E-learning, affiches, faux phishing : les entreprises multiplient les dispositifs de sensibilisation. Mais une question demeure souvent absente : quel comportement cherche-t-on réellement à faire évoluer ? Timoléon Tilmant, fondateur de Je Sensibilise, donne ses conseils d'expert à Mélissa Périé Betton

Les collaborateurs savent qu’ils ne devraient pas cliquer sur un lien suspect. Ils savent qu’un mot de passe faible est risqué. Ils savent qu’un poste de travail doit être verrouillé. Pourtant, les incidents liés aux usages humains persistent. Pour Timoléon Tilmant, fondateur de Je Sensibilise et ancien RSSI de Wavestone, le problème ne tient pas d’abord à un manque d’information. « Ce n’est pas parce qu’on sait qu’on doit faire quelque chose qu’on le fait », rappelle-t-il. Les attaquants l’ont bien compris, leurs campagnes jouent sur l’urgence, la peur de perdre un accès, l’appât du gain ou la pression du quotidien.

Ecouter l’épisode sur votre plateforme de podcasts préférée : https://smartlink.ausha.co/incyber-voices/la-sensibilisation-cyber-ne-se-decrete-pas-elle-se-cultive

Ou directement ici :

Face à cela, la sensibilisation cyber reste souvent pensée comme une accumulation de formats : une affiche, un module e-learning, une campagne de phishing, puis un indicateur de complétion à présenter en comité de direction. Une logique que Timoléon résume par une formule : « Think comportement before outil. »

L’enjeu consiste d’abord à identifier les pratiques qui posent problème dans une organisation donnée. Les collaborateurs utilisent-ils des outils non validés ? Remontent-ils les incidents suffisamment tôt ? Verrouillent-ils leurs postes ? Comprennent-ils à qui s’adresser lorsqu’ils ont un doute ? Les réponses ne seront pas les mêmes dans un siège social, une usine, un entrepôt ou auprès d’équipes commerciales nomades.

Cette approche oblige aussi les équipes cyber à interroger leurs propres processus. Dans une entreprise accompagnée par Je Sensibilise, des salariés achetaient ou utilisaient des solutions sans en informer la DSI. En creusant, l’équipe a découvert l’existence de deux formulaires internes… dont personne ne consultait les réponses. Avant de demander aux collaborateurs d’adopter le bon comportement, encore faut-il leur proposer un parcours simple, visible et réellement suivi.

Les sciences comportementales offrent ici des leviers concrets. Le nudge, ou « coup de pouce », consiste à placer le bon message au bon moment, sans retirer le choix à l’utilisateur. Timoléon Tilmant cite un exemple simple : des autocollants placés sur les touches Windows et L d’un clavier pour rappeler visuellement le raccourci de verrouillage d’un poste. Une action peu coûteuse, mais plus utile qu’une consigne oubliée quelques heures après sa lecture.

Cette vision redonne aussi une dimension collective à la sensibilisation. Le RSSI ne peut pas porter seul le sujet. Les RH doivent intégrer la sécurité dans les parcours d’arrivée et les formations métiers. La communication peut rendre les messages plus compréhensibles. Les managers doivent les relayer. Quant à la direction générale, elle doit assumer publiquement que la cybersécurité est un enjeu de fonctionnement, pas seulement une affaire technique.

Le vrai indicateur n’est donc pas seulement le taux de satisfaction d’un module ou le nombre de personnes ayant terminé une formation. C’est la capacité d’une organisation à observer des comportements qui évoluent : davantage de signalements, des postes mieux protégés, des usages plus transparents et, surtout, des collaborateurs qui n’ont plus peur de demander de l’aide.

La sensibilisation cyber ne consiste pas à répéter les règles. Elle consiste à rendre le bon geste possible, compréhensible et suffisamment simple pour devenir un réflexe.

Retranscription du podcast :

INCYBER Voice — Épisode avec Timoléon Tilmant (Je Sensibilise)

Bonjour à tous et bienvenue dans INCYBER Voice !

Mon invité du jour cultive une cyberculture en entreprise. Timoléon Tilmant est fondateur de Je Sensibilise. Il a passé plus de 15 ans dans la cyber avant de se spécialiser sur un angle que tout le monde néglige : comment sensibiliser vraiment les gens ? Résultat, il est double lauréat du Challenge des communicants du Forum INCYBER, et il porte une approche qui bouscule pas mal d’idées reçues.

Timoléon, merci d’être là aujourd’hui. On est ravis que tu prennes le temps de partager ta vision et tes conseils. Ce que j’aime bien faire en général, c’est que tu te présentes comme tu aimes te présenter, comme si c’était la première fois qu’on se rencontrait. Qu’est-ce que tu aimes dire de toi ? Qui es-tu ?

Timoléon Tilmant : Déjà, je m’appelle Timoléon, c’est mon vrai prénom. J’ai travaillé pendant 15 ans pour le cabinet de conseil Wavestone, où j’ai fait 8 ans de conseil en cybersécurité, puis 7 ans en tant que RSSI du cabinet. Je suis passé de l’autre côté — du côté obscur, ou du côté de la lumière, comme certains disent — ce qui m’a permis de voir différents aspects de la cyber de manière assez complète. Il y a maintenant trois ans, j’ai décidé de quitter ce très beau poste pour créer Je Sensibilise.

Quand j’étais RSSI, et même quand j’étais consultant, j’aimais beaucoup les missions de sensibilisation. À force d’en faire, je me suis rendu compte que j’avais une manière un peu différente de la penser, de la concevoir, ce qui faisait que je produisais des choses assez originales. Les gens me disaient « c’est pas mal ce que tu fais », et à force, je me suis dit : pourquoi ne pas en faire vraiment quelque chose ? Quand j’ai regardé autour de moi mes homologues RSSI galérer sur la sensibilisation, je me suis dit qu’il y avait peut-être une place à prendre. C’est comme ça qu’est née Je Sensibilise.

Le tablier de jardinier : symbole de sensibilisation cyber

Tu parles d’originalité, et c’est marrant, tout le monde se souvient de toi au Forum et pas seulement au Forum. On te voit régulièrement avec un tablier de jardinier — c’est un peu ton uniforme de super-héros. Elle te vient d’où, cette métaphore, et qu’est-ce qu’elle dit de ta façon de travailler ?

Timoléon Tilmant : Elle a été créée pour le tout premier Forum INCYBER auquel j’ai participé avec Je Sensibilise, il y a trois ans. Je me suis dit : je prends un stand, j’y vais tout seul, il va falloir habiller ce stand. Si je suis en baskets derrière un ordinateur, tout le monde va se dire « encore un geek qui va nous proposer une solution technique ». J’ai réfléchi, et l’idée du jardinier est venue assez vite. On est tous capables de balancer des graines dans la terre, ce n’est pas compliqué — ce sont les bases du jardinage. Mais est-ce que ça pousse ? Là, il y a une étape en plus. Personnellement, je n’ai pas du tout la main verte.

En fait, c’est pareil pour la sensibilisation : tout le monde est capable de balancer des messages, mais est-ce que ça marche ? C’est de là qu’est venue l’idée. La sensibilisation, c’est comme le jardinage : on a besoin de temps, de préparer le terrain, de semer le message au bon moment, d’arroser régulièrement, et quand ça pousse, on peut même démultiplier.

Depuis ce premier salon, l’image est restée, et c’est devenu un peu ma marque — on m’appelle maintenant « le cyber jardinier ». J’ai refait mon site sous cette image et je me trimballe en jardinier dans tous les salons. Ça va bien au-delà de ce que je pensais au départ, mais ça marche : c’est décalé, ça marque les esprits.

(Timoléon a par ailleurs remporté les deux premiers prix des Grands Détournements en détournant une publicité pour Adopte un Mec et une publicité pour Carglass — à retrouver sur la page LinkedIn du Forum INCYBER et INCYBER News.)

« Think comportement before outil »

Entrons dans le vif du sujet. Ton souhait, c’est de faire changer les comportements en entreprise. Mais sur le terrain, malgré les formations, les affiches, l’e-learning, ce n’est pas gagné. Où est la faille aujourd’hui selon toi ? Qu’est-ce qui manque aux entreprises ?

Timoléon Tilmant : C’est exactement ma philosophie, mon nouveau mantra : « Think comportement before outil ». Tu m’as parlé sensibilisation, tu m’as tout de suite sorti des techniques d’animation — affiches, e-learning, campagnes de phishing. Mais on ne se pose pas la bonne question : c’est quoi les comportements des collaborateurs que je veux changer ? Pourquoi ont-ils ces comportements ? Et comment je peux améliorer la vie des collaborateurs pour que le comportement change ?

C’est tout mon travail de formation auprès des RSSI et des responsables sensibilisation : leur apprendre ce pan du métier qu’on ne nous a jamais enseigné. On nous a appris l’analyse de risque, la gestion de crise, plein de choses — mais jamais la sensibilisation. La seule consigne, ça a toujours été « démerdez-vous ». J’ai créé Je Sensibilise pour donner enfin une méthodologie : réfléchir des programmes orientés sur les comportements des utilisateurs, puis seulement après aller chercher les outils pédagogiques adaptés — une affiche, un e-learning et une session en présentiel n’ont pas les mêmes enjeux pédagogiques.

Erreur en cyber : pourquoi on clique quand même

On sait tous, en théorie, qu’il ne faut pas cliquer sur certains liens. Pourquoi tant de gens le font encore, au risque de compromettre leur entreprise ?

Timoléon Tilmant : Tu sais que fumer, ce n’est pas bon pour la santé ?

(rires) Bonne réponse.

Timoléon Tilmant : C’est exactement la même chose : on est irrationnels. Ce n’est pas parce qu’on sait qu’on doit faire quelque chose qu’on le fait — c’est prouvé par les sciences comportementales. Il y a mille raisons pour lesquelles les gens cliquent : on leur a peut-être dit de ne pas le faire, mais à l’instant T, si tu reçois un mail qui parle d’urgence, qui te dit que tu vas perdre ton abonnement Netflix, à quoi tu penses ? « Ce soir mes ados vont me tuer si on n’a plus Netflix. » C’est exactement ce que font les attaquants : ils jouent sur l’émotion, sur les biais cognitifs — l’urgence, la perte, le gain — pour nous forcer à être irrationnels, même quand on sait qu’on ne devrait pas cliquer.

C’est pour ça qu’il faut refondre la sensibilisation, et d’abord accepter ce constat. Beaucoup de gens me disent « j’en ai marre, je leur dis de le faire et ils ne le font pas ». Mais combien de médecins fument ? Une palanquée. Et pourtant ce sont les premiers à savoir que c’est dangereux. Combien d’experts en cyber se font avoir ? Je me suis déjà fait avoir moi-même. Ça ne veut pas dire que la sensibilisation est inutile — ça veut dire qu’il faut la repenser.

Par où commencer ?

Imaginons une entreprise qui a un peu de budget, une vraie volonté de sensibiliser, mais qui ne sait pas par où commencer. C’est quoi la première pierre à poser ?

Timoléon Tilmant : Si je te disais : vous avez du budget, vous êtes chef de projet, vous devez déployer une méthode agile dans toute l’entreprise — ce serait quoi ta première question ?

Peut-être me former sur la méthode agile elle-même.

Timoléon Tilmant : Voilà, instinctivement j’ai envie de te dire pareil : venez vous former. Mais concrètement, il ne faut surtout pas partir des outils. Il faut d’abord se demander : c’est quoi les comportements à risque de mes utilisateurs ? Ce n’est pas la même chose selon les populations — les gens en entrepôt, sur le terrain, au bureau. J’ai vu des messages de sensibilisation complètement déconnectés du terrain, qui ne correspondaient à aucun risque réel.

Il faut partir des incidents qu’on a eus, questionner les utilisateurs sur leur fonctionnement, comprendre pourquoi ils ont ces comportements. Une anecdote qui me fait toujours rire : j’animais un séminaire pour une équipe cyber qui voulait retravailler son programme de sensibilisation. Première chose qu’ils m’ont dite : « on veut acheter telle nouvelle solution, elle est top ». Je leur ai dit : mettons ça de côté, c’est quoi le comportement à risque que vous voulez changer ? Ils m’expliquent que leurs collaborateurs achètent ou utilisent des solutions sur Internet sans les prévenir — du shadow IT — et qu’ils voudraient au moins être avertis.

Je leur demande : comment voulez-vous qu’ils vous préviennent, concrètement ? Un participant lève la main : « on a un formulaire sur l’intranet ». Un autre : « en fait on a un deuxième formulaire aussi ». Un troisième : « et personne ne reçoit les réponses des deux formulaires ». Vous voulez acheter une super solution pour passer des messages, mais votre processus de base ne fonctionne même pas ! Les comportements ne changeront pas tant que tout le système n’a pas été étudié. Donc : partez des comportements, comprenez pourquoi ils existent, corrigez d’abord ce qui peut l’être, et ensuite seulement passez vos messages sur le reste.

Un travail d’équipe, piloté par la cyber

Tu t’adresses là plutôt aux équipes cyber. Est-ce que la sensibilisation est bien identifiée en entreprise comme n’étant pas que l’affaire du RSSI ?

Timoléon Tilmant : Non, c’est un travail d’équipe, c’est clair. Un RSSI tout seul ne sensibilisera personne — il a besoin d’une équipe. Mais comme sur tout bateau, il faut un capitaine, et pour moi ça doit être l’équipe cyber, sauf si on se limite à balancer un e-learning, auquel cas les RH peuvent le faire seules. Mais dès qu’on parle d’expérience utilisateur, de simplification, de bons outils pour accompagner les messages, ça doit venir du côté cyber.

On a quand même besoin des autres : des RH, pour intégrer la sensibilisation dans le parcours d’intégration des nouveaux arrivants — ce que j’appelle l’ISF, l’intégration de la sécurité dans la formation, pour ne pas mettre la cyber « à part » mais l’infuser dans toutes les formations existantes. De la communication, parce que les équipes IT ou cyber ne sont pas toujours les mieux outillées pour ça — même si ça s’apprend — pour les visuels, le wording, la clarté du message. Et du management, parce que sans relais managérial pour porter le message, ça ne fonctionne pas.

Nudge et sciences comportementales dans la sensibilisation cyber

Tu évoques sur ton site des notions comme le nudge, les sciences comportementales. Tu peux nous donner un exemple concret ?

Timoléon Tilmant : Ce n’est pas venu de mon passé de consultant, contrairement à ce qu’on pourrait croire — je l’ai découvert après, en créant Je Sensibilise. Je voulais m’ouvrir à ce qui se faisait de mieux en pédagogie, en dehors de la cyber classique. Ma devise, c’est « c’est en s’inspirant des uns qu’on inspire les autres ». Je suis allé chercher du côté des sciences comportementales, des biais cognitifs — des travaux de psychologues, de neurosciences — qui expliquent comment les gens prennent leurs décisions. Ce sont des techniques très utilisées en marketing, dans ce qu’on appelle le neuromarketing, et ce sont aussi celles qu’utilisent très bien les cyberattaquants avec l’ingénierie sociale. Nous devons apprendre ces mêmes techniques, à la fois pour les contrer et pour mieux faire passer nos propres messages.

Parmi ces outils, il y a le nudge — un petit coup de pouce. L’exemple classique, c’est le radar pédagogique à l’entrée d’un village : il ne cherche pas à te mettre une amende, il te rappelle simplement, avec un smiley, que tu roules trop vite. Derrière, c’est toi qui choisis de ralentir ou non — mais en général, les gens ralentissent. C’est ça, le nudge : un message au bon moment qui aide à changer un comportement.

Je me suis associé à une personne spécialisée dans le nudge pour intégrer ça dans nos manières de sensibiliser. Petit exemple : pourquoi, à ton avis, les gens ne verrouillent pas leur poste de travail ?

Par confiance envers les collègues, par flemme, parce qu’il faut retaper un mot de passe…

Timoléon Tilmant : Exactement — surtout quand la politique de mot de passe impose 25 caractères. Je conseille souvent aux équipes de regarder du côté de la biométrie. Mais je me suis aussi rendu compte que certaines personnes ne savaient tout simplement pas comment verrouiller leur poste : j’ai observé quelqu’un faire cinq clics via le menu Démarrer, alors qu’il existe un raccourci clavier, Windows + L. La personne était émerveillée d’apprendre ça.

En sensibilisation classique, on met ce raccourci sur une affiche — mais face à son ordinateur, on a oublié le message. Le premier nudge que j’ai créé, c’est tout simple : deux petits autocollants de couleurs différentes, à coller sur les touches Windows et L de son clavier. Les gens voient visuellement quelque chose de différent, ils essayent, et ils apprennent à verrouiller leur poste. Je les ai même mis sous forme de carte de visite. Plusieurs personnes les ont récupérés et déployés dans leur entreprise — et là où quelqu’un a pris le temps d’expliquer la démarche, l’adoption a clairement augmenté. Ça ne coûte quasiment rien : c’est une petite brique en plus, pas une révolution, mais ça apporte des résultats concrets.

Sortir du e-learning de 45 minutes

Est-ce que les sessions d’e-learning de trois quarts d’heure, faites « à l’arrache » un vendredi après-midi, ont encore leur place ?

Timoléon Tilmant : Aujourd’hui, les éditeurs modernes ne proposent même plus ce format de 45 minutes. Si une entreprise l’a encore, c’est un signal. Une amie me racontait récemment devoir « faire sa sensibilisation cyber » cet après-midi-là — elle a cliqué, cliqué, cliqué, sans vraiment comprendre, juste pour cocher une case de conformité. C’est ce que demandent beaucoup de groupes, et aujourd’hui les cyberassureurs aussi : est-ce que les gens ont fait leur e-learning ?

D’un point de vue pédagogique, on sait que ce format ne fonctionne pas bien. Il vaut mieux diviser la charge avec des modules courts et fréquents — le micro-learning, entre 5 et 10 minutes maximum — plutôt qu’un gros module une fois par an. C’est plus compliqué à organiser, mais toutes les plateformes du marché sont désormais parties sur cet axe.

Il faut aussi bien distinguer sensibilisation et formation. Former, c’est développer des compétences en profondeur. Sensibiliser, c’est amener un premier vernis, une compréhension. J’aime dire qu’en sensibilisation il y a trois messages à faire passer : le pourquoi — quelle est la menace, pour que ce soit tangible ; les gestes simples — vraiment simples, « soyez vigilants » ne veut rien dire concrètement ; et se faire connaître — beaucoup de collaborateurs ne savent même pas vers qui se tourner en cas de doute, parce que les équipes cyber restent trop souvent invisibles.

Les erreurs classiques dans la sensibilisation cyber

Quelles autres erreurs observes-tu chez tes clients ?

Timoléon Tilmant : La réunion d’accueil de deux heures, dans les trois premiers jours, avec un slideware qui liste 50 règles d’hygiène. Quand quelqu’un arrive dans une entreprise, il a deux priorités : comment je suis payé, et qu’est-ce que je vais faire comme boulot — le reste, il l’oublie. Les premiers jours, c’est surtout l’occasion de faire savoir que l’équipe cyber existe, et éventuellement de teaser le programme de sensibilisation — pas de balancer 50 messages d’un coup, dont personne ne retiendra rien.

Le one-man show

Une autre façon de faire passer les messages, c’est de lier l’utile à l’agréable — tu as monté un one-man show. Tu peux nous en dire plus ?

Timoléon Tilmant : J’ai toujours mis de l’humour dans mes sessions de sensibilisation, en tant que consultant comme en tant que RSSI — c’est dans ma nature, même si je ne prétends pas être drôle. Quand j’ai créé Je Sensibilise, je suis parti une semaine en randonnée, seul, sur un GR, en écoutant des podcasts sur la pédagogie pour m’inspirer.

Pendant cette randonnée, une personne m’a raconté que son fils lui avait demandé de lui envoyer une facture par email, et qu’elle avait préféré l’imprimer et parcourir 500 kilomètres en voiture pour la lui remettre en main propre, de peur qu’un message soit intercepté. Le lendemain, après lui avoir expliqué plein de choses pour la rassurer, elle m’a avoué n’avoir rien compris. Ça a été un déclic : ma première « cobaye » ne comprenait rien à ce que je racontais. J’ai rallongé mon parcours de 50 kilomètres ce jour-là pour réfléchir à comment mieux expliquer, et j’ai construit toute une histoire, avec des personnages et des coffres-forts.

Plutôt que de proposer une conférence classique sur la cybersécurité — pas très vendeur —, j’ai décidé d’en faire un one-man show : zéro slide, zéro présentation, habillé en randonneur, je raconte l’histoire de « Marie-Hélène » et j’explique, à travers elle, pourquoi protéger ses mots de passe et sa messagerie personnels. On l’oublie souvent, mais nos boîtes mail contiennent énormément de documents sensibles et permettent de réinitialiser tous nos autres mots de passe — c’est le coffre-fort le plus important qu’on ait.

Je fais quelques représentations par an, notamment autour d’événements comme le Mois de la cybersécurité. L’objectif n’est pas de placer une blague toutes les 30 secondes, mais de garder un vrai fond pédagogique dans un format différent — je fais monter des gens sur scène, je fais jouer des rôles, et je ne garde que trois messages sur une heure.

Que faire avec peu de moyens ?

Un one-man show demande un vrai investissement. Si une entreprise veut agir simplement et rapidement, qu’est-ce qui fonctionne vraiment ?

Timoléon Tilmant : Ça dépend beaucoup de la taille de l’entreprise, de son caractère international, de la diversité des populations — ce qui marche en France peut ne pas fonctionner ailleurs, notamment parce que le one-man show demande une vraie capacité de réaction avec le public, et je ne me sens pas encore de le faire en allemand.

Sans budget, il faut se concentrer sur quelques messages, pas vingt à la fois, et privilégier le contact direct — par exemple un petit atelier à la machine à café, avec un jeu simple pour engager la discussion. Ça montre un autre visage de la cyber : dans beaucoup d’entreprises, les collaborateurs ont peur des équipes cyber, parce que pendant longtemps, cliquer sur un lien voulait dire se faire réprimander. Aujourd’hui, beaucoup d’entreprises ont compris qu’il fallait valoriser le droit à l’erreur — apprendre par l’erreur, remercier les collaborateurs qui signalent un incident au lieu de les sanctionner, pour pouvoir corriger avant qu’une vraie attaque ne se produise.

On m’a toujours dit, à mes débuts en cyber, qu’un RSSI devrait passer 50 % de son temps à la machine à café. Je ne l’ai jamais fait à ce point, mais l’image est juste : c’est en allant à la rencontre des gens qu’on comprend leurs comportements. Par exemple, pourquoi les clés USB sont interdites en théorie, mais utilisées quand même en usine — parce qu’on a coupé Internet à la machine et qu’il faut bien la mettre à jour autrement. Plutôt que d’interdire dans le vide, mieux vaut construire un processus sécurisé qui n’entrave pas le travail des utilisateurs.

Mesurer l’efficacité de la sensibilisation en cyber

Une fois ces actions mises en place, comment mesurer si elles fonctionnent vraiment ?

Timoléon Tilmant : Chez la quasi-totalité de mes clients, les indicateurs sont toujours les mêmes : taux de participation, taux de complétion, taux de satisfaction, et pour le phishing, taux de clic et taux de remontée. Ce dernier point est intéressant parce qu’il porte vraiment sur le comportement — mais pour le reste, on mesure surtout si les gens ont aimé ou suivi la formation, pas si leur comportement a réellement changé.

Je leur demande alors : avez-vous identifié, dès le départ, quels comportements à risque vous vouliez faire évoluer ? C’est la clé. La mesure peut être déclarative ou visuelle — par exemple, pour le verrouillage des postes, il suffit de faire un tour sur un plateau à midi et de compter, sans jouer les flics. Il ne s’agit pas de couvrir toute l’entreprise, un échantillon suffit pour avoir une idée du taux d’adoption. L’important, c’est de mesurer avant de déployer ses actions, puis de mesurer à nouveau après, pour voir si le comportement a évolué — mais encore faut-il l’avoir identifié au départ.

Le mot de la fin

Pour conclure : tu es dans un ascenseur avec le DG d’une grosse entreprise, dix étages, trente secondes. Quel message impactant tu lui donnes pour qu’il se dise qu’il faudrait sensibiliser davantage ?

Timoléon Tilmant : En trente secondes, je ne vais pas résumer tout ce qu’on vient de se dire ! Je lui demanderais simplement : connaissez-vous votre équipe cyber ? Connaissez-vous votre programme de sensibilisation ? Et le conseil que j’aurais envie de lui donner, c’est : il va falloir vous mouiller. Si le top management ne s’implique pas concrètement dans le programme de sensibilisation, ça ne fonctionnera pas.

Chez Wavestone, c’était le PDG en personne qui lançait le programme, en vidéo, avec beaucoup d’humour. On a besoin de ce que les sciences comportementales appellent le biais d’autorité : un message qui vient du service informatique n’aura jamais le même impact qu’un message porté par le dirigeant, qui explique pourquoi c’est important et qu’il compte sur ses équipes.

Merci beaucoup, Timoléon Tilmant, pour toutes ces informations très précieuses — et si les entreprises veulent casser les codes de la sensibilisation cyber, elles savent où te trouver, chez Je Sensibilise.

Merci d’avoir suivi cet épisode d’INCYBER Voice. Abonnez-vous et laissez-nous 5 étoiles.

Restez informés en temps réel
S'inscrire à
la newsletter
En fournissant votre email vous acceptez de recevoir la newsletter de Incyber et vous avez pris connaissance de notre politique de confidentialité. Vous pourrez vous désinscrire à tout moment en cliquant sur le lien de désabonnement présent dans tous nos emails.
Restez informés en temps réel
S'inscrire à
la newsletter
En fournissant votre email vous acceptez de recevoir la newsletter de Incyber et vous avez pris connaissance de notre politique de confidentialité. Vous pourrez vous désinscrire à tout moment en cliquant sur le lien de désabonnement présent dans tous nos emails.