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Guerre d’influence « low cost » : quand les acteurs non étatiques redessinent la ligne de front numérique
À travers l’analyse du SGDSN, et plus particulièrement de l’action de VIGINUM (le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères), se dessinent les contours d’une nouvelle doctrine défensive française. Face à une menace qui s’industrialise, l’État adapte sa riposte pour affronter une guerre hybride où la frontière entre la cybercriminalité, l’activisme idéologique et les opérations de déstabilisation s’estompe dangereusement. Historiquement, mener une campagne de déstabilisation informationnelle d’envergure exigeait des ressources importantes. Aujourd’hui, pour mener une telle campagne il faut peu de fonds et de moyens. Bien que le rapport du SGDSN s’abstienne d’employer formellement le terme de « low cost », le document décrit minutieusement les mécaniques d’une numérisation à bas coût de la menace. Cette réduction drastique des coûts opérationnels est principalement dû à la conjonction de l’automatisation logicielle et de l’intelligence artificielle (IA) générative. L’IA permet de manipuler et de traduire l’information à une échelle inédite, pour un coût marginal proche de zéro. Les attaquants n’ont plus besoin d’entretenir des fermes de trolls humaines pour rédiger des argumentaires. Des modèles algorithmiques génèrent aujourd’hui des textes hyper-ciblés, des deepfakes réalistes et des architectures complètes de faux sites d’actualité en une fraction de seconde. Cette mutation favorise une stratégie de saturation de l’espace cognitif. En résumé, le but des attaquants ne se limite plus à convaincre, mais s’oriente vers la création d’un brouillard informationnel dense. Il s’agit de noyer l’information légitime sous un déluge ininterrompu de contenus automatisés, en exploitant les failles des plateformes dont le modèle économique est intrinsèquement conçu pour favoriser la viralité et le clivage au détriment de la fiabilité éditoriale. Le rôle de ces plateformes numériques est d’ailleurs un moteur central de cette guerre informationnelle. Leurs algorithmes de recommandation amplifient massivement certains contenus en fonction des réactions qu’ils suscitent, tandis que leurs politiques de modération varient considérablement d’un réseau à l’autre, laissant d’immenses zones de non-droit. Parce que leurs modèles économiques reposent souvent sur l’engagement continu des utilisateurs (temps d’écran, clics, commentaires), ces plateformes peuvent favoriser organiquement les contenus polarisants, indignés ou clivants, offrant une caisse de résonance inespérée aux opérations de désinformation.
La zone grise de la cybermenace : l’instrumentalisation des acteurs non étatiques
L’un des enseignements cruciaux du rapport 2025 réside dans son analyse de l’évolution des profils des attaquants, marquée par « la disparition progressive des frontières entre acteurs étatiques et cybercriminels ». Cette porosité se matérialise par l’utilisation systémique d’acteurs non étatiques par des puissances désireuses de projeter leur influence de manière indirecte. Ces proxys peuvent prendre la forme de groupes de hackers mercenaires, d’agences de marketing numérique dévoyées ou de réseaux d’hacktivistes. Bien qu’apparemment privées, ces structures demeurent souvent étroitement liées aux États, suivant leurs logiques politiques et servant d’arme d’influence extérieure. Cette sous-traitance offre un avantage tactique inestimable : le déni plausible. En déléguant ces opérations à des acteurs apparemment indépendants, le commanditaire étatique brouille les pistes et complexifie le processus d’attribution. Le rapport de l’ANSSI confirme d’ailleurs que ces cybercriminels exploitent les mêmes outils offensifs et les mêmes techniques de dissimulation (infrastructures banalisées, réseaux privés virtuels, cryptomonnaies) que les services de renseignement traditionnels. Ainsi, une campagne de désinformation ciblant la France peut parfaitement être exécutée par un réseau de mercenaires basé dans une juridiction complaisante, tout en servant l’agenda d’une puissance étrangère.
Pour faire face à cette nébuleuse d’acteurs hybrides, le SGDSN a dû faire évoluer sa doctrine analytique. S’épuiser à identifier formellement le commanditaire s’avérant souvent contre-productif dans le temps court, la France a adopté le concept de « Mode Opératoire Informationnel » (MOI). Totalement intégrée à VIGINUM début 2025, cette approche marque une rupture avec l’analyse purement sémantique. Le concept de MOI se concentre de manière pragmatique sur les comportements en ligne inauthentiques et les indicateurs techniques. Directement inspirée de la Cyber Threat Intelligence (CTI), cette méthode permet de regrouper et d’imputer des tactiques à un mode opératoire spécifique, sans connaître l’identité exacte du commanditaire dissimulé derrière l’écran. Cette approche garantit également une interopérabilité avec les standards internationaux de cybersécurité, facilitant le partage de renseignements. Plusieurs modes opératoires s’appuyant sur des mécaniques « low cost » ont été isolés ces derniers mois. Le réseau RRN (Doppelgänger) s’est spécialisé dans le typosquatting, clonant visuellement les interfaces de médias occidentaux pour diffuser des articles de désinformation et fracturer l’opinion publique. D’un autre côté, l’infrastructure Matriochka cible la communauté des fact-checkers en utilisant l’IA générative pour créer des deepfakes d’universitaires et ruiner leur réputation. Enfin, Storm-1516 s’est illustré début 2026 dans une campagne ciblant le Président de la République via la diffusion d’une fausse vidéo amplifiée de manière automatisée. À titre d’exemple réel des conséquences dévastatrices sur l’opinion publique, les campagnes d’amplification russes observées lors de la psychose des punaises de lit en France fin 2023 illustrent parfaitement l’impact de ces manœuvres. En instrumentalisant une préoccupation sanitaire réelle et en diffusant de faux articles liant l’invasion d’insectes à l’arrivée de réfugiés ukrainiens, ces réseaux ont réussi à générer un véritable climat d’hystérie collective. La conséquence directe sur l’opinion est une perte de confiance profonde envers les institutions sanitaires, la radicalisation des débats citoyens et l’aggravation des fractures sociales.
2025 : refonte de l’arsenal défensif et élévation de la résilience nationale
Face à ces ingérences, le rapport d’activité 2025 officialise un cap stratégique majeur. L’année 2025 s’est imposée comme celle de la refonte structurelle, législative et capacitaire. Conscient des limites de son cadre juridique initial face au tsunami de l’IA générative, le SGDSN a impulsé un nouveau décret en 2025. Ce texte élargit considérablement les prérogatives des services. Une mission d’anticipation est formellement confiée au SGDSN pour étudier proactivement les évolutions technologiques (biais algorithmiques, monétisation de la désinformation). VIGINUM est désormais mandaté pour la recherche et le développement d’outils souverains de détection, ainsi que pour la documentation approfondie de la menace. Le texte prévoit également une mission d’éducation citoyenne pour bâtir une véritable « immunité collective » et étend le périmètre de supervision aux outils d’IA conversationnelle. Pour matérialiser cette ambition, le SGDSN a noué des alliances stratégiques afin d’outiller la société civile. Sur le front technologique, un laboratoire commun inédit baptisé « IA et manipulations de l’information » a été créé avec Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (INRIA) pour conserver un avantage sur les outils génératifs exploités par les cybercriminels. Sur le front éditorial, un partenariat a été conclu avec France Télévisions : VIGINUM forme les rédactions aux techniques complexes d’investigation en sources ouvertes (OSINT), et les journalistes partagent en retour leurs processus de vérification factuelle.
La stratégie 2025 acte un changement de paradigme irréversible : la guerre de l’information est désormais théorisée comme un affrontement permanent et asymétrique, exécuté par une myriade d’acteurs non étatiques franchisés. En formalisant sa première stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information (2026-2030), la France assume un rôle de pionnier. Cependant, cette menace intrinsèquement transnationale impose une réponse excédant le seul périmètre hexagonal. C’est tout le sens de l’implication prépondérante de VIGINUM dans les fondations du futur « bouclier démocratique européen ». Si l’évolution technologique a drastiquement abaissé le coût de l’offensive, le défi des prochaines années pour les agences étatiques sera d’industrialiser et de mutualiser la détection afin de rendre l’ingérence politiquement et économiquement insoutenable pour ses commanditaires.
Pierre-Yves Baillet
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