Placée sous le thème des « Perspectives », l’édition 2026 des Utopiales invite à examiner la manière dont nous observons le monde et dont nous nous représentons son avenir. À Nantes, cette interrogation traverse la littérature, les sciences, la bande dessinée et le jeu. Elle intéresse aussi la guerre informationnelle : pour comprendre l’effet d’un message, il faut regarder ce que ses destinataires savent déjà, les personnes auxquelles ils font confiance et les histoires dans lesquelles ils reconnaissent leur propre situation.

Jean Langlois-Berthelot

« Les utopies ont-elles encore un futur ? » La question figure au programme de « La Science, CQFD », l’émission de France Culture présentée par Alexandra Delbot. Elle touche à une ressource politique essentielle : la capacité de proposer un avenir auquel d’autres souhaitent prendre part. Un récit peut donner des raisons de s’engager, d’accepter un effort ou de maintenir une solidarité. Il peut également rendre certaines objections difficiles à entendre, lorsqu’elles paraissent menacer le projet commun.

Dans une confrontation informationnelle, cette confiance peut devenir une cible. Un adversaire peut chercher à persuader, mais aussi à décourager ou à désorienter. Ces objectifs produisent des effets différents. Une personne peut rejeter une affirmation mensongère tout en sortant de l’échange plus méfiante envers toutes les sources. Elle peut aussi conserver ses convictions et renoncer à agir, parce qu’elle ne croit plus à l’utilité de son engagement. La défense doit donc examiner les conséquences d’un message au-delà de son acceptation immédiate.

Une autre rencontre des Utopiales, « La perspective narrative : point de vue unique, polyphonie, chorale », permet de prolonger cette réflexion. Le choix d’un narrateur détermine ce que le lecteur peut connaître, ce qui lui échappe et les personnages qu’il comprend. Un même événement change de sens lorsqu’il est raconté depuis une autre position.

Cette différence compte dans une crise. Une communication institutionnelle peut rassurer un public et renforcer les soupçons d’un autre. Les mêmes mots ne rencontrent ni les mêmes expériences ni les mêmes attentes. Pour préparer une réponse, il faut donc comprendre les raisons précises de la défiance : un précédent mal expliqué, une contradiction entre deux autorités, une information longtemps retenue. Répéter un message exact ne résout pas nécessairement le problème qui empêche de le croire.

La bande dessinée fournit une manière concrète de réfléchir à ces écarts. Une case montre une action ; la suivante peut en modifier entièrement le sens. Le lecteur dispose parfois d’un élément qui manque au personnage, ou découvre tardivement ce qu’il avait mal interprété. Dans l’espace informationnel, une photographie authentique peut elle aussi soutenir un récit trompeur lorsqu’elle est séparée de sa date, de son lieu ou de la séquence à laquelle elle appartient. Rétablir le contexte devient alors une opération aussi importante que vérifier l’image.

Le jeu de rôle ajoute une dimension supplémentaire : les participants doivent décider. La rencontre « Bac à sable ou couloir », inscrite au programme du festival, interroge justement la liberté laissée aux personnages et les contraintes du récit. Cette question intéresse directement la conception d’un exercice. Si chaque réaction est prévue à l’avance, on observe surtout la capacité des joueurs à suivre le scénario. Leur laisser plusieurs possibilités fait apparaître des désaccords, des initiatives et des erreurs que les concepteurs n’avaient pas anticipés.

Un exercice consacré à la guerre informationnelle pourrait répartir entre plusieurs groupes des informations incomplètes sur une même crise. Chacun devrait vérifier ce qu’il reçoit, choisir ses interlocuteurs et décider de ce qu’il transmet. Les réactions permettraient ensuite de comprendre où la coordination s’est dégradée : une source a-t-elle été crue trop vite ? Une réserve a-t-elle disparu dans la transmission ? Un désaccord a-t-il été pris pour une preuve de mauvaise foi ?

Le débriefing devrait revenir sur ces moments précis. À quel instant une hypothèse est-elle devenue une certitude ? Pourquoi une personne a-t-elle cessé de consulter une source ? Qu’aurait-il fallu lui montrer pour qu’elle révise son jugement ? Ces questions donnent un contenu concret à la dimension cognitive du conflit.

Les œuvres et les jeux présents aux Utopiales offrent ainsi des situations dans lesquelles la confiance se construit, se déplace et se rompt. Pour les praticiens de la défense, leur intérêt tient à cette attention portée aux acteurs et à leurs raisons d’agir. Comprendre comment un récit devient convaincant aide à repérer ses prises sur le jugement et à préserver les conditions d’une décision collective.

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