversation après la première réponse.
Europol décrit cette évolution dans son rapport Steal, deal and repeat – IOCTA 2025.
Le CERT-FR formule en février 2026 un constat plus nuancé, mais particulièrement utile. L’ANSSI n’a pas connaissance d’une cyberattaque contre une entité française qui aurait été conduite intégralement et de manière autonome par une intelligence artificielle. Elle observe cependant l’emploi croissant de l’IA générative comme facilitateur : production de contenus d’hameçonnage, création de faux profils, génération de sites d’apparence légitime et recours à des deepfakes vendus pour quelques dizaines de dollars.
Le même rapport recense l’utilisation de services génératifs par des opérateurs réputés liés à la Chine, à la Corée du Nord, à l’Iran ou à la Russie. En janvier 2025, Google indiquait que son modèle Gemini avait été sollicité, entre 2023 et 2024, par les opérateurs d’au moins dix modes opératoires liés à l’Iran, vingt à la Chine, neuf à la Corée du Nord et trois à la Russie. L’IA ne remplace pas encore l’attaquant. Elle augmente sa vitesse, sa diversité et sa capacité d’industrialisation.
L’état de la menace française est détaillé dans la synthèse du CERT-FR sur l’IA générative face aux attaques informatiques publiée le 4 février 2026.
Les pertes montrent déjà la puissance économique de l’usurpation. Selon le FBI, les fraudes au président et compromissions de messageries professionnelles ont représenté 305 033 incidents déclarés et environ 55,5 milliards de dollars de pertes exposées entre octobre 2013 et décembre 2023. Pour la seule année 2025, le centre IC3 a reçu plus d’un million de plaintes liées à la criminalité en ligne, pour 20,9 milliards de dollars de pertes. Les compromissions de messagerie professionnelle ont représenté près de 3,05 milliards de dollars.
Voir l’alerte du FBI sur les 55 milliards de dollars de fraudes BEC et son rapport annuel 2025.
Ces chiffres ne mesurent pas seulement la crédulité. Ils mesurent la capacité des attaquants à comprendre les circuits de décision, à choisir le bon moment et à présenter une action anormale comme la suite logique d’une procédure ordinaire.
La population n’est pas homogène, l’attaque ne doit plus l’être
Les politiques de sensibilisation imaginent encore souvent un utilisateur moyen confronté à un message type. Or il n’existe ni utilisateur moyen ni message unique. Un agent comptable, un soignant, un élu local, un étudiant et une personne âgée n’ont ni les mêmes habitudes, ni les mêmes contraintes, ni les mêmes raisons d’accorder leur confiance.
L’attaquant peut exploiter ces différences. Il peut invoquer l’urgence pour celui qui travaille sous pression, l’autorité pour celui qui respecte une chaîne hiérarchique, l’entraide pour celui qui veut protéger un proche, ou la continuité du service pour celui qui gère une crise. Le message efficace n’est pas nécessairement le plus sophistiqué. C’est celui qui transforme le contexte de la cible en justification de l’action attendue.
Le deepfake accentue cette logique sans la renverser. Une voix synthétique ou une vidéo falsifiée ne convainc pas par sa seule qualité. Elle fonctionne lorsqu’elle s’insère dans une relation existante, confirme une attente et réduit le temps disponible pour vérifier. L’identité imitée apporte moins une preuve qu’une permission d’agir.
Les faux messages d’urgence ajoutent une dimension collective. L’usurpation d’un service public, d’une banque, d’un opérateur de transport ou d’un établissement hospitalier peut conduire des milliers de personnes vers une fausse page, provoquer un afflux d’appels ou détourner les usagers du canal officiel au moment même où celui-ci est nécessaire. Une attaque technique réelle peut fournir le contexte idéal : l’incertitude existe déjà, les procédures habituelles fonctionnent mal et chacun attend une instruction.
Il faut donc distinguer la propagation du message et la propagation de l’action. Un contenu peut être très visible sans provoquer beaucoup de compromissions. À l’inverse, une campagne confidentielle adressée à quelques fonctions critiques peut produire un effet considérable. Mesurer seulement le nombre de messages ouverts ou signalés ne suffit pas. Il faut observer les décisions qu’ils déclenchent, les canaux qu’ils déplacent et les services qu’ils saturent.
Cette observation conduit à penser la population comme un ensemble de profils fonctionnels. Chaque profil possède un niveau d’exposition, des contraintes temporelles, des relations de confiance, des moyens de vérification et une capacité différente à supporter l’interruption d’une procédure. Une simulation peut faire varier ces paramètres sans prétendre réduire les individus à des stéréotypes fixes.
Construire un cyber range humain
Les cyber ranges reproduisent des réseaux et des systèmes afin d’entraîner les défenseurs. Leur extension logique consiste à représenter également les personnes qui utilisent ces systèmes et l’adversaire qui cherche à orienter leur comportement. Nous proposons de nommer cet environnement le cyber range humain.
Dans un tel dispositif, une population synthétique reçoit plusieurs variantes d’une même attaque. Certains agents voient un courriel, d’autres un SMS, un appel vocal ou une vidéo. Le contenu varie selon la fonction, la langue, l’heure, l’identité usurpée et les informations déjà disponibles. Les agents peuvent ignorer, vérifier, signaler, cliquer, transférer le message ou exécuter l’action demandée.
L’équipe rouge ne se contente plus de lancer une campagne. Elle observe les réactions et adapte son offensive. Si un message bancaire échoue, elle peut se présenter comme le service antifraude. Si l’alerte officielle réduit le taux de clic, elle peut imiter cette alerte. Si un groupe se montre peu réceptif à l’urgence, elle peut exploiter l’autorité ou la confiance interpersonnelle. La simulation fait alors apparaître une boucle : produire, tester, mesurer, sélectionner et recommencer.
L’équipe bleue dispose elle aussi de plusieurs leviers. Elle peut modifier le canal de vérification, le moment de l’alerte, la forme du message, la procédure de double contrôle ou l’interface qui présente la demande. L’objectif n’est plus seulement d’évaluer si les utilisateurs connaissent les règles. Il est de comparer les défenses dans un environnement où l’adversaire réagit.
Les indicateurs doivent suivre cette dynamique. On mesure le délai avant le premier signalement, la proportion de personnes qui utilisent un second canal, le nombre de comptes compromis, la vitesse de propagation interne, les groupes qui restent vulnérables après l’alerte, l’effet d’une interruption de service et la capacité de l’attaquant à retrouver un chemin après la première contre-mesure.
Une partie des agents doit être humaine. Les populations synthétiques permettent d’explorer rapidement des milliers de variantes, mais les modèles de langage peuvent homogénéiser artificiellement les réactions, reproduire des stéréotypes ou rationaliser après coup des décisions que des personnes réelles prendraient autrement. Les exercices les plus solides combineront donc agents simulés, participants humains, données historiques et validation par des experts métiers.
La simulation doit aussi rester proportionnée. Il ne s’agit pas de collecter sans limite des données personnelles pour construire des doubles psychologiques. Les profils utiles peuvent être fonctionnels et agrégés : type de mission, exposition, dépendance au service, moyens de vérification et contraintes de temps. Le modèle cherche des mécanismes de vulnérabilité, non des individus à manipuler.
Cette méthode transforme enfin la sensibilisation. Au lieu de diffuser chaque année le même module à tous, l’organisation peut identifier les situations réellement dangereuses, tester ses procédures et entraîner les fonctions les plus exposées. Elle peut surtout vérifier qu’une défense reste efficace lorsque l’attaque change de forme.
Face à une ingénierie sociale industrialisée, la bonne réponse ne consiste pas à demander aux utilisateurs d’être constamment plus méfiants. Une société ne peut pas fonctionner si chaque message, chaque voix et chaque ordre deviennent suspects. Il faut préserver des mécanismes simples de confiance vérifiable : second canal, authentification forte, confirmation hors bande, délais imposés aux opérations sensibles et continuité des communications officielles.
L’enjeu du cyber range humain est précisément de soumettre ces mécanismes à l’épreuve avant la crise. L’attaquant simule déjà nos réactions lorsqu’il teste ses messages. Il est temps que la défense simule les siennes.
Lieutenant-colonel Marc-Olivier Boisset
Officier supérieur de l’armée de Terre et breveté de l’Enseignement
militaire supérieur, le lieutenant-colonel Marc-Olivier Boisset achève
actuellement un doctorat professionnel à l’ESCP Business School,
sous la direction de Jean Langlois-Berthelot.
la newsletter
la newsletter