Spécialiste de l’OSINT et des ingérences étrangères, Myriam Lefébure investigue sur le cyberespace sémantique : là où algorithmes et données numériques peuvent être instrumentalisés pour manipuler l’opinion. Ancienne adjointe au chef de section au ministère de l’Intérieur, elle a développé un module de formation à destination de l’enseignement supérieur afin de sensibiliser aux enjeux de la lutte informationnelle. En parallèle, elle accompagne entreprises et institutions confrontées à des attaques informationnelles.

J’ai tout de suite déceler cette particularité chez Myriam : une façon de parler des menaces les plus graves avec une précision tranquille, presque désarmante. Pas de dramatisation, mais une connaissance pointue des acteurs qui ciblent la France.

Sa force ? Discerner sur Internet et les plateformes publicitaires, c’est de cette façon qu’elle caractérise les réseaux sociaux en raison de leur business model, ce qui échappe au regard des internautes : de la mise en avant du Xinjiang par des “travel creator” (influenceur voyage) aux contenus copy/pastés par des bots faisant la promotion de sites de désinformation pro-russe.

Des paiements au contre-terrorisme

Son intérêt pour la manipulation de l’information est provoqué par les attentats du 13 novembre 2015, alors qu’elle réside à proximité du Bataclan. Elle choisit alors l’année suivante de réaliser son mémoire de fin d’études sur la propagande de l’Etat Islamique où elle s’intéresse à la stratégie de communication du groupe terroriste et au contre-discours français.

Son parcours se poursuit au sein de l’entreprise financière Natixis, où elle œuvre pour l’égalité professionnelle au sein du réseau de femmes cadres WINN (Women In Natixis Network). A la fin de son alternance, elle est embauchée dans la branche des Paiements. Cette expérience l’amène à s’interroger sur un geste qu’elle réalisait jusqu’à présent sans en questionner les mécanismes et la technologie sous-jacente. 

Au moment où elle occupe ses fonctions, entre 2017 et 2018, le marché connait une transformation majeure portée par les technologies numériques, avec l’essor de nouveaux modes de paiement et de transfert de valeur : cagnottes en ligne, plateformes de dons, paiements instantanés, cartes prépayées, crypto-monnaies ou encore titres cadeaux dématérialisés. Autant d’innovations rapidement investies par des acteurs hostiles qui y voient de nouveaux moyens de financer, dissimuler ou transférer des fonds en contournant les mécanismes de contrôle traditionnels. En interne, les formations obligatoires sur la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme achèvent de mettre en relief quelque chose de décisif pour la suite : l’importance des flux. 

Puis, elle va faire partie de cette génération post-attentat qui décide de s’engager. Elle est recrutée et prend ses fonctions au sein du ministère de l’Intérieur juste après  l’assassinat de Samuel Paty et au moment d’une nouvelle crise, celle du COVID, qui va faire exploser la défiance envers les institutions, provoquer une modification des habitudes informationnelles d’une partie de la population et favoriser la montée du complotisme. Son travail consiste à réaliser des enquêtes OSINT, notamment dans un but d’entrave administrative ou judiciaire.

— L’OSINT, ou l’art d’enquêter —

L’OSINT, pour Open Source Intelligence, désigne l’exploitation de sources ouvertes à des fins d’enquête ou de renseignement. 

Ces données proviennent de sources ouvertes variées : sites web, réseaux sociaux, forums, sites de petites annonces, bases de données (maritimes, militaires…), images satellites et bien plus encore. 

La majorité de ces données ne sont pas ou mal indexées par les moteurs de recherche et nécessite une excellente connaissance des ressources existantes pour investiguer sur différents espaces numériques, notamment en fonction de certaines régions du globe.

Ces dernières années, la recherche s’est complexifiée au fur et à mesure de l’explosion du Big Data qui peut, selon les investigations, noyer l’information stratégique. En 2025, 181 zettaoctets de données ont été créées ou répliquées dans le monde sachant qu’un zettaoctet équivaut à 1 milliard de téraoctets. Internet est devenu un espace plus vaste que le monde physique.

Par ailleurs, l’analyste doit aussi comparer plusieurs ensembles de données, souvent de nature hétérogène, pour réaliser des recoupements afin d’établir une analyse la plus pertinente qui soit en évitant autant que faire se peut les écueils et les oublis. L’OSINT est un métier de méthode et de patience, à la frontière du renseignement, de l’enquête journalistique, de l’analyse géopolitique et de la compréhension des plateformes numériques.

Dans le champ des ingérences informationnelles, cette discipline permet notamment d’identifier des campagnes coordonnées, de caractériser des modes opératoires informationnels (MOI), de cartographier des acteurs et de comprendre comment certains narratifs sont fabriqués, amplifiés et atteignent les médias traditionnels et/ou les politiques. Pour en savoir plus : https://europe.forum-incyber.com/en/osint-day/

Quand la communication devient une arme

Quelques années plus tard, à seulement 28 ans, ses supérieurs hiérarchiques lui proposent de devenir adjointe au chef d’une nouvelle section dédiée à la lutte contre les manipulations de l’information. L’objectif reste le même, identifier des acteurs hostiles porteurs de projets de déstabilisation et/ou d’action violente qui portent préjudice aux intérêts fondamentaux de la nation française.

C’est cette même logique des flux qu’elle applique à ses investigations en sources ouvertes en reconstituant le fil de diffusion de l’information, de l’identification du primo-diffuseur, en passant par la détection de dynamiques d’amplification et de coordination, jusqu’à l’étude de la portée informationnelle. 

Ce qui distingue Myriam Lefébure dans cet univers, c’est le regard que lui ont apporté ses études en communication et marketing : une compréhension à la fois stratégique et commerciale des environnements numériques. Formée aux mécanismes de persuasion qui structurent les plateformes (sponsorisation des contenus, micro-ciblage, fabrication de la viralité, optimisation de l’engagement) elle retrouve aujourd’hui ces mêmes dynamiques au cœur des stratégies d’ingérence : « les campagnes de manipulation de l’information s’appuient majoritairement sur des techniques marketing, simplement le produit à vendre est bien souvent une idéologie opposée aux valeurs démocratiques », résume-t-elle.

Ses enquêtes vont aussi mettre en exergue un point crucial dont on parle peu, c’est le continuum entre deux espaces que l’on a trop souvent opposé et circonscrit : la sphère physique et le cyberespace. Les campagnes informationnelles ne restent pas cantonnées au monde numérique mais ont bien souvent pour objectif de déstabiliser nos démocraties au travers d’actions physiques diverses : manifestation, modification des intentions de vote, action violente contre une personne physique… 

Les plateformes ne sont pas neutres

Les investigations qu’elle mène en sources ouvertes mettent en évidence une évolution de la menace avec des cibles qui ne se limitent plus aux seuls États, mais visent aussi les entreprises et les individus.

Elle cite par exemple une campagne survenue en 2025 visant les maisons de luxe françaises, dans le contexte de la guerre commerciale et de la hausse des droits de douane décidée par Donald Trump. Sur TikTok, des vidéos mettaient en scène des vendeurs qui affirmaient que des fabricants chinois disposeraient des mêmes savoir-faire que les grandes marques françaises (Dior, Chanel, Hermès…), avant d’orienter les utilisateurs vers des produits de contrefaçons à prix cassés. Pour elle, ce type de campagne rappelle que les plateformes ne sont jamais neutres. Leur gouvernance et les intérêts économiques qui les régissent pèsent sur ce qui circule, ce qui est amplifié mais aussi sur l’invisibilisation de certains contenus/profils (shadowbanning).

Elle cite aussi l’exemple de créateurs de contenus voyage partis filmer le Xinjiang, région où de nombreuses ONG, chercheurs et gouvernements accusent les autorités chinoises d’avoir mis en place un vaste système d’internement et de surveillance visant la minorité ouïghoure. Dans certaines vidéos publiées sur TikTok, la région est principalement présentée à travers ses paysages, sa gastronomie ou son patrimoine religieux et culturel, tandis que les faits documentés de répression, de restrictions religieuses et de détentions de masse sont absentes. En 2019, une jeune femme, Feroza Aziz, voit son compte suspendu après avoir dénoncé la détention des musulmans sur la plateforme.

Ce que l’image ne montre pas

Plus récemment, Myriam cite l’exemple du groupe terroriste des Talibans qui a reçu plusieurs influenceurs occidentaux dans leur volonté d’ouverture au tourisme, contribuant à diffuser l’image d’un pouvoir accessible et hospitalier. Selon elle, l’enjeu réside autant dans la présentation fallacieuse qui se joue à l’écran que dans ce qui reste hors champ. 

Car ces tournages ne peuvent avoir lieu qu’à une seule condition, la prise en main de ces influenceurs et donc de leurs tournages, de leur arrivée à leur départ, par des hommes armés de kalashnikov. Ils ne sont pas libres d’interviewer des civils de leur choix en l’absence d’un représentant taliban et encore moins de les interroger sur ce que le retour du régime a eu comme impact dans leur vie quotidienne. In fine, le pseudo-reportage ne reflète pas la réalité des afghans, mais seulement la stratégie de communication du groupe terroriste. 

L’image ne montre pas non plus si celui qui se filme aux côtés de ces hommes coupables des pires crimes est rémunéré pour son contenu et ses propos. Il faut rappeler que le secteur de l’influence fonctionne quasi exclusivement autour de l’échange entre visibilité et rémunération financière.

In fine, cette présentation méliorative d’un mouvement fondamentaliste islamiste fait courir un grave danger à nos démocraties en facilitant l’adhésion à leur idéologie et leur mode de vie.

Ne pas se laisser manipuler par la peur

Myriam porte un discours différent, elle souligne que la Russie entretient volontairement une image de puissance totale qu’il convient de nuancer. Elle rappelle un événement qui la fait sourire. En marge des Jeux olympiques de Paris, une cyberattaque revendiquée sur Telegram par des hackers appartenant au groupe Sandworn a été un véritable fiasco. Les cybercriminels affirment avoir ciblé un important barrage hydroélectrique français. En réalité, si un piratage a bien eu lieu, il a touché… un moulin, provoquant une hausse du niveau d’eau d’à peine une vingtaine de centimètres. Elle précise « toutes les attaques russes ne sont pas des succès et j’aime rappeler à mes étudiants qu’ils sont de bons ingénieurs ». 

Ce détail, elle y tient, parce qu’il dit quelque chose de vrai sur l’écart entre la réputation de certaines puissances et leur réalité opérationnelle. La peur est elle aussi une forme de manipulation. Elle sidère, elle écrase, elle empêche parfois d’analyser froidement les capacités réelles d’un adversaire.

Apprendre à résister aux récits

Face à tout cela, l’investigatrice ne cède pas au catastrophisme. Elle préfère parler de résilience informationnelle. À ses étudiants, elle recommande de lire régulièrement des articles de fact-checking pour s’acculturer aux différentes techniques de manipulation, comme on apprendrait une grammaire. En bonne formatrice, elle leur conseille de diversifier leurs sources, de s’abonner à au moins un média payant pour lire des articles de fond, de comprendre que l’information a un coût et que le travail journalistique a de la valeur. 

La formatrice les invite aussi à se méfier de la présentation de l’information sur les plateformes publicitaires qui favorisent le recours à des formats courts qui simplifient à l’extrême des sujets complexes. L’instrumentalisation de ce cadre informatif par des acteurs hostiles vise souvent à remporter leur adhésion idéologique ou politique contre un camp désigné. 

Le métier qu’elle exerce change chaque jour de visage. Les outils évoluent, les plateformes aussi, l’intelligence artificielle s’améliore et avec elle la qualité des contenus générés comme les deepfakes. Pourtant, Myriam explique que les professionnels de demain ne seront pas ceux qui délégueront tout leur savoir à une machine. Le futur du monde du travail ne pourra pas être fait uniquement de prompts, au risque de perdre en productivité au lieu d’en gagner. 

Il faudra aussi veiller à vérifier les réponses automatisées à l’heure de la multiplication des contenus générés eux-mêmes par IA et qui ne font l’objet d’aucun examen, pour ne pas prendre des décisions basées sur des faits erronés. Et seuls des esprits correctement formés aux techniques de manipulation de l’information pourront faire face à ce bouleversement technologique de l’information dans la durée.

Pour finir, elle souligne que les entreprises ont leur rôle à jouer dans ce système qui les cible de plus en plus. S’attaquer à des fleurons de notre industrie, autant dans des secteurs du luxe que de la défense, c’est s’attaquer à la France. Plus il existera des professionnels formés aux techniques de la manipulation de l’information, plus la France sera résiliente face à ses adversaires.

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