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“Ex Machina” : un film qui explore les relations (intimes) humain-machine… Et bien plus encore

Ce film de science-fiction, réalisé par Alex Garland, est un huis clos interrogeant l’éventuelle empathie de l’humanité à l’égard d’un système artificiel intelligent. Mieux, il met la psychologie humaine à l’épreuve d’une séduction artificielle.

L’intrigue du film est construite via trois protagonistes : Caleb, programmeur informatique, invité à rencontrer son patron dans une propriété perdue en montagne. Nathan, créateur du plus puissant moteur de recherche au monde (patron de Caleb et génie de l’informatique) et Ava, robot doté d’une intelligence artificielle particulièrement avancée et d’apparence féminine, que l’on nomme “gynoïde” dans le jargon de la robotique. Ada est la dernière itération de l’intelligence artificielle que Nathan à créée. Il souhaite l’évaluer. D’où la présence de Caleb.

Très rapidement, il s’avère que le trio se trouve impliqué dans bien autre chose qu’une simple évaluation des capacités d’une IA, sachant que Ava est bien identifiée en qualité d’intelligence artificielle. L’enjeu du test auquel Caleb est obligé de se prêter n’est plus de savoir si Ava est capable de soutenir une conversation humaine – ce qui relèverait de capacités essentiellement algorithmiques – mais de savoir si elle arrive à convaincre son interlocuteur humain qu’elle est dotée d’une conscience malgré son apparence robotique. Plus encore, elle doit convaincre qu’elle est une personne. Ce qui signifie, par conséquent, que la gynoïde a conscience d’elle-même.

Pour notre plus grand plaisir de spectateur, le déroulement de l’intrigue du film va bien au-delà de cette interrogation légitime — la nature d’Ava — pour aborder d’autres thèmes : l’empathie de l’humain à l’égard de la machine, la séduction et le possible sentiment amoureux entre être biologique et être artificiel. Ne voit-on pas Ava se revêtir d’une robe pour plaire à Caleb qui passe du statut de testeur à celui de visiteur ?

Si à l’issue de l’évaluation la réponse est négative, Ava n’est qu’un système complexe qui singe avec finesse les comportements humains. À l’inverse, si elle s’avère positive, cette reconnaissance implique instantanément la nécessité de la mise à jour de la définition de la notion de personne. Actuellement, la définition d’une « personne » est la suivante : « individu défini par la conscience qu’il a d’exister, comme être biologique, moral et social. » À quoi on devrait donc ajouter la notion d’« être artificiel ». Mais existe-t-il un ou des moyens d’apporter une réponse, même partielle, à la question complexe de la nature du robot Ava ? Car, il ne faut pas en douter, l’humanité n’est pas loin de se trouver confrontée à ce genre d’interrogation.

Comment “évaluer” une IA ?

Aujourd’hui, il existe plusieurs procédures qui sont censées permettre l’évaluation d’une machine, d’une intelligence artificielle dotée de la faculté de soutenir — d’imiter ? — une conversation humaine. L’une de ces procédures, la plus connue, se nomme le test de Turing. Cette épreuve consiste à mettre en relation aveugle un humain avec un ordinateur et un autre humain. Si la première personne n’est pas capable de dire lequel des deux interlocuteurs est un ordinateur, cela signifie alors que le logiciel conversationnel a passé le test avec succès.

D’autres tests existent. Chacun a sa particularité et cherche à affiner les moyens d’évaluation de ces systèmes. Ces derniers ne cessent de progresser notamment grâce au deep learning, à l’apprentissage par renforcement, que celui-ci soit supervisé ou non. On peut citer au moins trois autres procédures : le test Winograd Schema Challenge (WSC) requiert du système de comprendre des notions de contexte (implicite) et de culture, les comportements humains et les mécanismes aboutissant à un raisonnement logique. On peut aussi citer le test de Marcus. Celui-ci consiste à interroger une intelligence artificielle sur la compréhension qu’elle a d’un programme télévisé qu’elle a préalablement « visionné ».

Enfin, il existe le test Lovelace 2.0 qui, lui, s’intéresse aux potentielles aptitudes créatives d’une intelligence artificielle. Il tient son nom d’Ada Lovelace (1815-1852), la mère de la programmation informatique (on peut noter la similarité entre les prénoms Ava et Ada). Toutes ces procédures n’ayant qu’une finalité : mesurer la seule intelligence d’un système informatique. Il faut aussi savoir qu’en 2023, aucun système artificiel n’a passé avec satisfaction ces évaluations qui ne posent pas la question de la conscience.

Redéfinir le terme de conscience ?

Du point de vue humain, ou plus largement d’un point de vue biologique, l’intelligence est la fonction mentale qui permet l’organisation du réel en pensées. Les humains disposent de la parole pour rendre compte de cette analyse alors que chez les animaux, cela passe par des actes en attendant l’éventualité du décryptage des langages non-humains. On pourra alors tenter d’évaluer le niveau de conscience de ces entités organiques, la conscience étant la connaissance qu’un organisme a de ses états et de sa valeur morale. Cette conscience lui permet de se sentir exister, d’être présent.

Si l’humanité est amenée à entreprendre cette enquête du côté du règne animal — c’est dans l’air du temps —, elle va devoir aussi s’engager dans un genre de démarche similaire quand elle se penchera du côté des systèmes artificiels. Avec le risque pour cette même humanité de ne plus trop savoir qui elle est, si tout ce qu’elle côtoie devient intelligent et conscient.

Pour en revenir à “Ex Machina”, le film se révèle en définitive n’être qu’un enchevêtrement de supercheries. De manipulations en manipulations, on assiste à un jeu de dupes où chacun des Machiavel en présence croît maîtriser les autres protagonistes. Or, il s’avère que dans le film, tout est manipulation croisée : Nathan, déclarant officiellement vouloir procéder à un test de robustesse de la conscience d’Ava une fois qu’elle est vue par Caleb comme une machine, est plutôt fasciné par la séduction que la machine peut exercer sur l’humain.  Il est taraudé par le désir que la machine peut provoquer chez l’humain et par le plaisir que l’humain peut en tirer.

Caleb, qui comprend vite être le vrai cobaye de l’expérience, surprend Nathan en anticipant les pièges et les sécurités que le génie a dressés autour de lui. Seulement, il semblerait que ce soit Ava qui manipule tout le monde : bien au-delà de ce qu’on pouvait attendre de la machine qu’elle est, celle-ci met tout en œuvre pour exercer sa liberté de personne — éventuellement — consciente et pour partir à la découverte du monde. Cela prendra-t-il la forme d’une conquête ? Le film n’en dit rien.

Profitons du trouble dans lequel baigne ce huis clos pour admettre, qu’outre la nature mécanique d’Ava, l’intelligence dont elle fait preuve et surtout la conscience qui anime sa personne ont été prouvées irrévocablement. Cet être artificiel pourrait alors représenter une nouvelle forme de vie, une vie artificielle.

Dès aujourd’hui, le vivant biologique est une notion en pleine évolution, surtout avec l’interrogation extraterrestre toujours plus pressante. Néanmoins, on attribue à la vie diverses qualités ou capacités : croissance, reproduction, réponse à l’environnement, capacité à maintenir un équilibre interne (homéostasie), métabolisation de l’énergie, adaptation ou capacité à réagir aux évolutions de l’environnement, mouvement, communication et capacité à apprendre.

À l’issue du film, Ava coche bien des cases : elle est en capacité d’interagir avec son environnement et de s’y adapter. Elle métabolise l’énergie au profit du développement de sa personnalité et de sa conscience, elle est capable de mouvement et de communication enfin, elle sait apprendre. Restent la croissance et la reproduction. Elle saura remplacer un organe détérioré. S’agit-il d’une forme de croissance ? Concernant la reproduction, encore une fois, on ne sait rien de ses intentions quand à la fin du film, elle part seule à la découverte du monde.

Ainsi, l’histoire d’Ex Machina, à la fois proche et lointaine de notre présent, nous interroge légitimement sur les intentions de celles et ceux qui développent ces systèmes qui ne sont encore que des intelligences artificielles étroites et non conscientes d’elles-mêmes. Elles demeurent encore loin de la notion d’intelligence généraliste. D’ailleurs, l’usage du mot « intelligence » ne serait-il pas abusif ? À moins qu’il n’ait été choisi à propos, à des fins de marketing.

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