Anthropic accuse Alibaba d’avoir aspiré les capacités de son modèle Claude pour améliorer Qwen. L’enjeu de bras de fer sino-américain dépasse de loin une simple dispute sur la propriété intellectuelle : qui possède la valeur créée par les modèles, les données et les créations humaines qui les nourrissent ? L’affaire pourrait affecter le marché de l’IA et met en lumière les carences de l’Europe. 

Entre les IA américaines et chinoises, la bataille n’est pas restée longtemps cantonnée aux incriminations de vol de capacités. Fin juin, Anthropic a accusé des opérateurs liés à Alibaba et à son modèle Qwen d’avoir interrogé Claude à une échelle industrielle pour en distiller les performances. Début juillet, Alibaba interdisait Claude Code en interne, tandis que Pékin affirmait avoir trouvé des failles dans l’outil d’Anthropic. La Chine examinait aussi la possibilité de restreindre l’accès étranger à ses propres modèles avancés. En deux semaines, un contentieux entre deux entreprises s’est transformé en un nouvel épisode de la guerre d’accès aux modèles d’IA.

L’opération reprochée à Alibaba se serait déroulée entre le 22 avril et le 5 juin 2026. Des opérateurs liés au groupe chinois auraient généré plus de 28,8 millions d’échanges avec Claude au moyen de près de 25 000 comptes frauduleux, afin d’extraire des capacités de raisonnement, de codage et d’orchestration agentique, afin de les réinjecter dans Qwen. Cette technique de « distillation », courante dans l’industrie, consiste à utiliser les réponses d’un modèle puissant pour entraîner ou améliorer un modèle plus léger. Elle devient un problème quand l’enseignant est un concurrent, que les requêtes sont massives, que l’accès est dissimulé et que les conditions d’utilisation interdisent d’employer les résultats des requêtes pour entraîner un rival.

Vol de capacités et cyberespionnage

C’est le cœur du grief d’Anthropic. Claude n’est pas un simple chatbot : ses réponses incorporent des investissements en calcul, données, fine-tuning, sécurité, alignement et ingénierie. Les aspirer à grande échelle revient, dans la lecture d’Anthropic, à transformer ces investissements en matière première pour un concurrent. Si aucun jugement n’a encore gravé dans le marbre un vol de propriété intellectuelle, nous sommes clairement face à une extraction non autorisée de capacités.

L’affaire est d’autant plus sérieuse qu’elle est loin d’être une première. En février 2026, Anthropic avait déjà accusé DeepSeek, Moonshot AI et MiniMax d’avoir utilisé Claude pour améliorer leurs propres modèles avec près de 24 000 faux comptes ayant généré environ 16 millions d’interactions. Avec un nombre de comptes comparable, Alibaba aurait produit presque deux fois plus d’interactions, un véritable changement d’échelle dans l’intensité de l’extraction et dans le poids industriel de l’acteur visé.

De quoi ajouter de l’électricité dans un air déjà orageux : Washington documente depuis des années le cyberespionnage chinois et le vol de secrets industriels. Le 30 janvier 2026, le ministère américain de la Justice a annoncé la condamnation de Linwei Ding, ancien ingénieur de Google, pour espionnage économique et vol de secrets liés à l’IA au bénéfice de la Chine. Le FBI présente la captation systématique de propriété intellectuelle comme un axe majeur de la menace chinoise. S’il est vrai que la Chine a un lourd passif en termes de vol de brevet et de reverse engineering, ces affaires ne prouvent pas la culpabilité d’Alibaba.

Économie de l’absorption

La réponse chinoise et le contre-récit des partisans des modèles ouverts tiennent en deux idées. D’abord, la distillation est une pratique courante de l’industrie. Ensuite, les laboratoires américains dénoncent aujourd’hui une extraction qu’ils ont eux-mêmes pratiquée à grande échelle, sous une autre forme, sur les créations humaines. Si les deux procédés ne sont pas identiques, de fait, les modèles génératifs ont été bâtis sur l’absorption massive de textes, images, code, forums, pages Web, livres et contenus de presse, souvent avant que les ayants droit ne comprennent l’ampleur de la captation. L’affaire Bartz v. Anthropic l’a rappelé aux États-Unis : un juge a admis que l’usage de livres pour entraîner des modèles pouvait relever du fair use, tout en distinguant la question des exemplaires piratés.

L’Europe, de son côté, dispose déjà d’un arsenal législatif à ce sujet : droits voisins pour la presse, directive de 2019 sur le droit d’auteur et la fouille de textes et de données, AI Act pour la transparence des modèles généralistes, RGPD lorsque les corpus ou les prompts contiennent des données personnelles, directive sur les secrets des affaires quand l’enjeu devient l’appropriation d’un savoir-faire concurrentiel.

La question n’est plus seulement de savoir qui copie quoi, mais si on peut transformer le travail d’autrui en actif stratégique. Ce point fragilise la posture morale des grands laboratoires américains, qui ne découvrent la violence de l’extraction que lorsqu’elle s’exerce contre leurs propres modèles, alors que l’industrie de l’IA repose déjà sur une économie de l’absorption. Les textes humains, les sorties de modèles, les dépôts de code et les traces d’usage deviennent des matières premières.

Dépendance révocable

Anthropic accuse Alibaba d’avoir franchi une ligne rouge. Les auteurs, éditeurs, développeurs et médias se demandent depuis des années où se trouvait cette ligne lorsque c’étaient leurs œuvres qui étaient aspirées par les IA. Soulignons cependant que les laboratoires américains sont légitimes à vouloir protéger leurs milliards d’investissements dans des modèles de pointe contre le siphonnage industriel de leurs capacités.

Conséquence probable de ce désir pour le marché mondial : le durcissement des accès. Les laboratoires propriétaires vont renforcer les vérifications d’identité, la détection d’abus, les restrictions géographiques, les audits de clients et les clauses contractuelles. La distillation menace leur modèle économique : si un concurrent peut extraire les capacités d’un modèle de frontière en générant des millions de réponses, l’avance technique fond comme neige au soleil. À l’âge des modèles fermés, les utilisateurs, eux, découvrent un autre risque : la dépendance n’est plus seulement subie, elle devient révocable.

En effet, un modèle fermé n’est pas seulement opaque ou coûteux, il peut être retiré du marché. L’épisode Fable 5 et Mythos 5 l’a montré : le 12 juin 2026, Anthropic a annoncé qu’une directive américaine lui imposait de suspendre l’accès de tous les ressortissants étrangers à ces deux modèles, y compris hors des États-Unis et jusque parmi ses propres salariés étrangers. La dépendance à une IA étrangère n’est donc pas seulement technique, mais politique. C’est l’un des points les plus sensibles pour l’Europe.

Quand Bercy découvre les biais des IA chinoises

Les groupes européens en ont déjà tiré les leçons et diversifient leurs fournisseurs d’IA afin de réduire le risque de coupure brutale. Pourtant, cette diversification n’est pas synonyme de souveraineté, mais de dilution des dépendances entre plusieurs acteurs américains, chinois et européens. Elle permet de continuer à travailler si un fournisseur ferme un modèle, relève ses prix ou bloque un usage sans toutefois donner à l’Europe la maîtrise du calcul, des modèles, des données, des chaînes logicielles et des conditions d’accès.

La France a rencontré ce dilemme à Bercy. Le 25 juin 2026, la Direction générale du Trésor a interrompu l’expérimentation d’HéphAIstos, un outil interne adossé à Qwen, après des alertes d’agents sur des réponses jugées orientées ou biaisées au sujet de la Chine. L’outil était testé depuis début juin par une centaine d’agents. Bercy a assuré que le modèle fonctionnait en environnement isolé, sans accès Internet, sans porte dérobée identifiée ni transmission de données détectée, mais le risque ne se limite pas à l’exfiltration.

Un modèle peut tourner hors ligne et pourtant véhiculer les biais, censures ou priorités de son entraînement. Pour une administration, une armée, un service de renseignement, une banque ou une entreprise stratégique, la question n’est pas seulement de savoir où vont ses données, mais quel modèle les interprète. L’hébergement local d’un modèle ne donne qu’une illusion de souveraineté si le modèle lui-même est façonné par une puissance étrangère. Logiquement, Qwen a été remplacé par un modèle de Mistral AI dès le lendemain.

Modèles chinois ouverts… mais pas trop

Les implications cyber de l’affaire sont majeures. En effet, les capacités visées par Anthropic ne sont pas seulement conversationnelles, elles touchent au code, à l’automatisation, à la planification d’actions, à l’usage d’outils et à l’orchestration agentique. Si ces capacités se diffusent par distillation, elles peuvent accélérer le développement défensif, mais aussi abaisser le coût d’accès à des usages offensifs. Les États traiteront donc de plus en plus les modèles avancés comme des technologies duales, à la frontière du logiciel, du renseignement économique et de l’armement informationnel.

C’est ici que l’opposition entre modèles américains fermés et modèles chinois ouverts devient centrale. Les États-Unis dominent encore les modèles de frontière, mais leurs champions les distribuent surtout par API, sous conditions, avec un contrôle serré des usages. La Chine, elle, a gagné en diffusion par les prix bas, les licences permissives et les modèles à « poids ouverts », c’est-à-dire des modèles d’IA dont les paramètres entraînés – les « poids » – sont publiés ou téléchargeables, ce qui permet de les exécuter, adapter ou réentraîner localement. Ainsi, DeepSeek-R1 a-t-il été publié avec code et modèles sous licence MIT, en invitant explicitement à le distiller et le commercialiser librement. Alibaba a ouvert plusieurs modèles Qwen3 sous licence Apache 2.0. Pour les marchés hors États-Unis et Union européenne, l’attrait est évident : coût réduit, adaptation locale, moindre dépendance immédiate aux API américaines.

L’Europe entre le marteau américain et l’enclume chinoise

Ce ne sont pourtant pas forcément de vrais modèle Open source : selon la définition de l’Open Source Initiative, un système d’IA réellement ouvert ne se résume pas à des poids téléchargeables, il faut aussi disposer des informations nécessaires sur les données, le code et les paramètres permettant de comprendre, modifier et reconstruire le système. Beaucoup de modèles chinois sont plutôt des modèles à « poids ouverts », ce qui est déjà important pour l’audit, l’auto-hébergement et l’adaptation, mais ne constitue pas une garantie de souveraineté.

La Chine elle-même semble en train de le reconnaître. Pékin examine des restrictions sur l’accès étranger à ses modèles d’IA les plus avancés, afin de traiter ces technologies comme des actifs stratégiques. L’ouverture chinoise s’inscrit donc dans une stratégie de rattrapage, d’influence et d’implantation et Pékin peut décider de refermer lorsque ses meilleurs modèles deviennent trop précieux pour circuler librement, à l’instar des États-Unis. La Chine ouvre pour conquérir, puis pourrait fermer pour conserver.

L’Europe ne doit pas choisir entre deux illusions : croire qu’un modèle américain fermé reste disponible parce qu’il est commercial ou qu’un modèle chinois ouvert devient souverain parce qu’il tourne localement. Anthropic et Alibaba démontrent que modèles d’IA concentrent de la propriété intellectuelle, des biais, des dépendances techniques, des contraintes juridiques et des intérêts d’État. La souveraineté commence lorsque l’on maîtrise à la fois l’infrastructure, les données, les modèles, leurs conditions d’accès et les biais qu’ils incorporent. Nous en sommes loin.

Restez informés en temps réel
S'inscrire à
la newsletter
En fournissant votre email vous acceptez de recevoir la newsletter de Incyber et vous avez pris connaissance de notre politique de confidentialité. Vous pourrez vous désinscrire à tout moment en cliquant sur le lien de désabonnement présent dans tous nos emails.
Restez informés en temps réel
S'inscrire à
la newsletter
En fournissant votre email vous acceptez de recevoir la newsletter de Incyber et vous avez pris connaissance de notre politique de confidentialité. Vous pourrez vous désinscrire à tout moment en cliquant sur le lien de désabonnement présent dans tous nos emails.