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Starlink en Ukraine : quand la souveraineté dépend d’un fournisseur privé
Starlink permet de se connecter là où un État censure, où les antennes ont été détruites ou lorsque les réseaux terrestres sont hors service. Une liberté précieuse, mais pas un bouclier universel. Une enquête de Reuters publiée le 27 octobre [1] relate qu’une entreprise israélienne, Discover-Tech, aurait ciblé massivement les internautes utilisant Starlink grâce aux enchères publicitaires. Les chercheurs de TrendAI ont observé une activité anormale sur le trafic Starlink dans 105 pays [2], y compris là où le service est interdit ou restreint.
Le procédé exploite les informations échangées dans la publicité en ligne pour identifier ou suivre des internautes. Il ne prouve ni intrusion dans les satellites, ni transmission de données par SpaceX, ni espionnage effectif de chaque personne ciblée. L’affaire révèle une limite moins spectaculaire, mais essentielle : changer de tuyau ne fait pas disparaître les regards posés sur ce qui y circule.
En Ukraine, le problème prend une dimension autrement stratégique. Notre enquête sur l’empire Musk [3] a déjà exposé les restrictions d’octobre 2026 qui ont perturbé certaines opérations militaires, ainsi que les versions contradictoires de SpaceX et de Washington sur ce blocage, inutile donc de rejouer ce feuilleton. La nouveauté est ailleurs : les institutions américaines peinent à établir publiquement qui a pris cette décision, sur quelle base et sous quel contrôle.
La souveraineté à l’épreuve des contrats
Le 15 octobre, neuf sénateurs américains, démocrates et républicains, ont demandé à l’inspecteur général du Pentagone une enquête indépendante [4]. Ils voulaient savoir si l’administration ou ses prestataires avaient contribué aux restrictions, si des responsables avaient été prévenus et si les mécanismes de contrôle des contrats avaient correctement fonctionné. Le 27 octobre, l’inspection générale a décliné cette demande [5], jugeant l’Air Force mieux placée pour traiter le dossier. Elle n’exclut cependant pas de revenir sur sa décision.
On lit entre les lignes de cette décision plusieurs points importants : il ne s’agit ni d’une interdiction générale d’enquêter ni forcément d’une preuve que Musk bénéficie d’une protection politique. Des démarches parlementaires distinctes restent donc possibles. Un collaborateur parlementaire, cité par Associated Press, y voit pourtant une réticence à enquêter sur Musk.
Le choix institutionnel n’en est pas moins saisissant : les sénateurs demandaient aussi de vérifier le rôle des autorités militaires américaines. L’inspection botte en touche et les renvoie vers des services appartenant à ce même appareil, qui deviendrait donc juge et partie. Une décision que Jeanne Shaheen, sénatrice démocrate du New Hampshire, refuse, réclamant toujours un examen indépendant.
Cette affaire expose trois acteurs qu’il faut distinguer : l’opérateur dispose de moyens techniques de restriction, l’État américain peut exercer des prérogatives juridiques et contractuelles et, enfin, les utilisateurs ukrainiens qui subissent les conséquences opérationnelles des atermoiements des deux premiers. En effet, une armée ne peut pas attendre qu’un différend administratif soit tranché pour savoir si ses drones communiqueront.
L’équation se complique encore : Kiev avait aussi réclamé le blocage des terminaux Starlink utilisés par les forces russes [6]. Une restriction peut donc protéger les opérations ukrainiennes autant qu’elle peut les entraver. Le vrai critère n’est pas l’absence de contrôle d’accès, mais la possibilité de savoir qui l’exerce, selon quelles règles, avec quelles garanties et quels recours.
Changer de fournisseur, changer de dépendance
C’est pourquoi les alternatives européennes intéressent Kiev. Des discussions annoncées entre l’Ukraine, ICEYE et Nokia portent sur de futures capacités satellitaires davantage maîtrisées par les Ukrainiens [7]. Eutelsat OneWeb possède des moyens opérationnels, mais les terminaux, les coûts, les débits et les usages tactiques ne sont pas interchangeables avec ceux de Starlink. GOVSATCOM mutualise des capacités gouvernementales et IRIS² demeure un projet à concrétiser. Pour remplacer un fournisseur critique, il faut des équipements en nombre, une couverture fiable, des intégrations éprouvées et surtout une autorité effective sur les conditions d’accès. Nous n’en sommes pas là.
La compétition privée s’intensifie pourtant. Le 27 octobre, le régulateur américain a autorisé le projet d’acquisition de Globalstar par Amazon Leo [8], une étape réglementaire importante vers une possible montée en puissance de la firme fondée par Jeff Bezos.
SpaceX cherche de son côté à élargir l’accès direct des téléphones aux satellites et à obtenir davantage de possibilités d’utilisation des fréquences, permettant à terme de transformer les smartphones ordinaires en terminaux capables de communiquer directement avec des satellites. Les États gardent ici un levier décisif : attribuer les droits radioélectriques, fixer les règles et autoriser les services.
Deux empires ne font pas une souveraineté
L’arrivée d’Amazon pourrait limiter la domination de SpaceX, mais ne changerait évidemment rien au manque de capacités souveraines européennes, d’autant que la concurrence commerciale n’empêche pas un autre type de dépendance : celui des usages, des logiciels, des terminaux et des données.
L’enquête sur les enchères publicitaires referme la boucle. On peut échapper à la censure d’un réseau national et rester exposé à la surveillance d’acteurs tiers. On peut disposer de plusieurs opérateurs sans maîtriser les conditions de continuité d’un service stratégique. Starlink ouvre de vraies routes numériques. La liberté commence lorsqu’on peut en contrôler les règles, contester les décisions et en emprunter d’autres sans perdre sa capacité d’agir.
Sources et références
[1] Reuters, « Alleged Israeli spy company heavily targeted Starlink users », 27 octobre 2026.
[2] TrendAI, « Invasive Ads: The Unconventional Cyber Surveillance Attack Surface », 15 octobre 2026.
[3] InCyber, « Pour Musk, seigneur de la Frontière, le futur appartient à celui qui en possède les clefs », 22 octobre 2026.
[4] Commission des affaires étrangères du Sénat américain, demande bipartisane d’enquête, 15 octobre 2026.
[5] Associated Press, « Pentagon watchdog tells lawmakers it won’t investigate Starlink slowdowns to Ukraine », 28 octobre 2026.
[6] Euronews, « SpaceX et Kyiv bloquent l’utilisation de Starlink par la Russie », 2 février 2026.
https://fr.euronews.com/2026/02/02/spacex-et-kyiv-bloquent-lutilisation-de-starlink-par-la-russie
[7] Nokia, « ICEYE and Nokia partner with the Ministry of Defence of Ukraine to develop sovereign satcom capability », 22 octobre 2026.
[8] Reuters, « US agency approves Amazon Leo’s $11.5 billion acquisition of Globalstar », 27 octobre 2026.
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