La migration post-quantique n’est plus un scénario à horizon lointain. En Europe, les premières échéances arrivent dès 2026, tandis que banques, grands groupes, PME et fournisseurs abordent la transition avec des niveaux de préparation très différents. Une fracture se dessine, mais elle ne suit pas seulement la taille des entreprises : elle dépend aussi de la complexité des systèmes d’information et de leur capacité à évoluer.

La cryptographie post-quantique (PQC) est depuis bien longtemps un sujet de prospective suivi surtout par les chercheurs, les spécialistes de la cryptographie et quelques grandes organisations. Mais 2026 marque probablement un tournant puisqu’elle commence à devenir un chantier beaucoup plus concret pour les directions IT et cyber. L’enjeu n’est plus tant de savoir quand un ordinateur quantique sera capable de casser certaines protections actuelles, mais plutôt comment préparer les systèmes d’information avant que cette menace ne devienne opérationnelle.

Cette bascule se lit d’abord dans les calendriers. En Europe, la feuille de route coordonnée prévoit que les États membres aient établi leur plan initial de migration et lancé des pilotes pour les cas à risque moyen ou élevé d’ici fin 2026. Les cas d’usage à haut risque doivent avoir achevé leur transition d’ici fin 2030. L’échéance de fin 2035 vise ensuite les cas à risque moyen et, dans la mesure du possible, ceux à faible risque.

Cette accélération se joue désormais sur les deux fronts. D’un côté, l’épée : le développement de l’ordinateur quantique et de nouvelles capacités de calcul. De l’autre, le bouclier : la mise en place de mécanismes capables de résister à ces futures attaques. Les États-Unis en ont donné une illustration le 22 juin avec deux décrets présidentiels publiés le même jour. L’un vise à accélérer le développement du calcul quantique et de ses applications, quand l’autre organise la migration des systèmes fédéraux vers la PQC, avec une échéance fixée à fin 2030 pour certains systèmes à forte criticité.

Les briques techniques commencent également à être disponibles. Le NIST, l’institut américain chargé notamment d’élaborer des standards technologiques et de cybersécurité, a publié en 2024 ses premiers standards de PQC. Depuis, les éditeurs et fournisseurs commencent à intégrer ces mécanismes dans leurs solutions. Présenté officiellement fin juin par le Campus Cyber, un panorama recense déjà des outils pour inventorier la cryptographie existante et gérer les certificats. Il référence également des solutions permettant de faire évoluer les infrastructures de clés.

Reste une inconnue majeure : la date à laquelle un ordinateur quantique suffisamment puissant pourra casser certains mécanismes de chiffrement actuels. Ce moment est généralement désigné sous le nom de Q-Day. Mais attendre qu’il survienne serait déjà prendre du retard. Le harvest now, decrypt later (HNDL) consiste justement à intercepter aujourd’hui des données chiffrées pour tenter de les déchiffrer plus tard. Une information qui devra encore rester secrète en 2030 ou 2035 est donc déjà concernée. Si le calendrier de l’ordinateur quantique reste incertain, celui de la migration, lui, ne l’est plus.

Entre grands groupes et PME, le post-quantique révèle deux niveaux de maturité

La transition vers le post-quantique ne démarre pas partout du même point. Pour Almond, cabinet de cybersécurité qui travaille notamment sur l’évaluation de produits et la cryptographie, les entreprises déjà engagées dans une véritable migration restent peu nombreuses. Les plus avancées sont surtout de grandes organisations disposant des équipes nécessaires pour structurer le chantier. Chez les ETI et les grandes PME, certes l’intérêt progresse, mais beaucoup en sont encore à comprendre les travaux qu’elles devront mener.

La Banque de France donne une idée de l’avance déjà prise par certains acteurs. L’institution expérimente depuis plusieurs années des mécanismes post-quantiques autour des VPN ou de la messagerie chiffrée. Elle avance désormais par priorité, en commençant par les applications exposées sur Internet et les zones les plus critiques de son système d’information. Mais cette démarche suppose déjà et surtout d’avoir identifié précisément les usages cryptographiques et les dépendances à faire évoluer.

C’est justement à ce stade que l’écart de maturité devient tangible. « Techniquement, la migration n’est pas forcément compliquée. Le plus gros travail se fait en amont : il faut savoir ce qu’on doit migrer et où intervenir. Il faut aussi disposer des compétences nécessaires », explique Alexandre Deloup, directeur du Security Evaluation and Analysis Lab (SEAL) chez Almond. Pour les organisations les moins avancées, cette cartographie reste encore à construire. Elle conditionne pourtant la capacité à définir des priorités et à évaluer l’ampleur du chantier. Le manque de compétences constitue également un frein identifié par Almond, au même titre que les moyens financiers nécessaires pour conduire la transition.

Cette photographie ne dessine pourtant pas une frontière, ni même une fracture, aussi simple entre grands groupes et PME. Une petite structure peut disposer d’un environnement IT beaucoup moins complexe à faire évoluer. « A la différence des grands groupes, les petites entreprises ont des infrastructures IT souvent beaucoup plus simples et plus orientées cloud », observe Mohamed Bassiouny, Quantum Risk & Cybersecurity Lab Lead de QuRISK. Lorsqu’une grande partie du SI repose sur des services SaaS, une partie de la migration est en effet portée directement par les fournisseurs.

À l’inverse, les grands groupes doivent souvent composer avec des infrastructures internes et des services tiers. Leur avance en matière de préparation ne signifie donc pas nécessairement que la transition sera plus simple. La fracture post-quantique existe bien, mais elle tient autant au niveau de préparation qu’à la complexité du système d’information.

La migration post-quantique se jouera aussi chez les fournisseurs

Pour les entreprises les moins avancées, le retard n’est pas forcément définitif. Une partie de la migration post-quantique se jouera en dehors de leur propre SI : chez les éditeurs et les fournisseurs de services qu’elles utilisent. Que ce soit en cloud ou en SaaS, le client ne maîtrise d’ailleurs pas toujours lui-même les mécanismes cryptographiques employés. Le guide du Campus Cyber recommande ici d’obtenir la feuille de route post-quantique du fournisseur et des garanties sur les composants utilisés ; une nouvelle ligne à prendre en compte dans les appels d’offre ! 

Les grands donneurs d’ordres ont aussi un rôle d’entraînement. Dans le cadre du Système européen de banques centrales, la Banque de France explique par exemple mutualiser les contacts avec les principaux fournisseurs. L’objectif est de connaître leurs roadmaps et d’identifier ceux qui ont déjà intégré la PQC dans leurs produits. Cette mise en commun évite aussi que chaque banque mène séparément le même travail.

La pression exercée par ces grands clients peut ensuite mécaniquement bénéficier à des organisations beaucoup plus petites. Almond observe justement que les PME disposent de moins de poids pour influencer directement les choix technologiques des éditeurs. La transition doit donc aussi venir de l’écosystème des fournisseurs eux-mêmes. À mesure que les produits évolueront pour répondre aux exigences des clients les plus avancés, ils pourront diffuser ces capacités auprès d’un marché beaucoup plus large.

Cette dépendance ne dispense pourtant pas les PME de suivre le sujet. Même lorsqu’un fournisseur prend en charge une partie de la migration, l’entreprise doit savoir quelles solutions elle utilise et vérifier leur trajectoire. Le post-quantique déplace ainsi une partie du problème : il ne s’agit plus uniquement de maîtriser sa propre cryptographie, mais aussi – et certainement de plus en plus – de connaître celle dont on dépend.

L’enjeu est aussi de faciliter les prochaines évolutions de la cryptographie. C’est tout l’intérêt de la crypto-agilité : concevoir les systèmes de façon à pouvoir remplacer un mécanisme cryptographique sans devoir revoir toute l’architecture. Des acteurs spécialisés se positionnent déjà sur ce créneau, à l’image de CryptoNext Security, qui développe des solutions dédiées à l’inventaire, à la migration post-quantique et au pilotage de la crypto-agilité. « La raison pour laquelle les roadmaps de transition cryptographique sont importantes dès aujourd’hui c’est qu’à long terme, il faut penser aux bonnes pratiques et à la crypto-agilité, et pas seulement au post-quantique », renchérit encore Mohamed Bassiouny de QuRISK. La migration actuelle devient ainsi l’occasion d’intégrer cette capacité d’évolution durablement dans les systèmes.

La transition post-quantique ne devrait donc pas avancer partout au même rythme. Mais l’écart observé aujourd’hui peut encore se réduire si les produits évoluent assez vite et si les entreprises cessent de considérer la cryptographie comme une brique figée de leur système d’information.

Sources : 

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