Pour Musk, seigneur de la Frontière, le futur appartient à celui qui en possède les clefs

SpaceX a absorbé xAI, puis Cursor : fusées, satellites, modèles d’IA, supercalculateurs et logiciels composent désormais un même empire. Musk a levé 75 milliards en Bourse sans céder les commandes. Il promet Mars et des robots pour tous. Mais derrière cette « Fondation » privée, qui possédera les routes de l’émancipation ?

L’essentiel à retenir

SpaceX réunit désormais activités spatiales, réseau Starlink, IA générative, puissance de calcul et logiciels de développement.

Après son introduction en Bourse, Elon Musk conserve l’essentiel des droits de vote, tandis que les investisseurs financent une expansion extraordinairement coûteuse.

L’enjeu dépasse les produits : l’empire Musk pourrait contrôler plusieurs infrastructures permettant de communiquer, produire, travailler, combattre et, demain peut-être, quitter la Terre.

Sommaire

  • SpaceX : l’argent des autres, le pouvoir du fondateur
    • Starlink gagne l’argent que l’IA dévore
    • Terafab : la forge du seigneur Musk
  • Mars et Starbase : Quand le roman de science-fiction devient un objectif financier
    • Starbase : une mairie à l’ombre des fusées
  • De X à Starlink : les réseaux sous contrôle privé
    • Starlink : la souveraineté au bout du signal
    • Starlink Mobile : le satellite descend dans nos poches
  • Optimus : Musk promet l’abondance, Kotkin voit le « socialisme oligarchique »
    • « Tout ressemble au futur, sauf nous »
  • Musk contre la bureaucratie, mais pour les marchés publics
  • Terminus : refuge ou nouveau fief ?
  • FAQ

Elon Musk vient de franchir une nouvelle frontière. Le 20 octobre, SpaceX a annoncé 4,4 milliards de dollars de bénéfice trimestriel, tandis que son activité IA dépasse désormais Starlink en termes de chiffre d’affaires.

Et le milliardaire envisage déjà l’étape suivante : fusionner SpaceX avec Tesla. Fusées, satellites, modèles d’IA, robots, automobiles et supercalculateurs pourraient bientôt relever d’un même empire, le tout sous le contrôle d’un homme qui promet de libérer l’humanité de ses contraintes.

En juin dernier, il réussissait déjà une opération digne d’un roman de science-fiction financière. SpaceX est en effet entré en Bourse en levant 75 milliards de dollars, un record pour une introduction sur le marché américain. Valorisation initiale : quelque 1 770 milliards. De quoi financer une respectable collection de rêves martiens. [1]

Elon Musk n’a pas pour autant perdu le contrôle de son empire : les actions émises étaient de classe A, donnant droit à une voix. Les siennes sont de classe B, avec 10 voix chacune. À l’issue de l’opération, Musk conservait donc environ 82 % des droits de vote. L’argent est bienvenu tant qu’on lui laisse les clefs du vaisseau. [2] Joel Kotkin avait décrit dans The Coming of Neo-Feudalism des patrons de la Tech qui, « comme toutes les aristocraties, résistent souvent à toute dispersion de leur pouvoir ». SpaceX en offre une démonstration clinique. [3]

Notre dossier sur les seigneurs de l’IA a déjà exploré les laboratoires d’OpenAI et d’Anthropic, le quotidien professionnel sous Microsoft, puis le système nerveux régalien de Palantir. Musk construit un autre type de fief : non seulement des services, mais les routes qui permettent de communiquer, produire, travailler, combattre et, promet-il, quitter un jour la Terre. Reste à savoir qui en détiendra les clefs.

SpaceX : l’argent des autres, le pouvoir du fondateur

Le changement dépasse en effet de loin les questions de contrôle capitalistique. L’absorption de xAI, en février, avait déjà rapproché fusées, satellites, réseau social, modèles d’IA et centres de calcul Colossus. X avait auparavant été intégré au périmètre de xAI. [4] En août, le rachat de Cursor pour 60 milliards de dollars a ajouté les outils de programmation assistée par IA à cet ensemble. [5] SpaceX peut désormais intervenir à plusieurs niveaux : concevoir les modèles, héberger leur exécution, proposer les logiciels qui les mobilisent. [6]

Le reste du groupe Musk n’a pas été fondu dans SpaceX. Tesla et Neuralink demeurent pour l’instant des entreprises distinctes. Les interdépendances n’en sont pas moins croissantes : Tesla a investi deux milliards de dollars dans SpaceX, lui fournit des équipements énergétiques et a comptabilisé 318 millions de dollars de ventes de batteries Megapack au deuxième trimestre 2026. [7]

La différence avec d’autres géants de l’IA est frappante : Musk ne fait pas qu’acheter des positions dominantes, il a bâti l’industrie des lanceurs réutilisables, déployé une constellation satellitaire et investi massivement dans des installations électriques et informatiques. Ce sont de vraies capacités industrielles, avec des clients et des contraintes matérielles. C’est précisément tout l’enjeu : un fournisseur qui livre des infrastructures difficiles à remplacer dispose d’un pouvoir plus solide qu’un simple vendeur de promesses. Le fief n’a pas besoin de murailles lorsque ses services deviennent indispensables.

Starlink gagne l’argent que l’IA dévore

Au deuxième trimestre 2026, SpaceX a enregistré 7,8 milliards de dollars de chiffre d’affaires, mais une perte nette de 541 millions. Son activité de connectivité, emmenée par Starlink, a dégagé 1,66 milliard de résultat opérationnel. L’IA affichait 1,26 milliard de pertes d’exploitation et près de 15,8 milliards de dépenses d’investissement sur le trimestre. [8] Le contraste résume l’économie de l’empire : les satellites rapportent – un peu –, la course à l’intelligence engloutit – beaucoup – de capitaux.

Peut-être pour sortir de cette difficile équation, Musk entend aussi facturer ses machines à ses concurrents. SpaceX a conclu avec Anthropic un contrat de capacités de calcul prévoyant, après montée en charge, 1,25 milliard de dollars par mois, résiliable avec un préavis de quatre-vingt-dix jours. [2] Le concurrent de Grok devient donc le client de Colossus. Un exploit commercial et un remarquable déplacement du rapport de force.

Dans notre épisode consacré au fief cognitif, nous avions détaillé la dépendance des laboratoires aux forges informatiques, inutile d’en refaire ici l’inventaire. La nouveauté est qu’un acteur prétendant développer ses propres modèles loue en même temps sa puissance de calcul à d’autres laboratoires.

Kotkin avait pressenti que « la ruée vers l’intelligence artificielle risque de renforcer la position dominante des entreprises qui disposent déjà d’immenses réserves d’argent et de talents ». [3] Dans le cas Musk, la réserve se mesure aussi en centrales électriques, terrains industriels, bâtiments et machines, dans une volonté d’intégration verticale qui rend son fief singulier.

Terafab : la forge du seigneur Musk

Le projet Terafab, présenté en mars 2026, vise justement à réduire la dépendance de Tesla et SpaceX aux fabricants de semi-conducteurs. Musk souhaite produire au Texas des puces destinées aux véhicules autonomes, aux robots, aux centres de calcul et, à terme, à des installations orbitales. [9] Des ambitions considérables face à Nvidia, TSMC et Samsung, dont les chaînes industrielles ne se reproduisent pas à coups de tweets triomphalistes.

Une fonderie avancée réclame en effet des équipements lithographiques, des équipes spécialisées, des procédés stabilisés, des rendements élevés et de longs apprentissages. En octobre, une éventuelle participation de TSMC restait à l’étude, tandis que Musk souhaitait conserver la maîtrise opérationnelle du complexe. [10] Entre ambition et usine productive, le chantier est immense.

Même réserve pour les datacenters spatiaux dont rêve l’homme le plus riche du monde : le Soleil fournit de l’énergie, mais il faut lancer les équipements, évacuer leur chaleur par rayonnement, les protéger des radiations, assurer leur maintenance et acheminer les données. Une possibilité technologique à explorer est loin d’être une activité rentable.

La direction stratégique ne fait en revanche guère de doute. Là où Microsoft organise l’accès à plusieurs modèles dans son environnement professionnel, Musk cherche à posséder toujours davantage de maillons en amont : électricité, calcul, puces, logiciels et connectivité. Il n’a pas encore échappé à ses fournisseurs, mais il travaille à rendre cette dépendance moins décisive.

Mars et Starbase : Quand le roman de science-fiction devient un objectif financier

Cette débauche d’investissements n’obéit pas uniquement à une logique commerciale. Musk répète vouloir faire de l’humanité une espèce multiplanétaire, capable de survivre à une catastrophe sur Terre. Son modèle littéraire est revendiqué : « Mars est à la Terre ce que Terminus était à Trantor », a-t-il écrit en référence au cycle Fondation d’Isaac Asimov. [11] Dans ces romans, Terminus doit préserver les connaissances durant l’effondrement d’un empire galactique.

L’analogie prend un relief particulier dans le prospectus boursier de SpaceX. Parmi les conditions associées à une partie de la rémunération en actions de Musk figurent des objectifs aussi extraordinaires qu’une colonie martienne permanente d’au moins un million d’habitants et de vastes capacités de calcul hors Terre. [2] Ce sont des projets hautement spéculatifs, mais leur inscription dans la mécanique financière de l’entreprise est bien réelle.

Kotkin notait que les nouveaux oligarques se voient comme des hommes convaincus « de ne pas seulement créer de la valeur, mais de bâtir un monde meilleur ». [3] Musk pousse la logique jusqu’à proposer une assurance-vie pour la civilisation. La mission justifie l’entreprise, l’entreprise construit les moyens de la mission et son fondateur garde les commandes.

Dans Fondation, la survie du savoir constitue un enjeu collectif, chez SpaceX, il reste soumis à la propriété privée. Si une ville naissait sur Mars, qui en déterminerait les lois, les accès, les ressources et les conditions de départ ? Si le problème est encore largement théorique, le Texas abrite déjà une ébauche de réponse. 

Starbase : une mairie à l’ombre des fusées

Depuis 2025, Starbase est une municipalité texane constituée autour du site spatial de SpaceX. Son premier maire, Bobby Peden, est aussi vice-président des opérations texanes de l’entreprise. [12] La ville dispose d’institutions, adopte des ordonnances et a entrepris de créer ses propres structures de police et de justice municipales. [13]

Elle ne constitue ni une principauté indépendante ni une zone soustraite aux lois américaines, mais le mélange des fonctions est saisissant : le moteur économique du territoire, l’employeur essentiel et le pouvoir municipal se retrouvent étroitement liés. Les besoins de lancement et de développement industriel deviennent des affaires de gouvernement local.

Nous avions montré, dans l’épisode sur Palantir, comment un fournisseur peut occuper la salle des cartes du souverain sans prendre formellement sa couronne. Musk expérimente une voie différente : l’entreprise bâtit le territoire autour duquel se forment les institutions. Il ne faut pas confondre cette situation avec une captation illégale des pouvoirs publics, mais elle donne une expression concrète à l’État-entreprise étudié par les penseurs de l’exit.

Peter Thiel théorisait des espaces pour échapper à la politique ordinaire, Musk préfère les construire. Starbase n’est pas Terminus ; elle révèle néanmoins ce qui advient lorsque l’infrastructure privée précède la cité.

De X à Starlink : les réseaux sous contrôle privé

Musk promet également de sortir de la censure et du conformisme idéologique. X se présente comme une place publique, Grok, comme une IA moins docile aux tabous progressistes que celles de ses rivaux. En regard, Musk dénonce les médias établis, les administrations et les élites intellectuelles, tout en s’appuyant sur ses propres ingénieurs, investisseurs, influenceurs et communautés politiques.

Ce contre clergé – pour reprendre l’un des concepts-clefs de Kotklin – ne supprime pas le pouvoir de définir les règles du débat, il en change le détenteur. X reste une plateforme privée et Grok demeure un modèle façonné par des choix humains. Que les préférences de son propriétaire soient anti-woke donne une idée de sa neutralité politique, quelle que soit la sincérité de Musk dans sa recherche de la vérité.

InCyber a déjà décrit les dérapages de Grok, il n’est donc pas nécessaire de reprendre cette enquête. En octobre 2026, le régulateur britannique Ofcom estimait encore certaines réponses de X aux contenus illicites insuffisantes. [14] Le commissariat canadien à la protection de la vie privée a, de son côté, documenté les problèmes liés aux hypertrucages sexuels générés par Grok. [15] pour être tout à fait honnête, les reproches adressés à Grok à l’époque – de pouvoir mettre en bikini toute personne à partir d’une photo de celle-ci habillée – auraient pu être adressés à la plupart des modèles d’IA.

Au fond, la contradiction est moins celle d’un mensonge que d’une architecture. On peut sincèrement vouloir ouvrir le débat et administrer seul la place où il se tient. Musk combat l’autorité des autres tout en consolidant la sienne. L’agora a changé de gestionnaire, pas de nature juridique.

Starlink : la souveraineté au bout du signal

Starlink rend cette ambiguïté autrement plus concrète. Son réseau fournit des communications vitales à l’Ukraine depuis l’invasion russe, là où les infrastructures terrestres sont vulnérables aux frappes et aux brouillages. Fin juin 2026, SpaceX recensait douze millions d’abonnés Starlink et des contrats gouvernementaux de plusieurs milliards de dollars, notamment autour de Starshield, sa déclinaison « durcie » destinée à la sécurité nationale. [8]

Le 14 octobre, des responsables ukrainiens ont rapporté que de nouvelles restrictions perturbaient l’utilisation de connexions satellitaires pour certains drones rapides. Des missions ont été annulées. [16] Selon Reuters, l’ordre aurait été donné à la Maison-Blanche et Musk a également affirmé que ces limitations militaires relevaient de Washington. [17] Une affirmation démentie par Marco Rubio, qui a renvoyé la responsabilité de l’affaire à Elon Musk. [18] Face à cette partie de ping-pong, lui attribuer personnellement une décision politique qui n’est pas établie serait donc abusif.

Reste le mécanisme, autrement plus intéressant : une armée peut devenir dépendante d’une infrastructure privée étrangère, modifiable à distance dans le cadre de décisions pour lesquelles elle n’a pas voix au chapitre. La supériorité opérationnelle procurée par le service renforce la vulnérabilité en cas de restriction.

Washington n’a pas perdu son pouvoir souverain et peut imposer des conditions à une entreprise américaine. Pour les utilisateurs étrangers, en revanche, la souveraineté se mesure aussi à la possibilité de continuer à combattre ou communiquer lorsque le service change ses règles.

Starlink Mobile : le satellite descend dans nos poches

Avec Starlink Mobile, Musk veut étendre cette connectivité aux téléphones et aux objets mobiles. En octobre, SpaceX a acquis pour environ huit milliards de dollars de nouvelles fréquences destinées à un réseau hybride satellite-terrestre. [19] Elle ne dispose pas encore de l’ensemble des fréquences, antennes et accords nécessaires pour concurrencer les grands opérateurs et les dépenses à venir devraient encore être colossales.

Pourtant, la logique est limpide. Véhicules autonomes, robots, terminaux individuels et services d’IA auraient intérêt à une connectivité plus largement contrôlée par le même ensemble industriel. Le réseau deviendrait une route commune entre plusieurs produits Musk. Ce serait une réussite commerciale, une étape supplémentaire dans l’intégration verticale chère à Musk pour réaliser son rêve martien, mais aussi un nouveau point de dépendance.

L’Europe commence à mesurer l’enjeu. Le 19 octobre, Orange, Deutsche Telekom, Telefónica et Vodafone envisageaient une offre commune pour des fréquences satellitaires. [20] Andrew Puzder, ambassadeur américain auprès de l’UE, avertissait parallèlement Bruxelles de représailles potentiellement « dévastatrices » si elle défavorisait Starlink. [21]

L’enjeu a changé d’échelle : les fréquences vont-elles rejoindre les puces, les services cloud, les réseaux sociaux et tant d’autres dans l’inventaire des batailles perdues de la souveraineté numérique européenne ? 

Optimus : Musk promet l’abondance, Kotkin voit le « socialisme oligarchique »

En attendant le résultat de cette nouvelle aventure, Musk promet une autre sortie, encore plus lointaine : celle du travail contraint et de la rareté. Dans son scénario optimiste, l’IA et des robots tels qu’Optimus produiraient assez pour garantir à tous un « revenu universel élevé », voire un accès presque illimité aux biens et services. Tesla prépare son industrialisation, mais les ventes massives à des clients extérieurs et la fiabilité générale de robots humanoïdes restent encore à démontrer. [22]

Kotkin avait identifié le projet bien avant l’essor des modèles génératifs. Il écrivait que « Mark Zuckerberg, Elon Musk, Travis Kalanick […] et Sam Altman » étaient favorables à « un revenu annuel garanti », notamment pour apaiser les tensions d’une main-d’œuvre fragilisée. Il appelait cela le « socialisme oligarchique » : une redistribution capable de répondre aux besoins matériels sans promouvoir une ascension sociale qui serait susceptible de menacer à terme la domination des propriétaires. [3]

L’idée de Musk diffère du fonds public proposé par Altman, étudié dans notre deuxième épisode en ce qu’il mise surtout sur l’explosion de la production. La distinction ne résout pourtant pas la question essentielle : si les robots travaillent à notre place, qui possède les robots, leurs modèles, leurs pièces détachées, leurs logiciels et leurs sources d’énergie ?

L’abondance peut renforcer l’autonomie si les particuliers et les PME possèdent des machines réparables et substituables. Elle peut aussi créer une société de clients perpétuels, servis par des capacités qu’ils ne contrôlent jamais. Le choix entre citoyen, producteur et bénéficiaire sous abonnement ne relève pas de la seule puissance du moteur d’Optimus.

« Tout ressemble au futur, sauf nous »

En 2017, Richard Ortiz, salarié de l’usine Tesla de Fremont, confiait au Guardian : « Tout ressemble au futur, sauf nous. » L’enquête décrivait des cadences éprouvantes, des plaintes sur la sécurité et mentionnait les réponses de Musk, qui affirmait faire de la protection des salariés une priorité. [23] Ce témoignage ancien présage moins des conditions de travail de Tesla en 2026 qu’il ne révèle la contradiction entre le futur vendu et le présent de ceux qui le fabriquent.

Kotkin va jusqu’à écrire que « l’avenir technocratique aujourd’hui envisagé n’aura guère besoin du travail des classes inférieures ni des complications de la démocratie ». [3] C’est un avertissement, pas un scénario démontré. L’automatisation a déjà supprimé des emplois tout en en créant d’autres. Le véritable test sera la capacité des travailleurs, artisans et entreprises à conserver les bénéfices de leur nouvelle productivité.

Un propriétaire d’Optimus sera-t-il libre de choisir qui entretient son robot et quel modèle le pilote ? Un développeur utilisant Cursor pourra-t-il changer d’IA ou d’hébergeur sans perdre ses outils et ses pratiques ? Un client de Starlink pourra-t-il assurer la continuité de son activité en cas de restriction du réseau ? Voilà des critères plus instructifs qu’une promesse d’abondance à l’horizon 2040.

Musk peut créer de nouvelles possibilités d’indépendance. S’il rend au contraire ses clients incapables de produire sans ses services, il aura remplacé certains liens de dépendance par d’autres, plus efficaces et, partant, plus coûteux à rompre.

Musk contre la bureaucratie, mais pour les marchés publics

Dernier paradoxe : Musk dénonce les bureaucraties et les États incapables de construire. Son empire dépend pourtant largement des contrats militaires et publics, des autorisations de lancement, des licences de fréquences et des règles financières qui rendent possible sa concentration de contrôle. L’homme qui combat l’ingérence publique sait parfaitement s’en accommoder.

Il participe aussi à la bataille politique. En octobre 2026, Reuters évaluait à 366 millions de dollars ses dépenses en faveur des républicains dans le cycle électoral de mi-mandat [24], un bon moyen pour consolider sa place de fournisseur stratégique. 

La relation est réciproque. SpaceX a besoin de Washington pour lancer ses fusées et opérer ses satellites. Washington a besoin des capacités que SpaceX sait produire plus vite et moins cher que ses concurrents les mieux établis. On pense notamment aux croupières que SpaceX a taillées à la NASA dans le domaine du lancement spatial. Le pouvoir public reste le suzerain juridique, mais plus il dépend d’un fournisseur, plus ses décisions doivent compter avec celui-ci.

À la différence de Thiel, qui a théorisé des territoires de sortie hors de la politique ordinaire, Musk aménage les moyens matériels d’une sortie éventuelle. Il n’a pas aboli l’État, mais peut contribuer à le rendre dépendant de son industrie.

Terminus : refuge ou nouveau fief ?

Le cas Musk oblige finalement à nuancer Kotkin. Son empire n’est pas seulement un assemblage de rentes : il produit, lance, connecte et innove à un rythme que ses concurrents lui envient. Une telle puissance productive pourrait ouvrir des frontières réelles, accroître l’autonomie individuelle et résoudre des problèmes longtemps jugés insolubles. C’est aussi ce qui la rend potentiellement si difficile à remplacer.

De X à Grok, de Colossus à Cursor, de Tesla à Optimus, de Starlink à Starship, Musk promet plusieurs émancipations : de la censure, du travail, de la pénurie, des infrastructures terrestres et même de l’enfermement sur une planète. Seulement, une sortie ne garantit pas la liberté : encore faut-il pouvoir emprunter la route sans dépendre à perpétuité de son propriétaire.

Asimov imaginait une Fondation destinée à préserver le savoir durant la chute d’un empire. Musk bâtit peut-être les machines d’une sauvegarde de l’humanité ; il organise assurément leur financement et leur contrôle à l’intérieur de sociétés privées. Son Terminus n’existe pas encore, mais ses routes, ses contrats et ses droits de vote existent déjà.

Voilà l’épreuve de vérité : non pas savoir si un fondateur promet un avenir extraordinaire, mais si ses clients, ses salariés et les citoyens disposeront des moyens de le contester, de le remplacer ou de s’en passer. Musk ne possède pas la frontière, mais il en construit déjà certains passages. Une distinction décisive, tant que d’autres chemins restent praticables.

Le prochain épisode examinera une stratégie différente : celle des laboratoires chinois qui diffusent des modèles à poids ouverts, téléchargeables et adaptables. Un fief demeure-t-il un fief lorsqu’il distribue une partie de ses plans ?

FAQ

Comment Elon Musk conserve-t-il le contrôle de SpaceX après l’introduction en Bourse ?

Les actions de classe A proposées aux investisseurs donnent une voix chacune. Les actions de classe B détenues notamment par Musk en donnent dix. Il conservait ainsi environ 82 % des droits de vote à l’issue de l’opération de juin 2026. [2]

SpaceX, Tesla, xAI et Neuralink ont-ils déjà fusionné ?

Non. SpaceX a absorbé xAI et acquis Anysphere, la société de Cursor. Tesla et Neuralink restent juridiquement distinctes. En octobre 2026, un rapprochement SpaceX–Tesla était envisagé, mais aucune fusion n’était actée. [4] [5] [7]

Pourquoi Terafab est-il stratégique pour l’empire Musk ?

Terafab vise à internaliser une partie de la fabrication des puces utilisées par l’IA, les véhicules, les robots et, potentiellement, les systèmes de calcul orbitaux. Le projet reste industriellement à concrétiser : SpaceX et Tesla dépendent encore de fabricants et de fournisseurs spécialisés. [9] [10]

Starlink peut-il devenir un instrument de dépendance stratégique ?

Oui, lorsque les communications d’une armée ou d’un État reposent sur un réseau satellitaire qu’ils ne contrôlent pas. Les restrictions signalées en Ukraine en octobre 2026 l’illustrent, même si la responsabilité de la décision fait l’objet de versions contradictoires entre Washington et Musk. [16] [17] [18]

Que signifie le « socialisme oligarchique » décrit par Joel Kotkin ?

Kotkin désigne ainsi un modèle dans lequel les propriétaires des technologies concentrent le pouvoir économique tout en soutenant une redistribution permettant aux autres de vivre. Le revenu garanti ne signifie pas que les bénéficiaires possèdent les robots, les plateformes ou les infrastructures dont dépend leur revenu. [3]

Pourquoi comparer le projet martien de Musk à la Fondation d’Isaac Asimov ?

Musk a explicitement rapproché Mars de Terminus et la Terre de Trantor, deux lieux du cycle Fondation. Il présente la colonisation de Mars comme un moyen de préserver la civilisation. L’article interroge ce que deviendraient les droits et l’autonomie des habitants si leurs infrastructures vitales dépendaient de sociétés privées. [11] [2]

Sources 

[1] Reuters, « Musk’s SpaceX prices record $75 billion IPO at $135 a share », 11 juin 2026.

https://www.reuters.com/world/musks-spacex-prices-record-75-billion-ipo-135-share-2026-06-11/

[2] Space Exploration Technologies Corp., « Registration Statement, Form S-1/A », prospectus amendé, SEC, 3 juin 2026. Droits de vote, accord avec Anthropic et conditions de rémunération liées à Mars et au calcul orbital.

https://www.sec.gov/Archives/edgar/data/1181412/000162828026042639/spaceexplorationtechnologi.htm

[3] Joel Kotkin, The Coming of Neo-Feudalism: A Warning to the Global Middle Class (Éd. Encounter Books, 2020), chapitres 4, 5, 14, 19 et 20.

[4] SpaceX, accord de fusion et de réorganisation avec X.AI Holdings, 31 janvier 2026.

https://www.sec.gov/Archives/edgar/data/1181412/000162828026036936/exhibit21-sx1.htm

[5] SpaceX, dépôt SEC relatif à la finalisation de l’acquisition d’Anysphere/Cursor, 14 août 2026.

https://www.sec.gov/Archives/edgar/data/1181412/000162828026056945/spcx-20260814.htm

[6] Reuters, « SpaceX locks in $60 billion Cursor deal to close gap with rivals in AI coding race », 16 juin 2026.

https://www.reuters.com/legal/transactional/spacex-buy-anysphere-60-billion-2026-06-16/

[7] Tesla, rapport trimestriel Form 10-Q, deuxième trimestre 2026, transactions avec parties liées.

https://www.sec.gov/Archives/edgar/data/1318605/000162828026049270/tsla-20260630.htm

[8] SpaceX, « Second Quarter 2026 Results », 4 août 2026.

https://www.sec.gov/Archives/edgar/data/1181412/000162828026052515/earningsreleaseq22608042.htm

[9] Reuters, « Musk says SpaceX and Tesla to build advanced chip factories in Austin », 22 mars 2026.

https://www.reuters.com/business/autos-transportation/musk-says-spacex-tesla-build-advanced-chip-factories-austin-2026-03-22/

[10] Reuters, « Musk says TSMC won’t run Terafab AI chip complex », 7 octobre 2026.

https://www.reuters.com/business/media-telecom/intel-keep-working-musks-terafab-chipmaking-venture-bloomberg-news-reports-2026-10-07/

[11] Causeur, « Elon Musk, le “robot” qui rêve », 2026.
www.causeur.fr/elon-musk-le-robot-qui-reve-space-x-bourse-ia-isaac-asimov-328167

[12] City of Starbase, « City Commission and Staff », consultation du 19 octobre 2026.

https://www.starbase.texas.gov/city-commission-and-staff

[13] City of Starbase, registre des ordonnances municipales, 2026.

https://www.starbase.texas.gov/ordinances

[14] Ofcom, « Monitoring X’s response to hate and terror content, and Grok investigation latest », 14 octobre 2026.

https://www.ofcom.org.uk/online-safety/illegal-and-harmful-content/ofcom-update-monitoring-xs-response-to-hate-and-terror-content-and-grok-investigation-latest

[15] Commissariat à la protection de la vie privée du Canada, conclusions LPRPDE no 2026-004, 11 juin 2026.

https://www.priv.gc.ca/fr/mesures-et-decisions-prises-par-le-commissariat/enquetes/enquetes-visant-les-entreprises/2026/lprpde-2026-004/

[16] Reuters, « Ukraine says SpaceX limits Starlink operations, disrupting military », 14 octobre 2026.

https://www.reuters.com/world/europe/spacex-limits-starlink-operations-ukraine-disrupting-military-missions-2026-10-14/

[17] Reuters, « Order to limit Starshield for Ukraine came from inside White House, sources say », 15 octobre 2026.

https://www.reuters.com/world/europe/order-limit-starshield-ukraine-came-inside-white-house-sources-say-2026-10-15/

[18] Euronext, « Starlink access in Ukraine a decision for Musk, not White House, Rubio says », 22 octobre 2026.

https://live.euronext.com/en/financial-news/starlink-access-ukraine-decision-musk-not-white-house-rubio-says

[19] Reuters, « SpaceX’s spectrum deal still leaves it far from rivaling telecom giants », 16 octobre 2026.

https://www.reuters.com/business/media-telecom/spacexs-spectrum-deal-still-leaves-it-far-rivaling-telecom-giants-2026-10-16/

[20] Reuters, « European telecom groups mull joint bid for mobile satellite spectrum », 19 octobre 2026.

https://www.reuters.com/business/aerospace-defense/european-telecom-groups-mull-joint-bid-mobile-satellite-spectrum-2026-10-19/

[21] ANSA, « Ambasciatore Usa in Ue al Ft, ‘ritorsioni devastanti se l’Ue limita Starlink’ », 19 octobre 2026.

https://www.ansa.it/europa/notizie/rubriche/altrenews/2026/10/19/ambasciatore-usa-in-ue-al-ft-ritorsioni-devastanti-se-lue-limita-starlink_a0394b2c-4040-4632-acff-c655d3d9ba86.html

[22] Tesla, « Q4 and FY 2025 Update », section Robotics, janvier 2026.

https://ir.tesla.com/_flysystem/s3/sec/000162828026003837/tsla-20260128-gen.pdf

[23] Julia Carrie Wong, « Tesla factory workers reveal pain, injury and stress: “Everything feels like the future but us” », The Guardian, 18 mai 2017.

https://www.theguardian.com/technology/2017/may/18/tesla-workers-factory-conditions-elon-musk

[24] Reuters, « Musk has spent $366 million to help Republicans retain control of Congress », 12 octobre 2026.

https://www.reuters.com/business/media-telecom/musk-has-spent-366-million-help-republicans-retain-control-congress-2026-10-12/

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