« Dans le contexte de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les fonds marins constituent plus que jamais un terrain d’affrontement qu’il faut maîtriser pour être prêt à se défendre, » écrivait en 2021 Serge Besanger.
Et « si la Russie coupe les câbles sous-marins, l’Europe peut perdre son accès à Internet, » ajoutait le professeur à l’ESCE International Business School.
Un enjeu vital
Invisibles depuis la surface, aujourd’hui, ces « routes du fond des mers » comptent principalement des câbles énergétiques et de communication et des conduites d’oléoducs et de gazoducs. « Elles jouent un rôle considérable dans la mondialisation, ce qui les rend vulnérables, » rappellent Florence Smits et Tristan Lecoq
Elles représentent aussi un enjeu vital, notamment pour les transactions financières – dont la plupart y transitent » confirme Serge Besanger, voire « un bien commun » selon Camille Morel.
« Ces ruptures de câbles sont fréquentes, » précise Jane Ruffino. « Environ 150 pannes de câbles sous-marins se produisent chaque année, généralement à la suite de dommages accidentels causés par l’ancre d’un navire ou un chalutier.»
Incidents croissants
Ces dernières années pourtant, un nombre croissant d’incidents sur ces câbles ont été signalés notamment en Mer Baltique, mettant en doute leur origine accidentelle. « Depuis 2022, une dizaine d’entre eux ont été coupés, dont sept entre novembre 2024 et janvier 2025, » note Katharina Buchholz, touchant l’Estonie, la Finlande, la Suède, l’Allemagne et la Lituanie. « Et au moins deux incidents impliquaient des navires accusés plus tard d’avoir traîné leurs ancres. »
D’une superficie de 149.000 miles carrés, dotée d’eaux peu profondes et de bassins étroits, la Baltique abrite un important réseau de câbles sous-marins, crucial pour les infrastructures de télécommunications et maritimes de la région.
« Ces câbles sont principalement utilisés sur des distances courtes et n’ont pas besoin d’un répéteur comme source d’alimentation interne, comme c’est le cas pour les câbles sous-marins qui traversent les océans. » détaille Sophie Himka. « Ces systèmes non répétés offrent également une redondance supplémentaire des routes, ce qui peut accroître la résilience de l’ensemble du réseau. Selon cette dernière, seul le câble de fibre optique C-Lion (1 173 kilomètres), endommagé en novembre 2024 est l’un des rares systèmes répétés dans la Baltique, en raison de sa longueur.
Vulnérabilités techniques et cyber
Pannes ou sabotage, ces incidents peuvent causer des arrêts importants et prolongés, mettant en évidence la vulnérabilité opérationnelle et logistique de ces infrastructures. Selon Insikt Group, « trois facteurs – le manque de redondance, le manque de diversité des itinéraires de câbles et la capacité de réparation limitée – augmentent fortement le risque d’impacts graves en cas de dommages ».
« Hormis les menaces d’espionnage, qui nécessitent des sous-marins ou des submersibles spécialement équipés pour intercepter ou modifier les données transitant dans les câbles à fibre optique, la plus grande vulnérabilité reste l’accès aux stations d’atterrissage, » relève Serge Besanger.
« Ces points, où les câbles rejoignent la terre, sont des cibles potentielles pour des attaques visant à interrompre ou réacheminer le trafic de données. Seuls la Chine, la Russie et les États-Unis disposent actuellement de tels moyens ».
Un enjeu majeur pour l’Estonie
Pour Ragmar Saksing, Directeur général du Cluster maritime estonien (EMC), la sécurité des infrastructures sous-marines estoniennes constitue un enjeu économique et sécuritaire majeur : « Notre secteur maritime représente actuellement 5 % du PIB et emploie 20 000 personnes ; d’ici cinq ans il devrait atteindre 8 % du PIB, » prévoit-il.
Avec un littoral de 3.700 kilomètres dont 235 ports, « l’Estonie (45.335 km², 1,4 millions d’habitants) partage environ 300 km de frontière commune avec la Russie, » indique le média Tech360tv. « Situé à la croisée de la Scandinavie, de la Russie et de l’Europe centrale, il sert en effet de porte d’entrée pour les échanges entre l’Est et l’Ouest ».
Aussi, lors de la 3ème Conférence des Nations Unies sur les océans tenue en juin 2025, l’ambassadrice estonienne Katrin Saarsalu-Layachi soulignait « l’impérieuse nécessité de renforcer la coopération internationale pour protéger ces infrastructures et assurer la liberté de navigation »
Le rôle-clé d’EMC
Pour cette raison, « EMC et sa soixantaine de membres (entreprises et organisations publiques et privées) jouent un rôle clé dans la prévention des risques de sabotage et de cybermenaces, » précise son directeur général. « Nous devons en permanence trouver des moyens d’assurer la liberté de navigation et le respect du droit maritime international, tout en protégeant nos infrastructures sous-marines stratégiques. »
Plus précisément, le cluster maritime table sur une approche multidimensionnelle alliant surveillance améliorée, redondance des infrastructures, collaboration internationale et cyberdéfense renforcée. Il assure par exemple une surveillance active des zones critiques et inspecte même les navires suspects. L’EMC organise aussi des exercices de simulation pour préparer ses membres aux pires scénarios, en collaboration avec l’OTAN et l’UE.
Récemment, plus de 250 navires ont ainsi été contrôlés, selon M. Saksing, qui indique que si ces câbles sont endommagés.« Nous devons rerouter nos connexions vers des pays peut-être moins amicaux. Le coût d’une telle opération se compte en centaines de milliers, voire en millions d’euros. ».
Aussi, ses membres développent des technologies à usages civils et militaires, combinant par exemple des navires partiellement autonomes et des systèmes de cybersécurité avancés, « dans un modèle dual-use, qui rend le projet économiquement et stratégiquement viable, » ajoute M. Saksing.
Pour Martin Link, CEO de Cybernetica, les techniques de menaces cyber ont évolué : « nous observons désormais des menaces à basse altitude et sous-marines, ce qui ajoute des dimensions supplémentaires à la surveillance. ».
Spécialisée en cybersécurité et surveillance maritime, et membre d’EMC, l’entreprise estonienne de 250 salariés fournit des systèmes de surveillance et d’analyse de données à des fins de détection des menaces de surface, aériennes et sous-marines. Elle collabore notamment avec l’UE et l’OTAN, dans les domaines de l’intégration des données et de la résilience des systèmes.
Selon lui, la surveillance maritime passera à l’avenir par une intégration renforcée des données au sein de l’écosystème maritime : « La collecte et la mise en commun de gros volumes de données, au sein d’une plateforme partagée entre les autorités et organisations compétentes, est devenue aujourd’hui la clé », insiste-t-il.
« Nous devons construire notre sécurité de manière intelligente », renchérit M. Saksing. « La coopération public-privé et l’innovation technologique sont donc au cœur de la stratégie estonienne pour protéger nos infrastructures critiques et garantir la stabilité économique et sécuritaire de la région ».
Le projet SeaWolf, de jumeau numérique de la Mer Baltique, illustre cette stratégie. Il combine bouées de surveillance intelligentes, drones sous-marins et IA pour détecter les activités suspectes.
« Avec ce modèle, nous pourrons tester différents scénarios et détecter une activité étrange près des câbles, même sans patrouille physique », précise M. Saksing.
En mai dernier toutefois, l’une de ces bouées intelligentes avait disparu des eaux estoniennes pour réapparaître dans une base militaire russe. Sans avoir été détecté, « l’incident a mis à nu la vigilance maritime limitée de l’Estonie et soulève des questions urgentes sur la sécurité en mer baltique, » s’inquiète la journaliste Eveliis Vaaks.
la newsletter
la newsletter