- Accueil
- Transformation numérique
- Cybersécurité à l’échelle d’un territoire : ce que le modèle normand nous apprend
Cybersécurité à l’échelle d’un territoire : ce que le modèle normand nous apprend
Normandie Numérique, une filière née en novembre 2025, rassemble académiques, entreprises de services numériques, industriels et collectivités autour de trois axes stratégiques : intelligence artificielle, cybersécurité et numérique responsable. Chaque axe est animé par un chargé de mission dédié et un comité projet qui réunit des représentants de toutes les parties prenantes, y compris des représentants de l’État et de la gendarmerie.
Le CSIRT régional Normandie Cyber en est le bras opérationnel côté cyber. Christophe Brissé en détaille la mission : sensibilisation, coordination des acteurs en cas d’incident, premiers gestes de secours pour les entreprises attaquées, et orientation vers des prestataires qualifiés. Il décrit également les étapes clés à suivre dès les premiers signes d’une attaque — isoler, alerter, évaluer, puis restaurer prudemment.
Au-delà de la réponse à l’incident, c’est bien un écosystème vertueux qui se dessine : des formations qui alimentent un vivier de talents, des laboratoires de recherche qui travaillent avec des industriels, des projets européens sur la cybersécurité maritime (autour des ports du Havre, de Rouen et de Paris), et des entreprises normandes comme YesWeHack ou Yousign qui rayonnent bien au-delà de la région.
Ce que d’autres régions peuvent en retenir ? Un portage politique clair, une structure opérationnelle dédiée, du financement (Europe, région), un vivier de talents à cultiver, et un CSIRT pour ancrer le dispositif dans le réel. Pas de formule magique — mais un cap, et de la méthode.
Transcription de l'épisode :
Journaliste : Aujourd'hui, on va parler de cyber — forcément, on est en direct du FIC — mais pas n'importe comment : on va parler de cybersécurité à l'échelle d'un territoire. Comment une région s'organise-t-elle concrètement pour, premièrement, accompagner ses entreprises ; deuxièmement, structurer une filière ; et troisièmement, faire émerger des compétences et des solutions ?
Pour en parler, je reçois deux acteurs clés de l'écosystème normand : Christophe Rosenberger, professeur à l'ENSICAEN et coprésident de Normandie Numérique — la nouvelle filière numérique née en novembre 2025, qui porte la vision et la structuration de la filière — et Christophe Brissé, responsable opérationnel du CSIRT régional, au contact direct des entreprises pour les accompagner face aux incidents et aux menaces.
Ensemble, on va essayer de comprendre comment cet écosystème fonctionne au quotidien, et ce que d'autres régions peuvent potentiellement en tirer. Pour commencer, je vous propose de vous présenter avant d'entrer dans le cœur du sujet.
Christophe Rosenberger : Bonjour à tous. Christophe Rosenberger, je suis professeur en informatique dans une école d'ingénieurs à Caen, l'ENSICAEN, et je donne un peu de mon temps à la filière Normandie Numérique en tant que coprésident.
Christophe Brissé : Bonjour, je suis Christophe Brissé. Je suis en charge des opérations du centre de réponse à incidents régional, Normandie Cyber, en accompagnant les entreprises face aux incidents, mais aussi pour anticiper les menaces.
Comment s'organise l'écosystème normand
Journaliste : Christophe Rosenberger, on parle de plus en plus d'écosystèmes cyber à l'échelle des territoires. Concrètement, en Normandie, comment ça s'organise ? Qui sont les acteurs clés, et comment les rôles sont répartis entre eux ?
Christophe Rosenberger : Le campus Normandie Cyber a été créé il y a déjà quelques années sous l'impulsion de la communauté de Caen-la-Mer, avant de devenir une association régionale. Il a ensuite rejoint une nouvelle filière, Normandie Numérique, qui englobe différents acteurs du territoire : les académiques, à la fois comme producteurs d'étudiants et comme fournisseurs de recherche dans le numérique ; les entreprises de services du numérique, les ESN, nombreuses en Normandie ; une région très industrielle, avec des donneurs d'ordre importants — je pense à la filière nucléaire, à la filière maritime et portuaire, sur lesquelles on a beaucoup d'actions ; et enfin les collectivités, très intéressées par les évolutions du numérique, qui doivent elles aussi assurer la résilience de leurs solutions et donc traiter la cybersécurité comme un sujet important.
Journaliste : Toutes ces entreprises, ESN ou PME, si elles ont un besoin, comment s'orientent-elles vers vous concrètement ?
Christophe Rosenberger : La filière Normandie Numérique compte actuellement 11 salariés, dont Christophe Brissé. Nous avons structuré la filière autour de trois domaines stratégiques : l'intelligence artificielle, la cybersécurité, et le numérique responsable — qui recouvre trois aspects : le développement durable et la limitation des ressources, l'éthique, et l'inclusion, notamment pour attirer davantage les femmes vers le numérique en Normandie.
Chaque domaine a un chargé de mission — Christophe Brissé pour la cybersécurité — qui constitue un point d'entrée naturel pour faire remonter les besoins des entreprises : un besoin de recrutement, un besoin de partenariat. On les accompagne ensuite pour répondre au mieux à leur demande.
Journaliste : Et si elles ne viennent pas à vous, comment faites-vous pour les attirer ? Pensez-vous que votre offre et votre accompagnement sont aujourd'hui assez visibles ?
Christophe Rosenberger : On est une filière très jeune, donc l'idée c'est aussi d'organiser des événements auxquels d'autres adhérents ou d'autres entreprises peuvent se joindre.
Christophe Brissé : C'est une très bonne question. La lisibilité de l'offre de Normandie Numérique et de Normandie Cyber, c'est une partie importante de notre travail : connaître l'écosystème, et surtout le faire connaître. On a mené un travail d'identification de l'offre sur notre territoire, et créé un annuaire qualifié de prestataires normands, construit sur un référentiel qu'on a nous-mêmes bâti. Les entreprises, les collectivités, les associations nous appellent d'ailleurs souvent pour être mises en relation avec des prestataires, et on s'appuie sur cet annuaire pour les orienter.
Journaliste : Est-ce qu'il reste des zones de flou entre les différents acteurs existants ?
Christophe Rosenberger : C'est comme partout : il y a énormément d'associations, énormément de structures qui existaient déjà auparavant. Même si trois structures ont fusionné en une seule chez nous, il y en a encore beaucoup d'autres — les CCI, les associations, les EPCI, on pourrait en citer un grand nombre. L'idée, c'est de montrer que nous existons et que nous pouvons travailler en collaboration, par exemple sur des événements ou des projets qui nécessiteraient des personnes pour expérimenter des solutions développées dans ce cadre.
Journaliste : Un projet en particulier que vous voulez mettre en valeur ?
Christophe Rosenberger : Il y en a évidemment plusieurs, notamment dans le cadre du campus Normandie Cyber — on en reparlera peut-être — sur la cybersécurité dans le domaine maritime, portuaire et fluvial. C'est une économie très importante, avec notamment le port du Havre, qui va avoir besoin de numérique de plus en plus, et donc de résilience, parce qu'on est sur des enjeux économiques très importants. Il y a un groupe de travail qui existe depuis plusieurs années pour faire se rencontrer les différents acteurs et permettre de mieux mobiliser les compétences cyber normandes.
Le CSIRT régional
Journaliste : Parmi ces acteurs, la Normandie s'est dotée d'un CSIRT — l'une des premières régions à en développer un. Pourquoi ce choix stratégique ?
Christophe Rosenberger : C'était une volonté politique de la région Normandie. Une stratégie cyber régionale a été définie en 2022, qui identifiait ce CSIRT comme l'une des actions concrètes permettant d'aider les entreprises, les collectivités ou les écoles victimes d'une attaque à revenir à un fonctionnement normal. C'est un enjeu important, y compris économiquement, dans une région très industrielle avec de gros acteurs et des infrastructures sensibles.
Journaliste : Concrètement, si demain matin une PME est attaquée, elle fait quoi ? Quels sont les premiers gestes vis-à-vis du CSIRT ?
Christophe Brissé : Déjà, il faut qu'elle nous connaisse, ensuite qu'elle nous appelle. Dès les premiers signes d'une potentielle attaque — ça peut en être une, ça peut ne pas en être une —, il faut pouvoir isoler l'attaquant. Ensuite, il faut alerter les bonnes personnes : la direction, les services en charge du système d'information, l'infogérant s'il n'y a pas de service informatique interne, nous éventuellement, les forces de sécurité intérieure — gendarmerie, police —, et l'assureur.
Il faut aussi activer la cellule de crise si elle existe — c'est assez rare dans les petites entreprises, mais si elle existe, il faut l'activer. Ensuite, il faut évaluer l'étendue de l'attaque, comprendre comment l'attaquant a pu compromettre le système et par où il est entré, et déterminer assez vite si des données personnelles sont concernées, par exemple en cas de fuite de données, puisqu'il faudra alors notifier la CNIL.
Après, il faut reprendre prudemment, en étant sûr que l'attaquant n'a plus accès au système — il ne faut surtout pas se précipiter, il y a des analyses à mener pour ça. Puis viennent les premières actions de remédiation : restauration des sauvegardes si elles sont saines, réinitialisation des mots de passe, application des correctifs nécessaires, et surtout, continuer à surveiller le système d'information pour vérifier qu'il est bien étanche.
Journaliste : On vient de parler du cas où l'attaque a déjà eu lieu, mais en amont vous avez aussi des actions de prévention et de coordination. Vous pouvez nous en dire plus ?
Christophe Brissé : On a en effet trois volets : l'assistance technique, la coordination, et la prévention — ce dernier rôle est important à ne pas oublier. En matière de prévention, on mène des actions de sensibilisation lors d'événements qu'on organise ou auxquels on participe. On propose à toutes les entreprises et collectivités avec lesquelles on est en contact de réaliser le diagnostic Cyber Départ proposé par l'ANSSI, un très bon point de départ, comme son nom l'indique. En Normandie, on a la chance d'avoir une communauté d'une cinquantaine d'aidants, dont je fais moi-même partie.
Journaliste : Quand vous dites « aidant », ce sont des salariés, ou des personnes qui, par exemple, travaillent pour un grand groupe en tant que RSSI et donnent de leur temps ?
Christophe Brissé : C'est possible, oui. Si on a une activité privée, il faut quand même être dans un cadre associatif, parce que c'est vraiment une aide bénévole. Dans mon cas, comme j'ai une mission de service d'intérêt général, je peux le faire dans le cadre de mes fonctions. On s'associe aussi à l'ANSSI pour organiser des exercices de gestion de crise, ce qu'ils appellent les exercices « Rempart ».
Ça, c'est pour la partie prévention. Sur la coordination, on est en lien avec la victime, souvent avec la gendarmerie, avec les prestataires sur lesquels on s'appuie, et avec l'ANSSI, à qui on remonte tout ce qu'on rencontre sur le territoire. Notre rôle, c'est de mettre de l'huile dans les rouages de cet écosystème, de faciliter les échanges, toujours dans l'intérêt de la victime — c'est vraiment notre priorité. Sur l'assistance technique, on reste sur les premiers gestes de secours, et très vite, si nécessaire — ce n'est pas toujours le cas —, on oriente vers un prestataire qualifié, qu'on a nous-mêmes qualifié. Notre rôle consiste aussi à suivre l'incident jusqu'à sa résolution, et à continuer d'accompagner l'entreprise dans la démarche qu'elle va engager ensuite pour améliorer sa sécurité.
Journaliste : Est-ce que vous avez une vision plus globale des menaces spécifiques qui émergent — on a parlé du maritime, de l'industrie, des mobilités, très représentées en Normandie ? Y a-t-il des tendances qui se dessinent ?
Christophe Brissé : Oui, tout à fait. Christophe en a un peu parlé tout à l'heure : l'industrie occupe une forte part du PIB normand, tout comme les services aux entreprises et la construction. On a un tissu industriel assez dense — chimie, métallurgie, automobile, agroalimentaire — avec des systèmes pas seulement IT mais aussi OT, des automates, qui peuvent être particulièrement ciblés. On a aussi les infrastructures portuaires, et surtout toute la chaîne logistique derrière : les transitaires, les agents maritimes, toutes les PME prestataires sur ces sujets.
Formation, recherche et innovation
Journaliste : Parlons un peu plus de formation et d'innovation. La Normandie a structuré un écosystème qui couvre toute la chaîne, de la formation à l'innovation. Comment s'organisent les passerelles entre ces différents acteurs ?
Christophe Rosenberger : C'est assez naturel, parce que les acteurs se connaissent. La formation cherche à fournir aux étudiants une qualité qui leur permette d'aller sur le marché du travail, donc on est forcément en interaction avec les industriels, notamment via les stages et les projets. Sur le volet recherche, nos laboratoires normands travaillent déjà avec des industriels sur des travaux d'innovation. Créer des événements, permettre de rencontrer des chercheurs, de visiter des laboratoires — c'est typiquement ce qu'on veut faire : montrer qu'un académique est une personne tout à fait normale, et permettre aux académiques de rencontrer des grands groupes, des petites entreprises, des gens qui prennent le risque de créer une start-up.
L'idée, c'est de mélanger tous ces acteurs, de les faire se rencontrer, et naturellement des idées de collaboration émergent : « on a des compétences complémentaires, on peut travailler ensemble », voire faire des expérimentations. La Normandie est une terre d'expérimentation — elle a expérimenté pour la nation le paiement sans contact très tôt, en 2007-2008. C'était déjà possible de payer dans son magasin de bricolage préféré avec son téléphone. Aujourd'hui c'est banal, mais il y a 15 ans, ça ne l'était pas.
Journaliste : Des exemples de projets nés de cette collaboration ?
Christophe Rosenberger : Sur le volet cyber-maritime, il y a eu des collaborations entre différents acteurs, notamment avec HAROPA — le regroupement des ports de Paris, du Havre et de Rouen — et des sociétés comme NAVAL Group, sur la sécurisation des déplacements de bateaux, en mer comme sur les fleuves, notamment la Seine. Il y a eu des projets européens sur ce sujet, des thèses, des travaux de recherche, et des étudiants qui ont fait des projets au sein de ces entreprises. On voit toute la palette de la collaboration entre entreprises, recherche et formation — c'est aussi ça, être une terre d'expérimentation : on peut créer de bons outils quand on se pose les bonnes questions.
Journaliste : Concrètement, au quotidien, comment travaillez-vous avec les autres acteurs du territoire — recherche, entreprises, structures d'accompagnement ?
Christophe Rosenberger : La filière Normandie Numérique est une association. Comme toute association, sportive ou culturelle, elle fonctionne si les adhérents donnent du temps et de l'énergie — et c'est le cas. Pour chacun des trois domaines stratégiques, on a une personne avec un rôle de vice-président — c'est un peu pompeux comme titre, mais c'est un animateur de la thématique — associée à un salarié de Normandie Numérique, comme Christophe Brissé sur le volet cybersécurité. On a aussi créé un comité projet, avec des adhérents et des représentants de l'État : on a par exemple un représentant de l'ANSSI en Normandie dans ce comité, mais aussi un gendarme. L'idée, avec ces adhérents et ces représentants des services de l'État, c'est de créer une dynamique — quelqu'un a envie d'organiser un événement sur telle thématique, par exemple la souveraineté numérique, ou la sécurité de l'IA, sur laquelle assez peu de gens sont aujourd'hui compétents. Comme on a dans ces comités des représentants de toutes les catégories d'acteurs, ça permet naturellement de décloisonner des acteurs qui sont parfois de l'autre côté de la rue sans se connaître.
Des exemples de réussite normande
Journaliste : Vous êtes ici au Forum, sur le pavillon Normandie, avec des acteurs divers de l'écosystème. Voulez-vous citer des sociétés qui incarnent bien le savoir-faire normand ?
Christophe Rosenberger : C'est difficile d'en citer une ou deux, parce qu'ils sont tous excellents ! Mais je peux citer deux entreprises. D'abord Yes We Hack, une société normande très connue, qui est présente sur le Forum INCYBER mais pas sur le stand Normandie puisqu'elle a son propre stand — elle vient aussi de s'implanter sur le Campus Cyber à la Défense. Ensuite, je suis un peu chauvin, la société Usign, qui fait de la signature électronique : elle a été fondée il y a plus de 15 ans par deux anciens étudiants de l'ENSICAEN, et a levé, il y a trois ans, 30 millions d'euros — ce qui est extrêmement notable pour une start-up tech en France.
Journaliste : Ils ont eu un très bon professeur, visiblement !
Christophe Rosenberger : Je ne sais pas, mais en tout cas je suis très heureux pour eux. Les deux fondateurs ont pris du recul et se tournent désormais vers des thématiques plus liées au développement durable — on les retrouvera peut-être, mais pas forcément dans le même contexte stratégique que Normandie Numérique. Voilà deux exemples, mais on aurait pu en citer beaucoup d'autres — c'est aussi l'ambition qu'on veut développer avec Normandie Numérique.
Pourquoi choisir la Normandie
Journaliste : Pourquoi un talent en cybersécurité choisit-il aujourd'hui de s'implanter en Normandie ?
Christophe Rosenberger : C'est évidemment difficile à dire, toutes les régions françaises ont leurs qualités. Ce que je peux dire, c'est que le Covid nous a montré l'importance de la qualité de vie personnelle, et qu'on peut faire énormément de choses à distance, notamment dans le numérique. La Normandie est un cadre de vie exceptionnel — on n'a pas trop de coups de soleil...
Journaliste : Je suis bretonne, je compatis.
Christophe Rosenberger : ... on n'a pas trop chaud l'été non plus, donc c'est un cadre de vie vraiment remarquable, avec en plus une belle gastronomie, les fromages normands notamment. Mais surtout, on est en train de construire un véritable écosystème sur le numérique, avec une région qui nous soutient très fortement — que ce soit dans le lien avec les entreprises ou avec l'enseignement supérieur et la recherche. On a aussi de potentiels clients, ces donneurs d'ordre industriels majeurs qui ont besoin de compétences numériques, et en particulier en cybersécurité. Et on n'est pas très loin de Paris, ce qui permet d'y aller facilement tout en restant dans un cadre de vie agréable — on espère qu'il n'y aura pas d'autre pandémie, mais ceux qui en ont vécu une dans un petit appartement parisien s'en souviennent.
Comment ces filières normandes irriguent la cybersécurité
Journaliste : On a parlé des secteurs qui façonnent la Normandie. Est-ce que des secteurs comme l'industrie ou le maritime influencent le développement de la cyber localement ?
Christophe Rosenberger : Oui. On ne va pas créer autant de groupes de travail que de filières en Normandie, mais on essaie de regarder dans quelle mesure les offreurs de solutions numériques normands peuvent aider nos donneurs d'ordre à sécuriser leurs systèmes d'information. On a onze autres filières en Normandie — nous sommes la douzième — par exemple l'aérospatiale et l'aéronautique, la deuxième de France, ce qu'on ne devinerait pas forcément. On cherche à se coordonner avec ces autres filières pour apporter notre compétence numérique, et pourquoi pas créer des événements conjoints — une journée « numérique et défense », par exemple — en s'appuyant sur ces filières, parce qu'on ne peut pas démultiplier toutes nos actions tout seuls.
On organise aussi des événements assez similaires sur différents territoires : prochainement à Dieppe, plutôt sur la cybersécurité dans le monde industriel et les chaînes de production, et bientôt à Cherbourg, plutôt sur les applications nucléaires et l'industrie navale, où le numérique prend une place croissante et où la cybersécurité devient nécessaire pour garantir la résilience de ces organisations.
Un modèle duplicable ?
Journaliste : J'ai l'impression qu'on est sur un vrai cercle vertueux, où tous les acteurs se nourrissent les uns des autres et apprennent ensemble — c'est le sentiment que j'ai en Normandie. Ce modèle est-il duplicable dans d'autres régions ? Que diriez-vous à des régions qui n'ont pas les mêmes acteurs en place ?
Christophe Rosenberger : On a beau être normand, on va essayer de ne pas être présomptueux — Normandie Numérique est une jeune filière, elle a quatre mois d'existence. Je pense que le soutien de la région est très important : la région doit être soutenante. Je pense aussi que le choix de la Normandie de ne pas avoir une structure uniquement dédiée à la cyber, mais ouverte à d'autres thématiques, est un choix intéressant — les sujets ne sont pas totalement cloisonnés, entre développement durable et IA il y a évidemment des choses à faire ensemble.
On a aussi essayé de cultiver nos spécificités par rapport à d'autres régions. Sur la cyberdéfense, par exemple, difficile de faire mieux que la Bretagne — je suis moi-même breton d'origine. Mais en Normandie, on a une vraie histoire sur les transactions électroniques : le paiement, la dématérialisation, l'identité numérique — c'est un savoir-faire réel. On ne cherche pas à être les plus forts sur tout, mais à bien faire les choses sur nos domaines, en synergie avec nos acteurs et nos donneurs d'ordre, dans un cadre de vie très agréable.
Journaliste : On l'aura compris ! Pour finir, si une région veut structurer son écosystème cyber aujourd'hui, par quoi doit-elle commencer ? Quels sont les conseils clés, Christophe ?
Christophe Brissé : Pour avoir le maximum de chances de réussite, je pense qu'il faut d'abord un portage politique clair et soutenant — on a cette chance en Normandie. L'idéal ensuite, c'est d'avoir une structure opérationnelle dédiée, ce qui est notre cas avec le Campus Normandie Cyber. Le nerf de la guerre, c'est le financement — heureusement, on en a, notamment via l'Europe et la région.
Il faut aussi, dans l'idéal, faire émerger localement un vivier de talents — c'est ce à quoi s'attache la région, notamment avec le projet du CRC de l'université de Caen : être très actif sur la formation et la recherche, et si possible retenir ses talents. Là aussi, on a de la chance d'avoir un cœur opérationnel, le CSIRT régional, pour la réponse à incident mais aussi pour toute la prévention. Et enfin, si on peut, avoir localement des infrastructures mutualisées, c'est un vrai plus — on a par exemple le CRIANN en Normandie. Ce sont, je crois, les points clés pour structurer cet écosystème.
la newsletter
la newsletter