Le détroit d'Ormuz est le point de passage stratégique du pétrole mondial. Mais sous ses eaux peu profondes passe également les flux de données. En mai 2026, des médias liés au Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) ont agité une nouvelle menace : taxer les câbles sous-marins de fibre optique qui traversent le détroit. Droits de licence, frais de transit, monopole sur les réparations, le tout visant explicitement les géants américains du cloud.

Quelques jours plus tard, Ebrahim Zolfaghari, porte-parole du quartier général militaire Khatam al-Anbiya, reprenait la menace sur les réseaux sociaux : « Nous imposerons des frais sur les câbles internet. » Le député Mostafa Taheri, membre de la commission des industries du Parlement, chiffrait la manne à 15 milliards de dollars par an.

L’Iran peut-il réellement mettre cette menace à exécution ? Les juristes du droit de la mer et les spécialistes des télécoms répondent négativement. Ce péage semble inapplicable, à la fois juridiquement et techniquement. Mais si la taxe semble relever de la gesticulation géopolitique, la capacité de Téhéran à perturber l’infrastructure internet régionale par d’autres moyens est bien réelle.

Réalité juridique et géographique de la taxe

L’argumentaire iranien repose sur une lecture sélective de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS) de 1982. Les médias d’État invoquent l’article 34 : le droit de passage en transit dans un détroit international ne prive pas l’État côtier de sa souveraineté sur le lit de sa mer territoriale. Pour Téhéran, un câble posé sans autorisation équivaut à une occupation du sol sous-marin iranien. La lecture oublie le reste de la convention. L’article 79 garantit à tous les États le droit de poser et d’entretenir des câbles sur le plateau continental d’un État côtier. L’article 44 interdit d’entraver ou de suspendre le passage en transit, y compris en temps de guerre. Téhéran a signé l’UNCLOS en 1982 mais ne l’a jamais ratifiée, comme les États-Unis.

À titre comparatif, certains ont évoqué l’exemple de l’Égypte. Le Caire perçoit chaque année quelques centaines de millions de dollars grâce aux câbles transitant par ses terres. En Égypte, la plupart des liaisons Europe-Asie empruntent des tronçons terrestres gérés par Telecom Egypt, qui vend des capacités sur ses fibres optiques nationales. En clair, il ne s’agit pas de facturer un passage sous-marin, mais d’exploiter des réseaux terrestres situés dans le pays. Par contraste, les câbles du détroit d’Ormuz passent tous sous l’eau (et, comme on le verra, en grande partie dans les eaux omanaises). L’analogie égyptienne, souvent citée dans la presse iranienne, ne justifie donc pas un régime de péage sous-marin.

Reste la question du destinataire. L’Iran veut contraindre Google, Meta, Microsoft et Amazon à s’enregistrer sous droit iranien, mais les sanctions américaines interdisent à ces groupes de verser le moindre dollar à Téhéran. Le mécanisme de paiement est bloqué côté entreprises avant même d’exister côté iranien. L’OFAC a prévenu, le 1er mai 2026, que tout paiement exposerait à des sanctions.

Conscients de l’instabilité de la rive nord du Golfe, les consortiums ont anticipé le risque iranien depuis des décennies. Une majeure partie des câbles de transit, l’AAE-1 comme le SEA-ME-WE 5, ont été délibérément posés dans les eaux omanaises, au sud du détroit. L’Iran n’a donc sur eux aucune juridiction. Deux systèmes seulement passent en eaux iraniennes : FALCON, exploité par Global Cloud Xchange, et le Gulf Bridge International (GBI), détenu par une entreprise éponyme basée au Qatar. Ce sont les deux réseaux les plus directement exposés à une mesure de rétorsion ou à une pression physique de Téhéran. 

Une dépendance régionale croissante aux infrastructures numériques

Contrairement au détroit de Bab el-Mandeb, en mer Rouge, qui voit passer environ 17 % du trafic internet mondial et plus de 90 % des communications directes entre l’Europe et l’Asie, les câbles strictement concernés par Ormuz pèsent moins de 1 % de la bande passante internationale mondiale. Une coupure totale à Ormuz ne provoquerait donc pas de blackout planétaire, mais l’impact régional serait fort. La dépendance au détroit n’est pas uniforme au niveau de la région, elle dépend de l’endroit où les câbles touchent terre. Le Qatar, le Koweït, le Bahreïn et l’Irak ont peu de diversité de routes et restent enclavés derrière Ormuz. L’Irak ne compte que deux câbles internationaux en service, FALCON et GBI, précisément les deux qui passent en eaux iraniennes. Une fermeture les renverrait à leurs seules liaisons terrestres. Les Émirats font atterrir l’essentiel de leurs systèmes à Fujairah, sur la façade du golfe d’Oman, qui contourne le détroit. L’Arabie Saoudite tire la majeure partie de sa bande passante de câbles qui débarquent sur sa côte de la mer Rouge. Oman débarque les siens sur le golfe d’Oman et la mer d’Arabie. Aucun de ces trois pays ne dépend à 100 % de sa connectivité sous-marine à l’intérieur du Golfe Persique, tous les pays gardent une redondance terrestre.

Mais l’enjeu déborde la fluidité de la connectivité grand public. Dans une logique de diversification économique, les monarchies pétrolières ont investi des milliards dans les data centers et l’intelligence artificielle. Les pays du Golfe en comptent environ 156 selon Data Center Map, Arabie Saoudite et Émirats en tête. Le marché du data center dans le Golfe devrait  passer de 3,5 milliards de dollars en 2024 à près de 9,5 milliards de dollars d’ici 2030. Abou Dabi construit Stargate UAE, cluster d’un gigawatt opéré par OpenAI et Oracle, bâti par G42, dans lequel Microsoft a investi 1,5 milliard de dollars. Le Qatar a lancé Qai, l’Arabie Saoudite pilote Humain. Cette architecture numérique est tributaire d’un flux transfrontalier continu de données que seuls les câbles sous-marins peuvent porter.

La guerre hybride comme menace de fond

Le risque principal  n’est pas tant la taxe ou le sabotage militaire spectaculaire mais la guerre hybride sous le seuil du conflit, maquillée en incident technique ou en accident de navigation. Le précédent de la mer Rouge en 2024 a montré la fragilité de ces infrastructures. Un cargo, le Rubymar, frappé par un missile houthi, a dérivé pendant près de deux semaines en traînant son ancre avant de couler. Trois câbles majeurs ont été coupés à proximité, l’AAE-1, Seacom et l’EIG, perturbant environ 25 % du trafic régional selon HGC Global Communications. 

Un autre moyen de pression pourrait se trouver dans le blocage de la maintenance. Les câbles cassent souvent, entre 150 et 200 fois par an dans le monde, surtout à cause des ancres et de la pêche. Pour réparer, un navire câblier doit rester stationnaire plusieurs jours au même point, exposé. La maintenance dans le Golfe repose sur une seule société émiratie, e-Marine, et ses cinq navires. Depuis l’opération Epic Fury, lancée fin février 2026, un seul de ces navires se trouve dans les eaux fermées du Golfe, les autres étant retenus en mer Rouge ou dans l’océan Indien. L’Iran exige que toute réparation dans sa zone soit confiée à des entreprises nationales agréées par le CGRI. En refusant les permis ou en menaçant les équipages, il peut laisser une liaison se dégrader pendant des semaines. Une réparation prend une quarantaine de jours en temps normal. En zone de guerre, elle s’étire en mois. Au-delà des difficultés liées à la réparation des câbles existants, les problèmes en mer Rouge ont entraîné des retards dans le déploiement de plusieurs systèmes de câbles sous-marins, tels que 2Africa, India Europe Xpress (IEX), Raman, SeaMeWe-6 et Africa-1. 

Dépendance asymétrique à la connectivité internationale

Téhéran investit depuis plus d’une décennie dans son Réseau national d’information (NIN) – un internet domestique interne. Ce réseau parallèle assure la continuité de nombreux services (administratifs, bancaires, gouvernementaux) même en cas de coupure de l’internet mondial. En pratique, l’Iran a déjà démontré sa capacité à se déconnecter ; lors des manifestations de 2019 ou encore en janvier 2026, les autorités iraniennes ont ordonné des blackouts massifs du réseau public. Le dernier, déclenché le 28 février 2026, a duré 88 jours, jusqu’au 26 mai, la plus longue coupure jamais imposée par un État. 

Ce découplage n’existe pas dans les monarchies du Golfe. Leur croissance et leur stabilité reposent sur une connectivité internationale permanente (flux financiers, plateformes de trading, paiements en ligne, services cloud pour entreprises, etc.). Une perturbation prolongée du trafic mondial pèserait donc beaucoup plus lourd sur leur économie que sur celle de l’Iran. Dans un tel scénario, les coûts politiques et économiques seraient distribués de manière inégale entre les acteurs régionaux. 

Cette capacité à endurer l’isolement total joue dans le rapport de force. Un arrêt des flux de données à Ormuz infligerait des pertes lourdes à ses voisins du Golfe et aux marchés, en laissant ses propres structures de pouvoir relativement épargnées. Si la taxe ne sera vraisemblablement pas collectée, la menace d’une guerre asymétrique sous la surface est réelle.

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