Bertrand Leblanc-Barbedienne aborde la souveraineté numérique sans détours : dépendances massives au cloud américain, illusions des solutions “hybrides”, enjeux de données de santé, perte de capacité d’action… Le fondateur du média Souveraine Tech insiste sur l’urgence d’une vision politique et d’un choix clair de modèles techniques réellement souverains. L’entretien revient aussi sur le troisième colloque Souveraine Tech à Saint-Malo, marqué par une réflexion approfondie sur l’esprit de défense et le rôle de la nation. 

Écouter l’épisode sur la plateforme de son choix : https://smartlink.ausha.co/incyber-voices/vision-originale-enjeux-de-souverainete-par-fondateur-du-media-souveraine-tech-bertrand-leblanc

Retranscription de l’entretien avec Bertrand Leblanc Barbedienne

Souveraineté numérique : entretien avec Bertrand Leblanc-Bardedienne (Souveraine Tech)

Journaliste : Aujourd’hui, on est en direct de Saint-Malo, et je reçois Bertrand Leblanc-Bardedienne. Bertrand, vous êtes fondateur et président de Souveraine Tech, un média qui s’est imposé dans le débat public en mettant en lumière les grands enjeux de souveraineté technologique. Je vous propose de vous présenter en préambule, et de présenter Souveraine Tech.

Bertrand Leblanc-Bardedienne : Bonjour Mélissa, merci beaucoup pour votre accueil. Bertrand Leblanc-Bardedienne. J’ai créé Souveraine Tech il y a cinq ans. C’est un média dont l’objectif est la défense et l’illustration des intérêts technologiques français, tout simplement.

Définir la souveraineté numérique

Journaliste : Vous n’avez pas prononcé le mot « souveraineté » dans votre présentation, mais le média porte bien son nom ! Je voudrais justement qu’on revienne sur ce terme de souveraineté numérique — le Conseil d’État y a même consacré son étude annuelle en 2024, c’est un mot qu’on entend de plus en plus, mais qui reste encore flou pour beaucoup. Vous pouvez nous le définir ?

Bertrand Leblanc-Bardedienne : La souveraineté, c’est un principe fondamental de nos démocraties : le fait que le peuple dispose de la maîtrise de son avenir, sans être sujet d’autres nations. Aujourd’hui, où le numérique irrigue absolument tous les rapports humains et économiques, la souveraineté numérique suppose pour la nation française d’être en constante maîtrise de son avenir sur ce terrain-là.

Comme l’a souligné, dans une définition que je trouve un peu maladroite, le Conseil d’État, la souveraineté c’est aussi la capacité de négocier un certain nombre de dépendances. Mais le « choix des dépendances », tel qu’ils le formulent, est un oxymore : soit vous choisissez votre destin, soit vous dépendez des autres, et dans ce cas vous n’en êtes plus maître. Il y a évidemment des dépendances, mais la souveraineté numérique, c’est d’abord une vision politique, dans un monde traversé par le numérique.

Journaliste : C’est aussi l’affaire des entreprises. Est-ce que tous les métiers et tous les secteurs sont concernés par la souveraineté numérique, ou est-ce encore réservé à quelques domaines stratégiques ?

Bertrand Leblanc-Bardedienne : Le numérique, c’est l’économie de la donnée. La donnée est aujourd’hui omniprésente, ce qui veut dire que tous les rapports humains et économiques — ce qu’on appelait autrefois le commerce — sont concernés, parce que la manière la plus efficace de répondre aux besoins de ses interlocuteurs, en particulier de ses clients, c’est de concentrer des données qui résument précisément la nature de leurs besoins. Donc oui, absolument tous les rapports, économiques ou non, sont concernés par des questions de souveraineté numérique.

Souveraineté : sujet devenu grand public

Journaliste : Une étude Ipsos Digital et Usign, publiée en avril, indique que 43 % des actifs français se disent préoccupés par leur dépendance aux plateformes comme Google, Microsoft ou Amazon. La souveraineté n’est donc plus seulement un sujet de geeks ou de décideurs IT — elle devient une vraie préoccupation pour la population active. Pourquoi ce thème résonne-t-il désormais pour le plus grand nombre ?

Bertrand Leblanc-Bardedienne : C’est devenu un thème grand public, alors qu’il est resté très longtemps assez confidentiel. Je crois que les temps que nous traversons — des temps historiques, où les rapports de force sont bouleversés — font comprendre au grand public qu’on nous a peut-être un peu trop facilement pris pour des naïfs, que le monde est périlleux, et que nous avons des intérêts français à défendre.

J’ai un chiffre encore plus récent, que j’ai découvert hier : le magazine Le Grand Continent vient de publier une grande étude mondiale sur la sensibilité des populations aux enjeux de souveraineté technologique. Il en ressort que 89 % des Français considèrent la souveraineté technologique comme importante — très importante ou plutôt importante. C’est la preuve d’une vraie prise de conscience sur ce sujet, qui est un peu plus large mais qui recoupe largement celui de la souveraineté numérique.

« La souveraineté, c’est le sceptre ; la cyber, l’épée »

Journaliste : Une question plus en lien avec InCyber News, où l’on parle beaucoup de cybersécurité, mais aussi de souveraineté. Vous avez employé, dans une interview, la formule : « la souveraineté, c’est le sceptre, et la cyber, l’épée ». Qu’est-ce que vous vouliez dire par là ?

Bertrand Leblanc-Bardedienne : Je suis assez sensible aux images, je trouve qu’elles sont parlantes et aident à comprendre les choses. Le sceptre, c’est le prince — et en démocratie, le prince, c’est le peuple. L’épée, c’est la manière de défendre, dans une économie irriguée par le numérique. Et il faut la défendre de deux façons : contre la criminalité habituelle — on entend parler de hackers matin, midi et soir, et c’est un sujet sur lequel InCyber et le FIC ont été très en avance — mais aussi contre des sujets de soustraction ou de subordination à des lois étrangères, en particulier la loi extraterritoriale américaine, dont il faut aussi se défendre. Le sceptre, c’est le gouvernement ; l’épée, c’est la façon de défendre ce territoire.

Peut-on encore garder la main sur nos données ?

Journaliste : Quand on voit que les big tech pèsent presque autant que des États aujourd’hui, une question revient souvent : comment un pays comme la France peut-il encore garder la main sur ses données et ses infrastructures ? Une récente étude montre d’ailleurs que seulement 16 % des dirigeants se disent optimistes quant à la capacité de l’Europe à atteindre la souveraineté numérique. Ce scepticisme est-il justifié selon vous ?

Bertrand Leblanc-Bardedienne : Il est tout à fait justifié. Un chiffre a beaucoup circulé : entre 80 et 90 % des données des entreprises françaises seraient stockées sur des serveurs américains — qu’ils soient physiquement situés en France ou aux États-Unis, s’ils appartiennent à des opérateurs américains, ils restent soumis à la loi américaine. Un exemple concret : une bonne partie des données de santé des Français est hébergée sur des serveurs relevant du droit américain. En matière de souveraineté numérique, c’est un très gros sujet.

Il y a donc évidemment de quoi être pessimiste. Ceci étant, ce pays dispose de tous les moyens techniques, capitalistiques et intellectuels pour remonter la pente et recouvrer cette souveraineté numérique. Encore faut-il une vision politique claire, et un dirigeant capable de l’incarner et de la porter sans ambivalence.

Ce que la souveraineté change au quotidien

Journaliste : Vous pouvez nous donner un exemple concret de l’impact de la souveraineté numérique — ou de son absence — dans notre quotidien ?

Bertrand Leblanc-Bardedienne : Prenons les données de santé des Français : on les appelle parfois le nouvel or noir, parce que c’est à partir de ces données qu’une entreprise peut concevoir une offre séduisante, ou donner le bon conseil au bon moment. Si les données de santé de nos compatriotes sont hébergées sur des serveurs relevant du droit américain, et donc à la disposition d’entreprises américaines, ces dernières vont pouvoir proposer des offres compétitives, mais déloyales : elles auront de nos compatriotes — de leur état de santé, de leurs pathologies — un état des lieux bien plus complet que nos propres acteurs, donc un avantage compétitif significatif. On perd alors en capacité de gouvernance, et surtout en liberté, puisque ce sont des puissances étrangères, concurrentes et potentiellement hostiles, qui administreront in fine les traitements — probablement à des prix différents de ceux qu’auraient pratiqués des entreprises françaises — à des compatriotes en situation de maladie ou de handicap.

Journaliste : Et un impact positif, si nos données étaient davantage stockées en France ?

Bertrand Leblanc-Bardedienne : La donnée, c’est une richesse. Si nos données n’avaient pas été stockées de longue date sur des serveurs américains, on aurait pu faire travailler dessus les intelligences artificielles qui, aujourd’hui, s’entraînent sur les données que nous avons cédées gratuitement — en fin de compte, on leur a rendu service. On aurait peut-être eu un temps d’avance. On dit toujours que les États-Unis ont un temps d’avance, mais c’est aussi nous qui le leur concédons, par une forme de croyance limitante qui finit par devenir performative, à force de les considérer comme plus forts que nous.

La donnée cédée qu’on ne fait pas travailler sur ses propres IA, c’est un trésor perdu, dont on ne dispose pas pour être plus compétitif face à ses concurrents. La posséder en amont nous aurait probablement évité de rester éternellement en deuxième, troisième, voire dixième position derrière les États-Unis.

Le colloque Souveraine Tech à Saint-Malo

Journaliste : C’est l’un des sujets abordés la semaine dernière lors de votre troisième colloque à Saint-Malo, consacré au lien armée-nation et à l’innovation. Pourquoi ce thème maintenant, et qu’est-ce que les participants en ont retenu selon vous ?

Bertrand Leblanc-Bardedienne : La première chose qu’ils auront apprise — moi le premier — c’est qu’on ne dit pas « le lien armée et nation » : c’est le [Général] qui me l’a rappelé, et ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. On dit « esprit de défense », parce qu’armée et nation, c’est la même chose. Rémi de Fritsch, président des Jeunes IHEDN, a employé une très belle formule : « l’armée, c’est une émanation de la nation. » Je l’ai trouvée à la fois juste et poétique.

Ce qu’ils auront appris ce jour-là, c’est surtout — comme je le disais en introduction — que nous vivons une époque probablement marquée par l’entropie : une tendance à la désagrégation, au délitement, au désordre, sous l’effet de forces qui nous poussent naturellement vers cet état, et qu’il est urgent de contrer. Je n’aime pas trop l’expression « faire nation », parce que c’est justement la nation qui nous a faits — mais en tout cas, il s’agit de nous replacer dans notre lignée historique. Nous sommes une grande nation, nous avons tout ce qu’il faut, il faut simplement revoir les choses de manière organique, nous considérer comme un peuple avec une identité propre, tout à fait capable de faire face aux enjeux de son époque.

Comment choisir des solutions numériques souveraines

Journaliste : Dans les nations, il y a des entreprises. Si une entreprise veut privilégier des solutions numériques souveraines, par où commencer ? Quels sont les critères simples pour éviter le « souverain washing », et comment convaincre les dirigeants de passer à l’action ?

Bertrand Leblanc-Bardedienne : Il y a deux portes d’entrée, deux annuaires très bien faits recensant des solutions françaises et souveraines en matière de collaboratif et de logiciel. Pour le reste, il faut avoir en tête qu’une véritable guerre commerciale est livrée à la France en ce moment, et que nos compétiteurs sont particulièrement habiles : comme le thème est à la mode — et j’ai la conviction qu’il va le rester pour les 50 prochaines années —, ils mettent du « souverain » partout. On nous explique que les Américains restent techniquement meilleurs, mais qu’ils vont apporter des garanties : mettre leur moteur dans une cage de Faraday, et vendre ça comme la solution miracle.

Je pense en particulier à deux offres, S3NS et Bleu, que beaucoup d’entreprises trouvent très séduisantes, mais qui sont pour moi des attrape-nigauds. Il existe pourtant, à côté, des éditeurs de logiciels et des hébergeurs qualifiés SecNumCloud, en toute rigueur — ce n’est pas le moment de retomber, une fois de plus, dans le panneau américain, dont il faut reconnaître qu’ils sont très doués pour raconter des histoires, et que nous sommes, nous aussi, doués pour les écouter.

Journaliste : Est-ce qu’il n’y a pas une crainte que ces solutions souveraines soient perçues comme moins sécurisées que celles des géants américains, alors qu’on sait que les attaques se multiplient ?

Bertrand Leblanc-Bardedienne : Si vous interrogez des ingénieurs, des techniciens qui connaissent bien le sujet, ils vous diront qu’il faut choisir le moindre mal : de toute façon, à un moment donné, un composant matériel ou logiciel expose, de fait ou de droit, telle solution ou telle infrastructure à la portée de la loi extraterritoriale américaine.

Sécurisé ou pas, souverain ou pas, il existe des indicateurs assez simples pour s’orienter vers des offres régulières. Une solution hybride, accompagnée par Google, Microsoft ou AWS, c’est comme avoir un pied au sec et l’autre dans l’eau — ce que j’appelle des offres en trompe-l’œil. Le mieux, c’est d’aller consulter le site de l’ANSSI : à ma connaissance, ces offres hybrides ne sont pas qualifiées SecNumCloud, ce qui serait d’ailleurs très problématique pour la crédibilité de cette norme.

Une image pour résumer la souveraineté numérique

Journaliste : Si vous deviez donner une image simple pour résumer la souveraineté numérique à quelqu’un qui n’y connaît rien, ce serait laquelle ?

Bertrand Leblanc-Bardedienne : Il faut imaginer un pays qui avance dans son histoire, et considérer que la France a tous les moyens de traverser son histoire technologique sans qu’on la tienne par la main, ou en laisse — ce qui a été le cas jusqu’à maintenant, avec la fascination qu’exercent les États-Unis sur la France, soit dit en passant. Il existe une croyance selon laquelle tout ce qui est puissant et ingénieux viendrait des États-Unis. Je vous invite à vous pencher sur l’histoire technologique de la France : vous découvrirez, si vous ne le savez pas déjà, qu’elle est à l’origine d’un très grand nombre d’avancées technologiques, et qu’elle n’a de leçon à recevoir ni de la Chine, ni des États-Unis, ni d’aucun autre pays.

On a fait la Révolution pour être maître chez soi — c’est une phrase qu’Arnaud Montebourg avait employée lors du colloque de l’an dernier. Le peuple n’a pas fait la Révolution pour céder ce pouvoir à d’autres. C’est un peu ce qui se joue aujourd’hui : il faut mettre un terme à une forme de vassalisation, et retrouver la maîtrise de notre trajectoire.

Le prochain colloque Souveraine Tech

Journaliste : Pour terminer, vous pouvez nous en dire un peu plus sur la thématique du quatrième colloque Souveraine Tech ? On vient de terminer le troisième, mais vous avez peut-être déjà une idée de ce que vous voulez aborder l’an prochain.

Bertrand Leblanc-Bardedienne : C’est peut-être un peu tôt pour le confirmer, mais j’ai très envie d’effleurer le sujet. Rien n’est encore arrêté, mais il est assez vraisemblable que le prochain colloque de Souveraine Tech soit consacré à la sécurité et à la souveraineté des infrastructures critiques — un sujet bien d’actualité, me semble-t-il.

Journaliste : Très bien. Et je vous invite, si vous voulez poursuivre la discussion, à venir au Forum InCyber en 2026, où nous aborderons le sujet de la maîtrise de nos dépendances numériques.

Bertrand Leblanc-Bardedienne : Excellent, avec plaisir.

Journaliste : Vous avez donc tout intérêt à vous y rendre ! Merci beaucoup, Bertrand, pour votre disponibilité.

Bertrand Leblanc-Bardedienne : Avec grand plaisir, merci.

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